luvan, traductrice et autrice, entre autres, de Susto, d’Agrapha et de Nout, adresse une lettre d’amour et d’admiration à Annemarie Schwarzenbach, dont vient de paraître la première traduction française de Paris. Cette lettre témoigne de la manière, vivante, charnelle, dont l’œuvre d’une écrivaine peut en marquer une autre. Elle arrive à exprimer combien les textes nous traversent.
München, März 2026
Liebe Annemarie,
Le printemps arrive. Les crocus sont venus et partis, les Alpes sont aveuglantes de neige.
J’ai lu tes textes parisiens [1]. Tu parles de rues grises et de toits brumeux, d’écrasement et d’odeurs de légume. Paris est un marécage océanique et bas, humant l’Albion et les longues Sidhes spectrales, la pierre glissante de pluie. Cela t’affecte et les Alpes sèches sont loin, plus loin que l’horizon. Tu convoites l’altitude, l’odeur de terre humide, et te décentres, pour la première fois, t’écartèles dans cette peau citadine et gazeuse et d’une mélancolie sans couleur.
Il me semble que tu cherches le centre tout en te projetant vers l’extérieur, comme si tu en possédais la même, l’exacte polarité. Tu t’approches, et chéris cette alchimie de l’approche, ou gymnastique – valse des humeurs, geste nue – et dans ce vertige, entre chute et domestication, tu te transcendes dans le ralenti. Deviens éther.
As-tu vu le cabinet du docteur Caligari ? Tu me parais, dans ces textes de chemins creux qui s’ouvrent en se courbant, d’amitiés profondes comme des gorges, et redoutables par ce qu’elles ébranlent si on les laisse s’épandre, tu me parais semblable à l’entité heureuse qui habiterait, une fois l’équipe de tournage débauchée, ce labyrinthe de carton.
Et dans cette course lente vers ce qui s’ébroue de redoutable (car vif argent) sous l’amitié : aimer brûler des doigts.
Le centre – objet-quête du désir – est une cage de Faraday dont tu chéris l’au-dehors.
Ces lentes approches de Paris, s’il t’avait plu – comme ces jeunes textes semblent l’illustrer – qu’elles ne cessent jamais, tu aurais été tout autre. Comme Virginia Woolf peut-être, tu aurais produit, encore et encore, la même œuvre toujours, aux réitérations folles et appliquées. J’aurais aimé cette œuvre, mais ton monde était tout autre et tu as fait tout autre chose.
Annemarie, j’habite aujourd’hui une ville que tu as bien connue et je me demande souvent ce que ta main a touché. Munich résonne du bruit des bottes, impossible de s’en abstraire désormais, les bottes hantent jusqu’au battement des cloches pieuses et claires, les hantent en flux fantômes, s’y fondent et s’y marient par le métal rougi et sirupeux des hauts fourneaux. Munich résonne aussi de tes pas synchronisés à ceux de ton grand amour, Erika Mann, et de ton grand frère cosmique, qui était en réalité le sien : Klaus. J’ai parcouru, aux archives de la Monacensia, les manuscrits, lettres et cartes postales que tu leur as envoyés au cours des années [2]. Pages jaunies, quadrillées, parfaites, à peine retouchées, perles de recherche inachevée, chacune se tenant comme un corail au récif jamais abattu des années les plus sombres de notre histoire récente.
Dans les rues de ma ville, j’entends aussi le pas de danse des artistes de Schwabing, les rires du grand amour de ton grand amour (car tu n’étais pas le sien) : la géniale Therese Giese, je fréquente son théâtre, respire à la fois plus libre et plus oppressée sous les voluptés Art Nouveau de cette crypte aux allures de temple à Cybèle. Tout ici résonne du sans-fond acrobate que fut ta vie, toi la rêveuse télescopée, et je ne peux ignorer que mes pas résonnent à leur tour dans l’ombre des tiens, si l’ombre est bien cette projection de l’âme, par le soleil, sur les interstices.

