Voici un ouvrage remarquable en ce qu’il offre la combinaison rare d’une recherche académique en ethnologie et d’un passionnant récit d’immersion dans un monde difficilement pénétrable. Pour Vivre les enchères, Pia Torregrossa s’y est physiquement plongée, nous offrant un accès privilégié au jeu complexe des relations et des valeurs.
L’ethnologue est entrée dans cet univers au hasard d’une promenade, il y a dix ans, à Chaumont en Haute-Marne. Curieuse, elle y assiste à une vente aux enchères publiques de faïences et de jouets d’occasion modestement cotés. Cette vente constitua pour Pia Torregrossa « la source d’un inépuisable questionnement » autour de ce qu’elle considère comme une énigme : comment des objets parfois en mauvais état, ayant appartenu à d’autres, peuvent-ils se voir acquis pour des sommes faramineuses, très au-dessus de leur estimation initiale ? La rationalité économique classique, qui cherche l’achat au prix le plus bas, semble ici hors sujet… sans que l’on se situe pour autant dans un monde totalement irrationnel.
Ce sont les interactions et l’expérience sensorielle vécue des acteurs des enchères qui ont surtout retenu l’attention ethnographique de Pia Torregrossa, davantage que le pedigree et l’analyse esthético-symbolique des objets dont se repaissent trop souvent les anthropologues. Ce livre important marque ainsi un indéniable renouvellement de l’approche des enchères, dans la lignée des travaux d’Alain Quemin ou de Christian Bessy et Francis Chateauraynaud. L’auteure s’est engagée dans une enquête multisituée, à Paris, Lyon et Saint-Étienne, salles des ventes les plus pertinentes pour l’étude des dynamiques du secteur « Art et objets de collection ». Pia Torregrossa a choisi d’y consacrer son étude car ce domaine ouvre selon elle des « interstices » anthropologiquement stimulants entre œuvre et marchandise, art et commerce, culture et mémoire. Le livre résulte d’échanges avec des dizaines d’acteurs, commissaires-priseurs, consultant, antiquaire, crieur, collectionneurs, héritiers soucieux de (bien) vendre leurs œuvres, soit tout l’éventail des catégories actives dans ces ventes.
Nous pénétrons progressivement un milieu aux règles complexes, à la fois juridiquement très encadré et chargé d’implicites. Les premiers chapitres, après les pages classiquement consacrées à l’histoire des réglementations et de l’institutionnalisation des enchères en France, « sont pensés comme une invitation, non pas à lire une interprétation immédiate des ventes, mais à se placer en position d’ethnologue afin d’expérimenter et de suivre le cheminement de l’enquête ». Et il faut reconnaître que Pia Torregrossa réussit parfaitement à nous entraîner dans les coulisses et sur la scène de ventes magistralement décrites, notamment grâce à de copieux extraits de notes de terrain. Elle parviendrait presque à faire de nous des « initiés », l’une de ses catégories d’analyse, si cette initiation pouvait passer par la seule lecture. Mais ce n’est pas le cas, car l’un des principaux points problématiques émergeant au fil des pages est que l’expérience physique, sensible et émotionnelle est centrale dans les ventes publiques.

On découvre de façon précise et synthétique les rouages du système, les principales étapes d’une vente une fois celle-ci décidée par un commissaire-priseur, de l’annonce au rangement du matériel en passant par la présentation du lot, les enchères et l’adjudication. On apprend au passage que celle-ci n’est officielle que lorsque le mot « adjugé » est prononcé par le commissaire-priseur et que le coup de marteau n’a rien de décisif : c’est la parole qui compte, pas le geste. Les seize étapes identifiées permettent de comprendre que l’image immédiatement associée à cet univers, celle d’un officiant brandissant son marteau sur une estrade, n’est qu’un court moment dans un enchaînement d’actions, d’évaluations et de décisions. Mais c’est dans ce moment, finalement, que se joue l’essentiel, car « la fixation des prix résulte non seulement d’une logique économique, mais également des dynamiques relationnelles et émotionnelles qui se nouent dans l’interaction ».
