Sciences et Anthropocène

François Prouteau, Marc-André Selosse et Maurizio Bettini nous guident en profondeur dans la crise écologique que certains, non sans polémique, appellent Anthropocène. Les regards très différents du climatologue, du biologiste des plantes expert en biodiversité et de l’anthropologue du monde ancien convergent, à partir de méthodes et d’expériences distinctes, vers l’urgence d’un changement culturel radical nous permettant d’appréhender humanité et nature dans un même cadre épistémologique mais aussi éthique.

François Prouteau | À l’origine des savoirs de l’Anthropocène. L’odyssée des glaciologues en Antarctique (1957-2025). Actes Sud, coll. « Système Terre », 90 p., 12 € 
Marc-André Selosse | De la biodiversité comme un humanisme. Seuil, coll. « Libelle », 86 p., 6,90 €
Maurizio Bettini | Arrogante umanità. Einaudi, 120 p., 13 €

ORCID est l’acronyme d’Open Researcher and Contributor ID. Il s’agit d’une plateforme en ligne, gérée par l’association du même nom. Sa fonction est de fournir à tout auteur d’une communication savante un identifiant alphanumérique unique et permanent. Les identifiants ORCID sont désormais utilisés systématiquement par la majorité  des revues savantes et ils sont affichés à côté des noms des auteurs. L’identifiant ORCID 0009-0009-1403-2963 nous renvoie à sept communications signées, en premier auteur, par Martuwarra RiverOfLife. Aussi connu sous le nom de Fitzroy, le Martuwarra est l’un des derniers fleuves tropicaux de l’ouest de l’Australie, dans la région de Kimberley, dont l’écosystème est encore relativement intact. En coauteure du fleuve figure toujours Anne Poelina, professeure auprès de l’université de Notre Dame en Australie et chercheuse à l’Institut de recherche Nulungu de la même université. Récemment interviewée dans la revue Nature, elle expliquait les raisons qui l’ont poussée à inscrire le Martuwarra en qualité de premier auteur de ses publications. Liée au fleuve du côté matrilinéaire, sa mère faisant partie de la première nation Niykina, elle déclare être propriété du fleuve et, en conséquence, lui devoir les soins et la protection qui vont lui permettre de rester en vie.

Anne Poelina et le Martuwarra représentent de façon exemplaire l’urgence d’une mise en cause de la séparation entre êtres humains et nature, ressentie par un nombre chaque fois plus important de scientifiques et de militants agissant dans le domaine de l’écologie politique. C’est aussi un cas exemplaire de ce processus qu’on appelle « décolonisation de la science ». Aujourd’hui, la majorité de celles et ceux qui essaient d’appréhender la crise à laquelle on se réfère avec le terme d’Anthropocène se confrontent à l’insuffisance des outils conceptuels hérités de la cosmologie naturaliste qui a guidé la modernité.

Dans ce contexte, la collection « Système Terre », des éditions Actes Sud, dirigée par Nathanaël Wallenhorst, spécialiste en sciences de l’environnement et membre de l’Anthropocene Working Group (AWG) [1], essaie de tisser des liens entre les savoirs pour créer une culture interdisciplinaire où science du climat, étude de la biosphère et société se rejoignent. François Prouteau, dans À l’origine des savoirs de l’Anthropocène, le cinquième titre de la collection, propose la traduction suivie d’un commentaire d’un article scientifique très influent sur les origines du changement climatique. Il s’agit de rendre le texte compréhensible à tout public, mais aussi d’en extraire un enseignement méthodologique et, pourrait-on dire, presque éthique.

À l’origine des savoirs de l’Anthropocène. L’odyssée des glaciologues en Antarctique (1957-2025)
Rivière Fitzroy, aussi connue sous le nom de Martuwarra © CC0/WikiCommons

L’article en question, qui figurait en première partie du livre The Ice Record of Greenhouse Gasses, publié dans la revue Science en février 1993, est une pierre miliaire dans l’étude de l’évolution du climat. Il est signé, entre autres, par Dominique Raynaud et par Claude Lorius, deux des glaciologues qui ont le plus contribué au développement de la paléoclimatologie contemporaine. C’est grâce à leurs études sur la composition du gaz piégé dans les glaces en Antarctique et au Groenland qu’on dispose aujourd’hui de données sur l’évolution du climat terrestre permettant d’en tracer l’histoire au cours des dernières 400 000 années. C’est une histoire qui commence un jour de 1965 avec un Claude Lorius d’un peu plus de trente ans qui, en Antarctique, observe avec son œil de scientifique les bulles d’air libérées par un morceau de glace, provenant du carottage qu’il venait d’effectuer avec ses collègues, dans son whisky on the rocks. L’idée, qui aujourd’hui peut sembler presque banale, d’extrapoler la composition de l’atmosphère dans le passé à partir de la composition de l’air contenu dans des échantillons de glace ne l’était pas du tout à l’époque. Les études qui ont servi à affirmer cette méthode, la rendant fiable, s’étalent sur une trentaine d’années.

