« On ira où tu voudras, quand tu voudras », assurait Joe Dassin en 1975 dans une chanson restée célèbre, L’été indien. Depuis, la mondialisation a démultiplié la circulation des personnes, et les sociétés humaines semblent être devenue hypermobiles. Mais est-il certain que tout le monde peut aller là où il veut, quand il le veut ? Est-il avéré que la mondialisation a rendu les déplacements plus aisés, plus abordables, plus envisageables ? Dans un ouvrage solide, Camille Schmoll développe au contraire l’idée que de multiples contraintes affectent la mobilité, assignant une place à chacun.
La mobilité représente la capacité de se déplacer d’un lieu de départ à un lieu d’arrivée. Elle engage donc deux espaces, reliés par une ou plusieurs personnes qui se déplacent de l’un à l’autre. Lieux et déplacements sont qualifiés par l’auteure, après d’autres, de régime de mobilité. Contre-intuitive pour le grand public, la définition de la mobilité est donc large, ne se limitant pas aux seuls déplacements.
Outre les déterminants techniques, tout régime de mobilité engage ainsi des conditions individuelles et sociales qui influencent ceux qui se déplacent mais aussi « les autres ». Ceux qui restent et acceptent de voir partir un être cher ou utile à la communauté ; ceux qui voient arriver un inconnu et sont conduits à s’interroger : faut-il l’accepter ? lui ménager une place ? le rejeter ?
Comme l’affirmait Georg Simmel en 1908 (Sociologie. Étude sur les formes de la socialisation, PUF), tout déplacement spatial entraîne un déplacement des frontières sociales. Il engage des acteurs, des normes, des comportements, des justifications, tous socialisés, qui accompagnent autant celui qui se déplace que ceux qui voient partir, qui voient se déplacer ou qui voient arriver. Se mouvoir implique donc que soient réunies un minimum de conditions au point de départ, au point d’arrivée, ainsi que tout au long du trajet. Non techniques, elles sont encore plus déterminantes que celles qui président au déplacement matériel.
De ce fait, ainsi que l’auteure le précise en introduction, la mobilité concerne autant les mobiles que les immobiles, ce qui lui permet d’affirmer que ces deux statuts, apparemment antinomiques, sont inclus dans un même continuum d’(im)mobilité. Dernière précision liminaire : la mobilité fait nécessairement l’objet de débats, de dissensions, voire d’affrontements, à toutes les époques et dans l’ensemble des sociétés du monde.
L’augmentation exponentielle des déplacements, liée à la mondialisation, a rendu ces débats extrêmement sensibles, ce qui incite Camille Schmoll à envisager les régimes de mobilité sous l’angle d’une géographie morale, ainsi que l’indique le sous-titre de l’ouvrage. Il lui semble en effet crucial d’examiner « comment les sociétés projettent sur l’espace des valeurs et des normes qui constituent, en retour, un principe d’organisation de cet espace et de différenciation des individus qui l’occupent ».

Au fil de l’ouvrage, elle passe donc en revue les frontières que les acteurs, mobiles ou immobiles, contribuent à tracer ou à effacer, la façon dont ces frontières intègrent ou rejettent les personnes mobiles, les rapprochent ou les éloignent, les rendent visibles ou les font disparaître. Avec ces frontières, la mobilité pose in fine la question de l’identité des différents acteurs, mobiles et immobiles. Celui qui se déplace va-t-il changer ses comportements ou ses jugements ? Son départ va-t-il changer ceux qu’il souhaite quitter ? Son arrivée à destination va-t-elle avoir pour effet de changer ceux qui le voient arriver ?
La géographie morale que l’auteure revendique s’articule donc autour des déterminants spatiaux qui structurent tout régime de mobilité : lieu de départ, lieu d’arrivée, déplacement entre les deux. Elle inclut également l’ensemble des acteurs concernés par les déplacements, dont les conditions de vie seront implacablement modifiées. À ces éléments, l’auteure ajoute ce qu’elle appelle les actants à la suite de Michel Lussault.
Les actants regroupent les éléments non-humains qui prennent également part aux régimes de mobilité. Il s’agit en premier lieu des infrastructures de transport (voies ferrées, autoroutes, ports, etc.) et des machines qui permettent le mouvement (chemin de fer, automobiles, navires). Les actants incluent également les équipements qui permettent la mobilité (par exemple, les hôtels), ainsi que tous les menus objets qui l’accompagnent, de la tente de camping jusqu’à la serviette de plage.
Parmi les plus récents, le smartphone est devenu indispensable à toute personne qui se déplace : pour réserver une nuitée, être averti du retard d’un train ou d’un avion, pour prendre contact avec le « concierge » d’un hébergement « air BnB » ou avec le passeur qui permettra (peut-être) au migrant illégal d’arriver au bout de son trajet. Les actants incluent en outre des éléments périphériques, par exemple les animaux et les plantes. Ces derniers peuvent toutefois se trouver au cœur de controverses, par exemple lorsqu’un aéroport ou un site hyper fréquenté par les touristes provoque la protestation des riverains, des autochtones ou celle de militants écologistes.