L’ouvrage est dense mais jamais ardu, le sérieux du propos n’affectant pas la fluidité de la lecture. Cela n’est pas étranger à la passion qui anime les acteurs et, sans aucun doute, l’autrice elle-même. Celle-ci dresse une subtile galerie de portraits, d’acheteurs comme de professionnels, et appuie ses analyses sur des situations rendues vivantes par un style enlevé. La description ethnographique de la vente organisée à Lyon et consacrée aux « arts d’Asie » constitue à cet égard un morceau de choix, support d’une analyse fouillée où apparaissent d’un coup la quasi-totalité des enjeux de l’enquête. En une quinzaine de pages, le lecteur est pris dans le jeu des acheteurs, présents ou en ligne, et du commissaire-priseur, jusqu’au sommet dramatique voyant un « élément de coiffe en jade » du XXe siècle, haut seulement de 9,5 cm et mis à prix à 50 euros, s’envoler grâce aux enchères d’un mystérieux « jeune homme aux deux sacs de sport » à qui l’objet sera adjugé 900 euros. On n’en saura pas plus sur le « héros du jour », ni sur son interlocuteur au téléphone (le véritable acheteur), ni sur les raisons qui ont fait s’envoler le prix de cet objet. Mais, par sa narration tendue, Pia Torregrossa parvient à nous faire éprouver émotionnellement ce qui anime les différents acteurs de ce théâtre goffmanien qu’est la salle des ventes. Au-delà de cette performance, elle déplie ensuite minutieusement la situation pour montrer qu’un tel épisode n’a rien de magique ou d’irrationnel mais qu’il s’ancre dans une certaine logique qui n’est saisissable qu’en décortiquant les structures du système et le processus amenant au moment observé.

L’étude de la composition d’une équipe de ventes montre que, si la position du commissaire-priseur est centrale et déterminante, le rôle de la secrétaire (le mot n’est décliné qu’au féminin sans que soit précisé s’il y a aussi des hommes secrétaires), qu’un habitué qualifie de « vraie gardienne de la forteresse », est également décisif pour qui veut accéder à l’envers du décor. L’expert, les manutentionnaires, les clercs, les comptables crieurs et les gestionnaires forment le reste de l’effectif. Quant au public, il se répartit entre professionnels et amateurs, que les habitués savent distinguer à leur attitude. Une autre typologie croise celle-ci, correspondant au degré de socialisation des enchérisseurs, du « novice » au « maître ». Les parcours retracés à l’aide de riches extraits d’entretiens soulignent le rôle de la transmission familiale ou la nécessité de trouver un débouché à un objet ou de désencombrer un appartement. C’est ainsi que l’on « plonge » dans les enchères, selon la règle des « 4 D » : décès, divorce, dette et déménagement. Les ruptures biographiques sont souvent à l’origine d’une carrière.
Il faut savoir alors trouver sa place au fil des ventes, apprendre à se placer, physiquement, dans une salle, sans se tromper comme a pu le faire l’auteure à ses débuts : ignorante encore des règles, elle s’était installée parmi les acheteurs professionnels, se mettant ainsi au centre des regards en voulant y échapper. La vente est une véritable épreuve physique, nécessitant de rester concentré sur ses moindres gestes, pour ne pas risquer d’enchérir sans le vouloir, juste en se grattant la tête ! Il faut avoir incorporé les règles tacites, maîtriser les « techniques du corps » de ce théâtre, son langage et sa gestuelle. Vivre les enchères, c’est y engager son corps et connaître les gestes à effectuer aux moments opportuns, sans céder au feu des émotions, pourtant fortes. C’est là que se joue le devenir des objets, au point de « changer le plomb en or », comme le suggère une enquêtée. Prise par son enquête, Pia Torregrossa s’est « surprise à enchérir ». Cela lui a permis de renforcer ses liens avec ses enquêtés mais également d’enrichir ses matériaux par des dialogues plus informels autour des objets et de la vision des ventes partagée par les intervenants. Car « la capacité de prendre part aux enchères se mesure aussi à l’aptitude à en parler ». Elle montre de manière éclatante qu’elle possède parfaitement ces compétences et sait les partager.