Aujourd’hui, la lecture d’un article d’il y a trente-trois ans est, à certains égards, plus utile que celle d’articles bien plus récents. Il y a là une richesse dans la façon d’argumenter qu’on ne trouve que dans les recherches d’un domaine émergent, en train d’essayer d’assurer sa légitimité. Il s’agit d’un processus long et intellectuellement riche, loin de la découverte soudaine que l’hagiographie suggère a posteriori, un peu comme dans l’histoire du glaçon dans le whisky qu’on vient de rapporter. Le lecteur intéressé par les démarches scientifiques, et pas seulement par leurs résultats, trouvera dans l’article de Raynaud et de ses collègues une source presque inépuisable de chemins d’approfondissement. Leur travail embrasse un paysage conceptuel large et interdisciplinaire qui va du niveau microscopique au niveau planétaire. En fait, il fallait d’un côté comprendre le mécanisme de formation des bulles d’air dans la glace afin de pouvoir être sûr que leur composition soit représentative de celle de l’atmosphère au moment de sa capture. Des processus diffusifs et des réactions chimiques altérés par la présence de la force de gravitation sont en jeu, pouvant changer la concentration des composantes du gaz. D’un autre côté, même la datation de la bulle n’a rien d’évident. Cet aspect physico-chimique est accompagné par l’appréhension de l’influence réciproque entre présence dans l’atmosphère de certains gaz, dont l’activité humaine à l’époque industrielle a fortement changé les concentrations, le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N2O) et le climat planétaire.

Ici le mot clé est rétroaction. Dans un système thermodynamique ouvert, plongé dans un flux périodique d’énergie radiative provenant du soleil, ce qu’on appelle un forçage, tous les mécanismes en jeu, température moyenne, composition chimique de l’atmosphère, couverture de nuages, etc., sont couplés de façon inextricable et non linéaire, ce qui rend très difficile, voire impossible, la représentation du problème par une simple chaine cause-effet. La traduction de l’article accompagnée d’un glossaire pédagogique en rendra la lecture plus aisée, sans risque de sur-simplification, le texte original étant reproduit intégralement. Le commentaire de François Prouteau qui complète le livre servira, plus encore qu’à comprendre les aspects scientifiques de l’article, à valoriser la leçon qu’on peut en tirer aujourd’hui pour développer une culture nous aidant à nous confronter au désastre climatique. Prouteau met face à face un article publié dans l’une des revues qui expriment, au plus haut degré, l’establishment scientifique international, et la question politique du que faire ?, car « dans le système Terre la force majeure qu’exercent les êtres humains n’est pas irrémédiablement déterminée par l’hubris, la folle démesure des hommes ». L’auteur, s’appuyant sur des sources diverses – Paul Ricœur, Martha Nussbaum, Amartya Sen, Hans Jonas, entre autres –, entame une réflexion sur le dépassement d’un humanisme anthropocentrique qui met en scène l’humanité en centre d’un grand spectacle où la nature figure comme un chantier inerte de choses à manipuler. Encore une fois, il nous faut changer de scène !

Marc-André Selosse est professeur du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris et aux universités de Gdansk (Pologne) et Kunming (Chine). Actuellement rattaché à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, il est un spécialiste reconnu des interactions entre espèces, notamment végétales, et il porte un intérêt particulier à l’évolution des associations à bénéfices mutuels (symbioses). Si les liens entre niveaux et échelles sont la clé pour comprendre le climat terrestre, pour l’étude de la biosphère l’intrication mutuelle entre espèces et biodiversité est l’objet même de l’étude. Il s’agit d’une infinité de fils qui lient le vivant du local au global. Cela rend tout à fait insensée l’idée, pourtant répandue, que sauvegarder la biodiversité serait un luxe qui devrait laisser la priorité aux urgences de l’humain. Comme l’explique Selosse dans ce petit libelle si dense de concepts, l’humain est à 100 % cousu de biodiversité. Dans la première partie du texte, l’auteur se penche, avec l’habilité pédagogique qu’on lui connait, sur la définition de la biodiversité.