Ainsi, mes mots, mes pas, se placent consciemment à contretemps des tiens car il est voulu par l’Histoire que nos dimensions, si elles se répondent, ne se croisent pas.
À la lecture de tes jeunes textes parisiens, je me demande : trouvais-tu leur résolution à l’examen de leur début, comme une carte qu’on déroule et oublie ? Étais-tu déjà cette voyageuse du sens ?
De ta conduite automobile tantôt souple, tantôt crispée, ton écriture a, je crois, l’ambivalence sûre. Ce paradoxe te convient-il ? Tu es parfaitement de la route, et parfaitement de l’écrit, et ne cherches ni à te hâter ni à t’abstraire de ton devoir à son égard : avancer. Tu aimes les vitres, qui tantôt te coupent des sens, tantôt t’y offrent mieux. Car tout ce qui t’entoure se donne le plus souvent à toi, et tu t’offres en retour, et cet ouvroir de désir potentiel te définissait alors, me semble-t-il, jusqu’aux conclusions impossibles. Vingt ans plus tard, peu avant ta mort, tu écriras à Carson McCullers être un enfant gâté de tant d’amours [3]. Avais-tu déjà conscience de ce grand pouvoir ?
Annemarie, je t’ai découverte, comme beaucoup de francophones, par les yeux d’une autre. Ella Maillart était une voyageuse. Ce n’étaient ni la vitre ni le chemin qui la définissaient. Sa recherche était ailleurs, dans une certitude éclairée de la destination, Shambhala interne à la dureté de diamant. Son écriture, plus qu’une recherche en soi, était une compagne de route. Je t’ai découverte, sous les traits masqués de Christina, par son œil sûr et complice, rompu à l’exercice de comprendre, sans le méprendre pour un devoir d’émerveillement [4].
Je t’ai découverte à l’âge de vingt ans. J’habitais Paris, comme toi à vingt ans. J’habitais à Paris, à vingt ans, lorsque je t’ai découverte – je viens de l’apprendre à la lecture de la préface de Nicole Le Bris –, à l’endroit précis où tu habitais.
J’ai lu bien plus tard, quand j’habitais Bruxelles – autre marécage urbain, gris, humide et odorant, tu aurais détesté autant que Paris –, hésitant longtemps avant de l’entamer, craignant la trahison du souvenir, le récit que tu as fait du même voyage en Afghanistan, et j’ai été frappée de ne pas la trouver, elle. Ce n’était pas d’Ella Maillart, claire comme les sommets de Sils-Baselgia, dont tu connaissais chaque trait et chaque infini changement, amitié précieuse dont vous entretiendriez le feu jusqu’à ta mort, ce n’était pas d’elle que tu t’approchais. Ce dont tu t’approchais en brûlant des doigts, lors de ce voyage, c’était d’un Orient nébuleux et vif [5]. Mais c’est un jugement mal éclairé, je m’en rends compte aujourd’hui. Ces textes et articles ont été tronqués, réunis arbitrairement, parfois destinés à la froide considération de journaux et revues. On peut difficilement les mettre en miroir du texte achevé, rond, définitif, autobiographique d’Ella Maillart, qui l’a précisément pensé autour de ta personne, médusée par (et peut-être peu renseignée sur) l’addiction à la morphine dont tu souffrais alors. Elle, l’athlète infaillible au courage bâti sur un corps solide, souple, résistant aux avalanches comme aux grains. Qui, surtout – mais j’ai beaucoup à apprendre sur Ella Maillart –, n’avait pas, comme toi, accepté de vivre en compagnie de l’ange Weltschmerz [6].
Ton courage te dévore comme tu l’alimentes. Au centre et au dehors et dans le chemin de bascule, parfois stroboscopique, entre les deux.
Ella Maillart était une écrivaine voyageuse. Tu es une écrivaine du voyage, comme on dit abusivement gens du voyage. Tu es une journaliste, où chaque jour est une étape qui n’assouvit jamais la précédente, ni ne justifie la suivante.
