De la sociologie en Algérie

Dans De la Société comme Texte (Fayard, 2001), Pierre Legendre pose un diagnostic sur la réflexion contemporaine concernant les institutions. Il critique la civilisation occidentale ultramoderne pour son ignorance des montages institutionnels qui la fondent. Cette ignorance résulterait d’un processus historique. Elle affecte particulièrement les sociétés anciennement colonisées, empêchant l’institutionnalisation et la réflexion critique.

Nous pouvons affirmer que ces sociétés anciennement colonisées, encore largement dominées culturellement, sont souvent plongées dans l’oubli d’elles-mêmes par refus d’une réflexion critique sur leur fonctionnement. Ce prix anthropologique affecte les différentes institutions, empêchant même un processus d’institutionnalisation. Cela fut et demeure vrai concernant les universités, voire l’ensemble des institutions intellectuelles de ces pays. L’institution ne saurait donc être seulement un bâtiment, une administration ou un ensemble de règles.

En Algérie, les universités et institutions intellectuelles souffrent d’un manque, voire d’un refus de réflexion, notamment en sociologie, où la légitimité de l’interrogation sociologique n’est pas questionnée. Elle existe mais semble seulement posée là, inscrivant son fonctionnement dans une nomenclature des enseignements en sciences humaines et sociales. Ses pratiques, ses résultats n’affectent pas les réflexions de et sur la société. Malgré les efforts de certains universitaires, les travaux sociologiques peinent à être connus et on observe une multiplication d’experts qui se réfugient dans des études statistiques ponctuelles.

L’enseignement de la sociologie en Algérie est confronté à un double héritage : la sociologie européenne (Émile Durkheim, Auguste Comte) et la tradition et les débats en langue arabe (Ibn Khaldoun). La littérature anglaise, il est vrai, fait une apparition dans les références bibliographiques. Dans les pays de culture arabe, le père de la sociologie est Abou Zeid Abd Er-Rahman, dit Ibn Khaldun, né à Tunis le 27 mai 1332 au sein d’une famille originaire d’Andalousie [1]. D’autres se réfèrent à El Farabi et son ouvrage La Cité idéale ou encore à la bataille de Siffin qui aurait signifié, dans le monde musulman, le passage d’une oumma islamique indéfinie à une société composée d’écoles doctrinales.

Dans son article « La sociologie en Algérie : l’histoire d’une discipline sans histoire », Kamel Chachoua [2], s’inscrivant en faux par rapport à ces développements, et contre l’idée répandue que la sociologie serait née en Algérie avec la réforme de 1971, s’en tient, pour sa part, à des dates comme 1884. C’est le moment où M. Sabatier donnait à Alger un cours « de sociologie indigène » (Le Petit colon, 16 décembre 1884).

Fatma Oussedik Sociologie Algérie
Alger (2025) © Noame Toumiat

Puis il rappelle aussi que « Renė Maunier, disciple de M. Mauss et élève de l’école durkheimienne, fut chargé dans les années 20 du XXème siècle, à la faculté de droit d’Alger d’un cours intitulé « Économie et sociologie algérienne », titre auquel René Maunier aurait préféré, selon ses dires, celui de « sociologie de l’Algérie » ». Près de trente ans plus tard, en 1958, Pierre Bourdieu choisit de donner le titre de « sociologie de l’Algérie » à son premier livre de sociologie. En 1956, Jacques Berque avait lui aussi intitulé un de ses célèbres articles publié dans la revue des Annales « Cent vingt-cinq ans de sociologie maghrébine ». À vrai dire, il existait déjà à l’université d’Alger un certificat de « morale et sociologie » dans le cadre de la licence de philosophie. Vers la fin des années 1950, la licence de sociologie s’obtenait ainsi : après la propédeutique, l’étudiant-e devait suivre avec succès les enseignements de quatre « certificats » : sociologie générale, psychologie sociale, économie politique, démographie ou ethnographie de l’Afrique du Nord.

Après l’indépendance, la formation en sociologie était centrée sur ceux que nos enseignants considéraient comme les « classiques », européens, comme Durkheim, Weber, Marx et la pensée marxiste. C’est ce cursus qui a été maintenu après l’indépendance de l’Algérie et j’ai moi-même connu, comme étudiante, cet itinéraire de la discipline.