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L’accent est mis surtout sur la nature processuelle de la biodiversité. Elle est davantage un mécanisme toujours en évolution qu’une entité statique qui existerait en dehors du flux de l’histoire humaine. Selosse reprend une citation du grand naturaliste américain John Muir, qui, vers la fin du dix-neuvième siècle, disait : « quand nous essayons d’isoler un élément, nous réalisons qu’il est solidement relié, par un millier de fils invisibles qui ne peuvent être rompus, à tout le reste de l’univers ». L’état des choses aujourd’hui est assez décourageant, non seulement à cause de l’extinction d’espèces, mais surtout de la diminution du nombre d’individus par espèce, avec la perte de biodiversité génétique qui en résulte. En Europe, 80 % des insectes ont disparu en trente ans, 30 % des oiseaux en quinze ans. Sur Terre, en cinquante ans, ce sont 70 % des vertébrés et 85 % des animaux des eaux douces qui ont disparu. Deux articles qui viennent d’être publiés dans le numéro du 7 mai 2026 de Science alertent, à la suite d’études statistiques à l’échelle planétaire, sur l’urgence d’une action visant à la préservation de la biodiversité végétale.

La réduction de la diversité génétique d’une espèce peut facilement mener à son extinction, principalement par l’un des cinq mécanismes suivants : la conversion des milieux (30 % des extinctions d’espèces), le prélèvement excessif (25 %), la pollution chimique (14 %), le changement climatique (14 %) et l’apparition d’espèces envahissantes (11 %). Chacune de ces causes a augmenté de façon très rapide, en relation directe avec l’activité humaine. Pour être plus précis, avec l’activité de cette partie minoritaire de l’humanité qui a entrepris cette grande transformation, dans l’acception de Polany, vers une économie de marché qu’on appelle capitalisme. Selosse se penche ensuite sur les différentes manières par lesquelles la biodiversité fonctionnelle façonne le monde, déterminant la qualité des eaux, des sols et, bien évidemment, de la santé des êtres humains. Après des excursus sur le biome et la santé, l’auteur conclut en plaidant pour la nécessité d’un chargement d’attitude philosophique et anthropologique capable de réconcilier biodiversité et humanisme. Il fait référence à Bruno Latour, qui appelait le régime épistémologique de la modernité  « universalisme particulier », et à Philippe Descola, qui propose d’y substituer un « universalisme relatif » où « relatif » doit être lu comme se référant à une relation.

Si l’anthropologie contemporaine, comme chez Descola ou Viveiros de Castro, peut nous montrer dans quelle mesure la crise qu’on appelle Anthropocène n’as rien d’universel, ni de nécessaire, en nous donnant les outils pour son dépassement, l’anthropologie de l’Antiquité peut également nous apporter une leçon précieuse. Dans son « Arrogante humanité », publié en Italie en 2025, Maurizio Bettini, professeur de philologie classique à l’université de Sienne où il dirige le Centre d’Anthropologie du monde ancien, nous propose une lecture du changement climatique guidée par les mythes classiques grecs et latins. Le livre s’ouvre sur l’histoire de Phaéton, fils d’Hélios, le soleil, qui, après avoir emprunté au père son char, en perdit le contrôle, réchauffant la terre, brûlant les forêts et asséchant les cours d’eau ; il fut foudroyé par Zeus avant de mette le feu au ciel lui-même.

« Érysichthon abat le chêne de Cérès », Johann Wilhelm Baur (1641) © CC-BY-SA-4.0/The Trustees of the British Museum

Il se clôt sur le mythe d’Érysychthon qui décida de couper les arbres d’un bois protégé par la déesse Déméter, qui aimait particulièrement un beau peuplier qui s’y trouvait. La déesse, sous la forme de sa prêtresse Nicippé, essaya vainement de convaincre Érysychthon d’épargner l’arbre. Pour se venger, Déméter frappa cet homme arrogant de la malédiction d’une faim insatiable. Tourmenté par cette faim, le protagoniste finira par tout manger, ingérant des troupeaux entiers, jusqu’à épuiser toutes les ressources, et à se cannibaliser lui-même. Certes, si l’arrogance de Phaéton nous renvoie à l’hubris évoquée par François Prouteau à propos du changement climatique, la destruction du bois déclenchant une faim qui ne peut d’aucune manière être étanchée évoque le cri d’alerte de Marc-André Selosse sur les conséquences catastrophiques de la perte de biodiversité. Maurizio Bettini décrit avec passion et poésie chacun des mythes qu’il évoque en comparant les différentes versions qui nous en sont parvenues. Il dédie des pages très importantes, dans la partie initiale du livre, à l’utilité des mythes comme machines à penser.

