Chaque année, des Européens se rendent en Amazonie en quête de l’ayahuasca, un breuvage végétal réputé pour ses propriétés visionnaires. L’anthropologue David Dupuis a mené une longue enquête sur ces expériences. Ce récit ethnographique, L’épreuve de l’invisible, est aussi une réflexion sur le rapport du visible à l’invisible et sur les trajectoires réparatrices d’êtres qui se vivent comme en souffrance.
Ce livre est un récit ethnographique, il relate une enquête que David Dupuis a menée durant plusieurs années en Amazonie péruvienne. L’enquête ne porte pas tant sur les populations qui y vivent que sur un phénomène de plus en plus répandu, qui correspond bien au monde globalisé dans lequel nous sommes aujourd’hui plongés. Ce sont en effet des Européens qui font l’objet de cette investigation, venus dans ces contrées lointaines avec un seul but, accéder à l’ayahuasca, cette décoction, à base d’une liane et de plantes contenant de la DMT (diméthyltryptamine), qu’on consomme dans le cadre de rituels au cours desquels les participants vont connaitre les effets psychédéliques de cette substance.
Il existe ainsi des centres qui accueillent des Occidentaux en quête de ce breuvage, et nous suivons l’auteur dans l’un d’entre eux, Takiwasi, fondé par un médecin français, Jacques Mabit, espace hybride où se mêlent rituels amazoniens et accompagnement psychothérapeutique. Qui sont ces gens en quête d’ayahuasca ? S’agit-il d’une forme de « tourisme chamanique » où ce qui compte avant tout c’est le dépaysement ? On a vu ainsi s’édifier des centres chamaniques en bordure des grandes villes d’Amazonie. C’est en effet un moyen pour les entrepreneurs du secteur de diversifier l’offre touristique, en rentabilisant en quelque sorte les coutumes locales.
Mais les personnes que l’anthropologue rencontre à Takiwasi ne se vivent pas comme des touristes. Il s’agit pour eux d’un projet mûrement réfléchi, ils ont économisé pour pouvoir le réaliser et ils se vivent comme des pèlerins. David Dupuis distingue trois types de voyageurs : le voyageur thérapeutique dont les souffrances n’ont pas été soulagées par la médecine et la psychologie, le voyageur spirituel qui veut réenchanter sa relation avec le monde et le voyageur praticien qui est en quête d’un savoir (professionnels de santé, praticiens de thérapie non conventionnelles).
L’ayahuasca focalise leurs attentes. Ce qui frappe d’emblée l’anthropologue, c’est qu’ils lui attribuent une présence, une intentionnalité, une agentivité. Il leur apparait comme une figure maternelle, alors que cet imaginaire ne correspond pas nécessairement aux représentations locales, mais semble plutôt avoir été créé par les promoteurs du tourisme chamanique. Les pèlerins viennent avant tout chercher une réponse à leurs interrogations.

Pour ce faire, la consommation de l’ayahuasca va représenter un moment capital. Cette expérience s’inscrit dans un rituel. L’anthropologue décrit ainsi le premier soir où le groupe de pèlerins auquel il s’était joint est convié dans la maloca, un vaste édifice de bois où vont officier Jacques Mabit et ses assistants. Au cours de la séance, les chants se succèdent, l’officiant souffle la fumée du tabac, et des parfums, signe de croix, prière d’exorcisme visent à purifier l’assemblée, à chasser les démons et les esprits malveillants. Le breuvage ne tarde pas à faire son effet, suscitant des sensations d’étourdissement et de nausée, provoquant des visions (figures géométrique, insectes, serpents). L’anthropologue décrit très précisément la manière dont il a vécu cette cérémonie. Le lendemain les participants commentent leur expérience et échangent en présence de Jacques, l’ordonnateur du rituel. Un motif se dégage, celui de l’infestation, les sujets étant parasités par des entités malveillantes. La cure est conçue comme une lutte spirituelle, dans une conception où se mêlent des éléments catholiques et des rituels chamaniques.
L’anthropologue se déplace ensuite dans un autre centre où cette fois l’influence catholique est absente et où l’officiant est le petit-fils d’un guérisseur autochtone. Ici, il n’est pas question de possession ou de démons, mais de « nettoyage », d’« esprits de la nature ». L’anthropologue fait apparaître les contrastes entre les pistes d’interprétation. Il poursuivra son enquête dans d’autres centres chamaniques et auprès de différents guérisseurs.
