Comment penser les résistances de femmes au féminisme ? croise les points de vue de six disciplines en sciences humaines et sociales, sous la conduite de Marc Calvini-Lefebvre, directeur de l’équipe de recherche Women and the F-Word d’Aix-Marseille Université, qui entend créer un « objet nouveau » et lui faire une place dans le champ des sciences.
Car la question n’a guère été étudiée jusqu’ici en France. Les femmes qui résistent au féminisme vont-elles se reconnaître dans l’image en couverture d’une Mrs Partington incarnant l’opposition aux suffragettes ? Celles qui luttent aujourd’hui pour imposer le point médian ou la double flexion contre le neutre épicène semblent très éloignées des premiers combats féministes. Simone de Beauvoir, saluée fin mars par la sortie en Pléiade du Deuxième Sexe, qui exerça une influence majeure sur les mouvements féministes anglophones, déclarait volontiers : « Je suis un intellectuel ». Peut-être est-ce à son exemple que les actrices d’aujourd’hui préfèrent annoncer « I am an actor », et être appelées « Sir » quand elles occupent un poste de direction dans les feuilletons télévisés, au lieu de féminiser les professions comme leurs cousines francophones. A paru également en mars l’ouvrage de Milène le Goff, préfacé par Michelle Zancarini-Fournel, Le Tribunal international des crimes contre les femmes, consacré à cet événement fondateur qui a rassemblé à Bruxelles, en 1976, deux mille femmes venues de quarante pays pour témoigner des violences qu’elles subissaient au quotidien.
#MeToo s’est donné pour tâche de reprendre le flambeau, et a franchi de grands pas, des vrais, en sensibilisant l’opinion à un système de domination qui s’était maintenu en place malgré des révoltes souvent réprimées par l’entourage, prises à la rigolade, ignorées des autorités et dans les commissariats où les plaintes étaient souvent classées sans suite. Il suffit de revoir un film des années 1960, écouter les hommes y parler des femmes et aux femmes sans soulever de protestations, pour mesurer le chemin parcouru au cours des dernières décennies. On ne peut que s’en réjouir. Alors, qui est contre, et pourquoi ?
Disons que ça commence mal pour les antifé. Leurs résistances sont regroupées en introduction sous l’expression « paradoxe de Partington », une paysanne ignorante et stupide, armée d’une serpillère pour lutter contre la marée montante, érigée en symbole de toutes les rétives à des avancées qui leur seraient bénéfiques. Le paradoxe semble peu approprié : Mrs Partington tente certes sottement de s’opposer à la montée d’une vague irrésistible, mais la marée n’a en soi rien de bénéfique pour elle, pas plus que pour tous les malheureux qu’on a vus récemment aux actualités lutter à coup de serpillère contre la montée des eaux dans leurs maisons inondées. Calvini-Lefebvre triche un peu aussi quand il cite hors contexte le rejet par Virginia Woolf du féminisme, ce « mot vicieux et corrompu », pour la ranger aux côtés de Margaret Thatcher, alors que le passage cité est extrait de Three Guineas, où elle défend avec une ironie subtile la cause des femmes. Raccourci heureusement corrigé plus loin par Margaret Gillespie dans son étude des questionnements de romancières victoriennes face à l’évolution des mœurs et de la place des femmes dans la société de leur temps.
Pour les matérialistes marxistes, les antifé étaient toutes des collabos sans le savoir. Un postulat, encore perceptible dans le présent recueil, a longtemps dominé les études en sociologie politique : les femmes hostiles, rebelles ou indifférentes à un mouvement social qui milite en leur faveur sont forcément aliénées, subordonnées à un pouvoir « auquel iel ne peut échapper » et elles endossent l’idéologie de la classe dominante, incapables de discerner leurs intérêts propres. Parmi elles, on trouve des chrétiennes militant dans des associations caritatives sous la conduite d’un clergé antirépublicain. Ou des égoïstes, défendant leurs intérêts acquis par une pratique de « troc patriarcal ». Dans tous les cas, des conservatrices. Petit rappel : si les inventions de pronoms sont rares, expliquait l’essayiste Patrick Moreau lors de l’entrée de iel au Robert, c’est parce qu’ils perturbent la structure de la langue en requérant de leur adjoindre des accords non genrés. L’usage du plus ancien, et dernier en date, on, remonte aux Serments de Strasbourg, en 842. Est-ce le fait d’hésitations grammaticales, l’article sur l’analyse du discours est truffé de fautes d’accord, dont ces « catégories qui ont cessées d’être ».

Après une brève ouverture au féminisme, le PCF prend une orientation familialiste et maternaliste. Les féministes françaises des années 1970 reprochent aux marxistes d’avoir subordonné la lutte contre l’oppression des femmes à la lutte anticapitaliste, sous prétexte que tous les problèmes seraient résolus une fois l’ennemi principal renversé. Deux vagues plus tard, le post-féminisme soutient que le vieux féminisme n’a plus lieu d’être et prétend montrer un monde où il aurait atteint ses objectifs. Les résistantes néolibérales, attachées au principe méritocratique, à la récompense individuelle, s’opposent aux mouvements collectifs de défense des droits des groupes sociaux discriminés. Selon l’étude proposée par quatre spécialistes de psychologie sociale, il est temps de dépasser les besoins fondamentaux – existentiel, épistémique, relationnel – qui servent de base au maintien du statu quo, de diffuser plus largement les discours féministes, et de déconstruire le nouveau pseudo-féminisme néolibéral. À la fin d’un article assez abscons sur l’apport des théories psychanalytiques, l’hypothèse émerge, moins condescendante, de formes de résistance à un féminisme qui tend à dessiner un nouveau périmètre de normes par l’imposition d’une figure idéale, d’une loi unitaire.