L’enseignement de la sociologie en Algérie s’est développé de manière double : une section en français, légitimée par la pensée occidentale, mais il existait aussi une section en arabe, ancrée dans l’histoire de la pensée arabe. Les diplômés de la section arabe avaient des difficultés à trouver un emploi, ce qui a créé un double standard et deux champs intellectuels concurrentiels. Des groupuscules se sont formés, opposant les étudiants des deux sections au nom de « la défense de l’Islam » ou de « la raison ». Il existait, certes, une troisième tendance proche du nationalisme arabe [3]. Ces courants reflétaient les tendances modernistes, traditionalistes et conservatrices du mouvement national algérien. Mais la sociologie ne trouvait pas d’inscription légitime dans le champ de la pensée : étudiants et enseignants étaient définis comme francophones ou arabophones mais jamais en référence à une école de pensée. L’État a profité de ces divisions pour mettre fin aux associations d’étudiants marxistes et imposer son contrôle sur l’Université.

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L’arabisation généralisée des sciences sociales en Algérie, au nom du principe nationaliste de l’algérianisation, a été imposée par l’État, ce qui a conduit à une division entre les enseignants et les étudiants francophones et arabophones. Certains enseignants ont abandonné l’Université, tandis que d’autres se sont adaptés et ont découvert de nouveaux auteurs arabes et africains. Pour ma part, j’ai noué des liens avec des collègues arabophones et créé, dès 1976, des associations pour promouvoir la recherche et la coopération régionale d’un point de vue décolonial : Association des sociologues arabes, Association des femmes africaines pour la recherche et le développement.

La sociologie en Algérie est confrontée à une résistance politique qui a placé l’Université sous le contrôle de l’administration, limitant les espaces de réflexion et d’édition. Les ouvrages de sciences sociales et leurs auteurs sont marginalisés. Certaines maisons d’édition se sont spécialisées dans la publication de romans, d’autres dans les ouvrages d’histoire et en particulier ceux relatifs à la guerre de libération. Celles qui éditent les ouvrages de sciences sociales se heurtent à de multiples interdictions. Pour la troisième année consécutive, l’une de ces maisons (les éditions Koukou) est exclue du Salon international du livre. Ses livres sont en librairie mais les auteurs ne rencontrent pas leurs lecteurs. Il s’agit, pour une large part, de professeurs d’université en sciences sociales. Peu à peu, la sociologie  est donc apparue comme dangereuse. Elle est toujours perçue ainsi, même si les différentes interventions de l’administration l’ont dépouillée de toute velléité de « pensée critique ». Ce contexte général montre bien les difficultés d’inscription de la sociologie en Algérie. Elle est encore et toujours perçue comme potentiellement subversive. L’expertise rassure davantage.


[1] Ses réflexions principales sur la société sont contenues dans son  Discours sur l’histoire universelle, la Muqadimma, c’est-à-dire l’introduction à son ouvrage Kitab al-‘ibar (« Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères »).

[2] Kamel Chachoua, La sociologie en Algérie : l’histoire d’une discipline sans histoire. Eberhard Kienle, Les sciences sociales en voyage. L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient vus d’Europe, d’Amérique et de l’intérieur, Karthala, p.135-155, 2021.

[3] Le nationalisme arabe (en arabe : El-Qawmiyya al-ʿArabiyya) est une idéologie identitaire qui revendique un héritage commun à l’ensemble du monde arabe, selon laquelle tous les Arabes sont unis par une histoire, une culture et une langue communes. « Au XIXe siècle, des auteurs comme Shebli Shumayyel, Farah Antun et d’autres positivistes ont été des acteurs de la Nahda et ont participé à l’éveil de la conscience nationale. Leurs idées et leur projet ont eu un impact sur des jeunes avides de moderniser la société, forgeant l’idéologie nationaliste arabe dans le premier tiers du XXe siècle. Cependant, ils se sont heurtés au  discours religieux qui s’est senti menacé, refusant tout discours profane.» (« Sciences sociales et débat intellectuel dans le monde arabe », Lahouari Addi-ASJP-Cerist.dz Texte imprimé. Bibliothèque du Centre diocésain d’Alger).

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