Chez les Anciens, le débat sur l’opportunité d’utiliser des vérités « scientifiques » pour argumenter – chars de feu, peupliers qui crient de douleur, fils arrogants et déesses vindicatives – était déjà très vif. Néanmoins, et Bettini utilise ici en guise d’exemple le récit cosmogonique du Protagoras de Platon, le lecteur/auditeur de la narration mythique est invité « à réfléchir sur une multiplicité de thématiques, se déclinant sur un faisceau conceptuel bien plus complexe par rapport à la thèse qu’on voulait démontrer ». La structure même du mythe invite à penser et à créer des connexions, des réflexions qui dépassent largement le sujet initial. Selon Plutarque, le mythe est le réflexe d’un mot qui conduit ailleurs la pensée humaine. C’est ce qui, selon Bettini, fait des mythes des œuvres ouvertes, toujours en train de se réécrire, de se prêter à de nouvelles interprétations. Un peu comme Les Misérables et les classiques évoqués dans le dernier livre de Tiphaine Samoyault, c’est le fait d’en faire usage qui rend vivantes les histoires des mythes. Elles se transforment sans jamais devenir des pièces de musée.

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Mais il y a plus. En anthropologue, Bettini nous montre que les civilisations grecque et romaine – qu’une image un peu facile voudrait à l’origine de la civilisation occidentale – manifestaient un respect pour la nature et entretenaient un rapport de continuité avec elle qui se sont perdus ensuite. Maurizio Bettini reprend un argument qui est au centre de l’un de ses livres précédents, Éloge du polythéisme, publié en 2016 aux Belles Lettres dans la traduction de Vinciane Pirenne-Delforge. Le monothéisme, à son avis, serait à l’origine de l’intolérance culturelle et de l’arrogance anthropocentrique qui caractérisent la civilisation moderne. L’origine de l’Anthropocène est un peu repoussée, mais aussi relativisée, car, plus que propre à l’humanité comme le suggère l’élément « anthropos », elle serait propre à une civilisation spécifique. On pourrait, avec l’aide de Max Weber et de son « esprit du capitalisme », suivre Andreas Malm et Alf Hornborg et, plutôt que d’Anthropocène, parler de capitalocène.

Bettini est convaincu, comme Prouteau et Selosse, que la seule voie pour faire face à la crise actuelle implique un changement culturel profond et très radical qui consisterait à substituer à l’image, propre à la modernité, d’une humanité extérieure à la nature et la dominant celle d’une espèce humaine qui en fait partie. En l’absence d’un Zeus ou d’une Déméter punissant l’arrogance des modernes, c’est d’un respect qui se transforme en volonté politique et collective que nous avons besoin. Cela pourrait se concrétiser par l’attribution de la personnalité juridique aux entités naturelles, une revendication qui date des travaux de Christopher Stone, au début des années 1970.

C’est là que les trois livres, celui d’un expert en climatologie, celui d’un biologiste des plantes, et celui d’un anthropologue de l’Antiquité, nous ramènent au Martuwarra et à Anne Poelina. Cette dernière déclare que le fleuve est l’autorité et que c’est de lui qu’elle reçoit son autorité. Ce qu’elle écrit dans ses articles est ce que le fleuve lui a enseigné, conjointement avec ce que les lois de son peuple lui ont appris. Nous aussi, nous avons beaucoup à apprendre des fleuves, des forêts et des chercheurs militants comme Anne Poelina.


[1] Il s’agit d’un groupe de recherche interdisciplinaire créé par la International Union of Geological Sciences (IUGS) pour établir une définition et une périodisation claires de l’Anthropocène, conçu comme l’époque géologique que nous sommes en train de vivre et qui suivrait l’Holocène, qui débuta il y a 11 700 ans.