Les essais rassemblés s’appliquent en majorité à comprendre les causes de refus, comme on cherche à comprendre les motivations d’un criminel et à en détecter la source dans son histoire personnelle. Alors, quid des résistantes qui jugent nécessaires des changements radicaux mais sont rebelles à certaines « normes » imposées par la nouvelle doxa ? Sont-elles antiféministes quand elles estiment, par exemple, que le degré d’indignation contre les abus sexuels devrait varier selon le niveau de l’abus, sur une échelle allant des gestes déplacés ou blagues sexistes jusqu’au viol ou au meurtre ? Qu’elles appellent à plus de solidarité avec les opprimées à travers le monde, afghanes, iraniennes… ? Protestent contre l’exclusion des femmes juives dans les manif ? Question de génération, aussi : nombre d’antifé d’aujourd’hui ont soutenu et applaudi les conquêtes des années 1970, dont le droit des femmes à disposer de leur corps. À ceux qui invoquaient contre l’accouchement sans douleur la malédiction du jardin d’Éden, « Tu enfanteras dans la douleur », elles rétorquaient que les hommes qui décidaient de leur sort à toutes ne travaillaient plus depuis belle lurette à la sueur de leur front. Nombre de militantes du MLF qui ont signé, quatre ans avant la loi Veil, le manifeste des 343 salopes ne se reconnaissent pas dans certains oukases, dénonciations, ostracismes de la mouvance #MeToo.
Avec ces réserves, il faut saluer le soin mis à explorer les ressorts complexes de l’antiféminisme dans ses innombrables nuances, ses sources, ses figures de proue depuis l’apparition du mot vers la fin du XIXe siècle, dans le sillage d’un féminisme teinté de connotations négatives par le pamphlet d’Alexandre Dumas fils, L’Homme-femme, en 1872. La ligne de partage est difficile à tracer, une ample zone grise se dessine à leur intersection « si l’on multiplie les points de vue et si l’on prend vraiment en compte la pluralité des définitions », approximations, malentendus sur l’étiquette féministe « qu’il faut évidemment toujours historiciser », souligne Christine Bard : il convient de distinguer l’antiféminisme « mou et ambigu » des femmes qui font le tri entre les courants et revendications sans tout rejeter en bloc, de l’antiféminisme « offensif et assumé », celui qui « nous donne du fil à retordre ». En faire des sujets politiques responsables de leurs choix (sous diverses contraintes) suppose de les retrouver dans toutes leurs dimensions, époque, éducation, croyances, combats, envie d’exister sur la scène publique, « et d’en découdre ».
Les autrices font œuvre utile aussi en récapitulant l’histoire des féminismes, occasion de clarifier à la lumière de chaque discipline les concepts mobilisés par ses vagues successives. Les six contributions opèrent un décorticage scrupuleux, laborieux, nécessaire à qui tente de repérer les positions sur la cartographie idéologique, complétées par une analyse bibliométrique. Le parcours est ardu. Des notions, il en pleut, certaines devenues familières, intersectionnalité, agentivité, d’autres moins, indexicalité, mexplication, fémonationalisme, sociolinguistique variationniste. « Les outils conjugués des études de genre et des sciences du discours, de la rhétorique à la sociolinguistique, en passant par la sémiotique, l’analyse de discours et l’histoire des idéologies permettent alors de faire surgir différentes problématiques », souligne la linguiste Julie Abbou. L’objectif est de traquer ce qui se joue dans la zone grise, et au besoin de tenter d’y remédier
Ambiguïté, ambivalence, porosité, reviennent plusieurs fois dans les analyses, assorties de mises en garde contre les étiquetages hâtifs, binaires. Passant en revue la bibliographie sur l’antiféminisme, Marc Calvini-Lefebvre observe que les résistances sont consubstantielles à tout féminisme, mues par des mobiles égoïstes, peur, individualisme, bénéfices personnels, volonté de puissance. Il note trois formes majeures de résistances : active – 76 % des ouvrages publiés –, ordinaire, et critique. Celles qui sont activement hostiles, surtout aux États-Unis, militent dans des associations comme le Women Against Feminism et ont obtenu des victoires désolantes, comme le rejet de l’Equal Rights Amendment ou dernièrement la révocation de l’arrêt Roe vs. Wade de 1973 qui, au nom du respect de la vie privée garanti par la Constitution, autorisait l’avortement, criminalisé depuis 1880. Les ordinaires se reconnaissent à leur usage fréquent de la formule « je ne suis pas féministe mais… ». Les critiques font preuve d’une hétérogénéité difficile à cerner et ne sont étudiées que dans 1 % des publications sur l’antiféminisme. À suivre, donc, le développement et les progrès de ce champ d’étude.