Intégrant lieux, mouvements, acteurs, actants, un tableau de synthèse est proposé à la fin du chapitre 2, qui regroupe l’ensemble des éléments ou des situations jouant un rôle dans la géographie morale des mobilités. L’auteure y ajoute les représentations de ceux qui se déplacent et de ceux qui restent immobiles. Les premiers en ont besoin pour justifier leur départ, tandis que les seconds en mobilisent d’autres pour accepter ou rejeter un départ ou une arrivée ; pour louer ou détester ceux qui se déplacent, etc.
En conséquence, ces représentations sont diverses, concurrentes, souvent antagoniques. Elles génèrent des conflits qui se cristallisent sur l’espace à partager, quelle que soit l’échelle mise en jeu. Au nom de leurs conceptions du droit d’asile et de la liberté de mouvement, certains dénoncent, par exemple, les conditions que subissent les migrants entre Méditerranée et Europe du Nord (chapitre 6). D’autres refusent que des visiteurs de passage dégradent un site considéré comme patrimonial, à l’exemple des « cadenas d’amour » qui ont submergé les ponts parisiens à partir des années 2000 (chapitre 4). Des résidents enracinés peuvent dénoncer la surfréquentation des plages méditerranéennes (chapitre 2) ou le voisinage intempestif de touristes « fêtards » en court séjour (chapitre 4).
Qualifiées de « morales », ces représentations ne sont pas pour autant individuelles ou psychologiques. Suivant Robert Ezra Park et l’École de Chicago, l’auteure les considère comme des construits sociaux en constante reformulation, tant dans les sociétés du départ que dans celles de l’arrivée.

Le chapitre 3, consacré à la mobilité des femmes, illustre avec acuité les réflexions portées par l’ouvrage. Intitulé « Mouvement des femmes et frontières du genre », il détaille la façon dont les déplacements sont à la fois genrés et dissymétriques, les femmes devant apprendre à composer avec la menace potentielle que représentent certains hommes. Selon l’endroit où elle compte se diriger, le trajet qu’elle emprunte, l’heure à laquelle elle se déplace, une femme en mouvement est contrainte d’user de stratégies visant à neutraliser ces menaces : vitesse de la marche, type de vêtements, etc.
Camille Schmoll s’intéresse toutefois à un autre versant de la mobilité féminine : la façon dont elle est représentée, voire instrumentalisée, par des géographies morales concurrentes. Au début du chapitre, elle évoque ainsi les « meurtres de joggeuses » perpétrés sur des femmes qui courent dans des lieux isolés et se trouvent confrontées à un inconnu malintentionné. Bien que ces affaires fassent régulièrement la fortune des médias, l’auteure rappelle opportunément que leur occurrence est marginale. L’écrasante majorité des viols et des meurtres commis sur les femmes se déroulent dans un cadre domestique censément protecteur plutôt qu’au tréfonds d’une forêt hostile. De plus, ces crimes sont rarement le fait d’inconnus de passage car ils sont couramment perpétrés par des personnes familières des victimes, leurs conjoints au premier chef.
Les représentations spatiales des crimes commis sur les femmes se trompent donc de régime d’(im)mobilité : elles mettent en avant la figure d’une femme mobile qui « prendrait des risques » face à l’inconnu alors que celle qui « reste à la maison » court statistiquement davantage de dangers. Selon l’auteure, un tel biais n’est pas le fruit du hasard. Surévaluer les dangers courus par les femmes mobiles permet de justifier la limitation ou l’encadrement de l’ensemble des mobilités féminines et appeler de ce fait à un surcroît de contrôle de la part du pouvoir masculin.
Cet argumentaire peut également servir les discours réactionnaires qui, en Europe, désignent les « immigrés étrangers » comme des hommes structurellement hostiles à la liberté de mouvement des femmes. Ils sont ainsi suspectés d’être responsables de l’insécurité des femmes mobiles, ce qui permet de revendiquer en retour un durcissement des conditions de l’immigration ou un renforcement des mesures d’expulsion. Renouvelant le registre xénophobe, cet argumentaire joue sur des motivations présentées comme « féministes », susceptibles de convaincre au-delà des soutiens traditionnels de l’extrême droite ou des droites conservatrices européennes.
On ira où tu voudras, quand tu voudras. Malgré une mondialisation qui semble avoir stimulé les mobilités, les propos optimistes de Joe Dassin n’ont pas encore triomphé des inerties sociales et spatiales. En opposition entre eux, divers corpus de représentations, de normes, de jugements structurent des géographies morales qui érigent des obstacles virtuels à la mobilité des personnes. De plus, les contextes sociaux et moraux présidant au départ, au trajet, à l’arrivée distribuent inégalement les capacités à se mouvoir : entre migrants et touristes, entre hommes et femmes, entre « fêtards » et retraités, etc.
Pour nous convaincre de cette complexité, l’ouvrage déploie une batterie de concepts qui actualisent la question des mobilités et renouvellent sa pertinence. Une composition maîtrisée et une écriture fluide permettent au lecteur de s’y repérer sans difficulté, démontrant avec brio que les géographes sont susceptibles de porter un regard original sur l’actualité la plus brûlante.