Des séjours successifs cinq années durant et la rencontre d’une centaine de pèlerins lui permettront de prendre la mesure de ces phénomènes et de proposer une approche qui se démarque des interprétations qu’a suscitées l’expérience visionnaire. Beaucoup a été écrit sur le sujet, notamment par les ethnographes amazonistes, mais aussi par des psychologues et des psychanalystes. La pharmacologie, la neurobiologie ont eu aussi voix au chapitre. Plusieurs hypothèses ont été formulées pour tenter de rendre compte de ces visions et des régularités qu’elles présentent. Pour le culturalisme, ces expériences portent la marque des cosmologies et des imaginaires autochtones. Un autre point de vue consiste à rapporter la prégnance de tel ou tel motif à la dynamique des réseaux neuronaux. L’hypothèse psychologique y voit la projection de contenus inconscients. La position réaliste propose une autre interprétation : l’expérience visionnaire consisterait en la rencontre du sujet avec des entités bien réelles.
David Dupuis se livre à une analyse approfondie de ces rituels. L’expérience psychédélique est pensée par lui comme une « émergence relationnelle […] un processus dans lequel une forme, qui ne préexiste ni dans l’esprit du sujet, ni dans la structure du contexte, prend consistance dans l’engagement mutuel entre un corps, un milieu et des récits partagés ». Le voyage initiatique accompli par les pèlerins transforme leur monde. L’expérience visionnaire rend visibles des présences qu’ils ignoraient jusqu’alors. Elle opère une reconfiguration qui a pour effet de transformer la perspective qu’ils portaient sur le monde et sur eux-mêmes. C’est ce grand remue-ménage de la pensée qui ouvre la possibilité d’une action curative.

Pour l’anthropologue, l’ayahuasca ne saurait être réduit à une expérience hallucinatoire. Ce qui se joue dans la rencontre avec des entités diverses, esprit protecteurs, plantes maîtresses, animaux tutélaires, agents malveillants, c’est le franchissement d’un seuil, car ces présences nous renvoient à un univers différent de celui des modernes, où les non-humains et les humains partagent une même intériorité. Se référant aux concepts de Philippe Descola, David Dupuis voit dans l’expérimentalisme visionnaire un mode d’articulation entre les régimes naturaliste, animiste et analogiste. C’est ce caractère hybride qui constituerait la spécificité de l’expérience, l’oscillation entre des régimes ontologiques différents. En faisant appel à la boîte à outils des ontologies, l’anthropologue déplace une question qui avait souvent été envisagée du point de vue exclusif du sujet, pour mettre toute la focale sur la relation. Il y a cependant matière à se demander si ce modèle rend compte de tout ce qui relève de l’inconscient, notion peut-être un peu hâtivement balayée.
L’un des grands intérêts du livre, c’est qu’il ne se limite pas à l’enquête en terres amazoniennes. À son retour en France, l’auteur prend l’initiative, avec des collègues, de créer un atelier consacré aux usages contemporains de l’ayahuasca dans le cadre de l’EHESS. L’objectif est de réunir des chercheurs de différentes disciplines, mais aussi des artistes, des membres de mouvements religieux, des thérapeutes qui sont concernés par le sujet. David Dupuis s’adresse aussi à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaire (MIVILUDES) qui refuse de participer et il transmet une copie du courrier à la présidence de l’EHESS et à la chancellerie des universités. Peu après, sur le site de l’École la page de l’atelier a disparu.
Du simple fait qu’il s’intéresse à l’ayahuasca, l’anthropologue est suspect de complaisance sinon de complicité. Finalement, l’atelier sera rétabli et attire un large public, ce qui n’empêche pas que son organisateur fasse à nouveau l’objet d’un avertissement oral par un représentant de l’État. Mais à nouveau, lors de sa soutenance de thèse, il se heurte à des critiques. Cette fois, elles viennent de Jacques Mabit qui l’accuse de ne pas reconnaitre la réalité du monde spirituel et d’être sous l’emprise de l’Université et de la MIVILUDES. En toute fin d’ouvrage, David Dupuy nous entraine au Royaume-Uni où s’impose désormais la psychedelic-assisted therapy. Les psychédéliques semblent avoir trouvé une légitimité. Mais la manière dont ils sont médicalisés et administrés pose question. Il y a là en tout cas matière à une future enquête.
En n’hésitant pas à rendre compte, non seulement de son terrain amazonien, mais de son retour à Paris et des effets induits dans sa société d’origine par ce renversement de perspective, l’anthropologue donne à voir par un subtil décalage ce qu’il en est du couple « eux et nous » ou « nous et eux » que ces « figures de l’invisible » mettent en tension au point que l’auteur, dans le bel épilogue qui de son livre, ressemble à un éternel irréconcilié.