Dans Paris, dix ans avant ce voyage vers l’est, alors que le sort de l’Europe n’est pas encore scellé, quand tu ne dois pas encore exercer ton courage, tu dis regretter ces moments où tu jetais sur le papier tes pensées non peignées, cardées de ton simple élan. C’est précisément la manière dont les miennes, dièses titubants, se sont placées entre les touches immaculées des tiennes.
J’aime comment tu l’as agencée, cette œuvre document, cette œuvre poème. Comment chaque texte occupe plusieurs espaces à la fois et forme un paysage modulable à l’infini. Selon l’endroit où l’on place l’éclairage, quels personnages on y fait évoluer, on réalisera un tout autre film. Peut-être ce sentiment est-il lié à la manière découpée dont je découvre tes écrits, au gré de leurs traductions partielles, émaillées de commentaires ? Où nous nous retrouvons nécessairement à coller sans coudre ni réparer ? Peut-être les personnes germanophones ont-elles une tout autre approche de cette matière qui nous raconte le fascisme et son envers, la guerre et la fuite, le déni et la brûlante perspicacité ? Qui nous étire à la limite du claquage jusqu’à l’extrême orient et l’extrême occident, avérant les rhizomes de notre pathétique Europe pour la révéler comme la grande peau écorchée qu’elle est, vibrant à tout pôle. Tu désignes le fascisme et puis là, suivez mon doigt, l’incarcération des nomades, là, une guerre endémique nous empoisonne de loin, là, ce conflit, nous l’avons créé. Voyez la Russie du Caucase, aux frontières abolies, le New Deal à rebrousse-poil du capitalisme, l’esclavage des femmes et l’absurde violence des mines et des manufactures. Là, et là, regardez, ayez honte pour tout, ayez espoir partout. Écartelons-nous, que nos yeux et nos âmes jamais ne se contentent d’une seule plaie à ravauder.
Je me demande si les vides que j’ai jusqu’ici ménagés entre ces fragments de ton écriture – volontairement ou du fait de ma méconnaissance de l’allemand et des aléas de l’industrie éditoriale – ne m’étaient pas confortables, sympathiques au sens où ces facettes s’éclairaient sans cesse de la sève nouvelle que j’y brûlais. Ou bien au contraire, au regard du vertige tête-à-l’hélium qui me prenait à l’idée de combler leurs entre-champs, s’ils n’étaient pas la peur des jointures, du lisse, de perdre mes prises dans ta matière, ma liberté d’y pousser. Ou bien peur, plus mûre peut-être, d’y pousser en saxifrage, d’ébrécher malgré moi cette œuvre qui s’est achevée abruptement à ta mort.
Aujourd’hui, un peu moins de cent ans après ton séjour parisien, j’apprends que nous avons habité ce même endroit (cette même chambre, peut-être, au mur de laquelle j’ai épinglé une photo non de ton visage mais de celui, vieux, d’Ella Maillart, qui devait mourir deux ans plus tard, où tu fréquentais les réfugiées russes et moi les yougoslaves), et je lis ta correspondance avec Karl et Erika.
Je te lis, t’effeuille et se dévoile encore tout un pan de ta puissance. Et cette découverte balaie mes craintes.
Car ces interstices où je me sème si bien, ces biais qui m’autorisent à germer, tu les ouvres, les élargis depuis toujours à nous qui passons et te reconnaissons et travaillons la stupéfaction, l’hésitante certitude, la voie non tant cruelle qu’avalante sur laquelle tu nous conduis. Tu étreins la piste et l’asphalte et nous coulons avec toi.
Je n’ai jamais eu la sensation que tu me hantais – je me dilue très difficilement dans l’histoire des autres – mais nous, nous te hantons.
Tu as mis en place, je crois, un protocole artistique dépassant l’écriture seule, pour le bien de ta recherche, et qui nous incite, façon projet SETI ses messages d’aliens non avérés encore, à y participer. Ces lettres si nombreuses, à tant d’entités parallèles, inédites, connues, aimées, à venir : véhicules.
Par la loyauté de ces correspondances pourtant myriade, par la patience scalpel de tes ? et tes – – et tes +, tu provoques la possibilité de dialogues vrais. Cette démarche s’éloigne du partage sans en être jamais l’antithèse, façon co-escalade, et s’éloigne de la postérité pour mieux s’apparenter à la justice.

En lisant ta correspondance, il m’apparaît soudain puissant et doux, plus puissant que doux peut-être, ce « nous », ce « vous » au « tu », qui jaillissent des pages de Paris. Et plus queer encore, au sens de révolutionnairement plusieurs, l’indécision ferme, la bascule impeccable des je-elle et des je-lui, les relais vifs entre « on », tus em-pluraillés et ex-genrés, voix parfaitement neutres. Et fleurs de lotus entre les âges que ces personnages qui ne se terminent pas avant que les autres ne commencent ! Anastasia est Nikolai est Jacqueline et cætera, seule la normalité vient trancher d’une ombre grise, découper cette frise pariétale où tu nous invites, par ces adresses plurielles, à apposer nos propres mains.
J’essaie d’imaginer aujourd’hui les trajectoires de ta pensée, de joindre les points d’un dessin sibyllin, comme ceux qu’on donne à compléter aux enfants. J’ai cru longtemps que ma pratique poétique me dédouanait de la vue d’ensemble. Avancer par fragments, voir l’archipel se déployer en dépit de moi, par l’attention mise à chaque ilot. Ce blue print de ta vie, si explicite car tu l’as voulu ainsi, si empli de traces, de bas-reliefs sculptés au corps des autres, je me suis abstenue de le remplir. J’ai l’ai voulu impossible à dessiner, ressenti pluriel, inépuisable. Retenue plus qu’abstenue d’ailleurs, plus par étourderie peureuse que par affinité, car j’estimais à tort que ma mission de fiction s’accommodait mal de l’affect stupéfiant de la documentation.
Puis j’ai commencé à voir que mon corps, mon histoire, ne pouvaient plus s’abstenir de compter avec le corps et l’histoire des autres et tout cela se trouve à un nœud politique circonstanciel et me voici à déplier de nouveau la carte constellaire de tes textes, plus timide et résolue que jamais face à l’entreprise.
À ma grande surprise, le dais d’étoiles s’étire à mesure que je le regarde et projette sur ma peau, comme autant de larmes pointues, d’autres étoiles qui se piquettent de sang.
On lit souvent, au sujet d’une recherche, que le mystère s’épaissit à mesure qu’on s’y penche. Ce n’est pas le cas ici. Plus je te fréquente, plus ta silhouette s’éclaircit, rendue nette par ta sincérité radicale. Tu es sincèrement antifasciste. Tu aimes tes parents, ton père un très haut bourgeois, ta mère une descendante de Bismarck, sincèrement fascistes. Du fait de ta filiation (la machine de guerre national-socialiste a besoin d’argent), rien de grave ne peut t’arriver, malgré tes articles engagés, tes amis (pas tous), tes amours (pas toutes). Tes parents t’aiment, ne te désavouent pas. Ta mère, simplement, détruira toutes tes lettres, tes notes, tes manuscrits, ce qu’on ne lira pas.
Ce n’est pas la brume qui me gagne à te fréquenter plus, c’est l’ivresse des chemins non parcourus, s’élevant de la carte dépliée devant moi comme un monstre marin grimperait, tentacule par tentacule, des profondeurs de papier.
Tu as cherché, en toi, dans le monde, en d’autres, des avenues libératrices, des voies qui ne seraient pas des sentiers à parcourir en files de personnes chanceuses, des pays d’espérance qui ne seraient pas des abris aux trappes grinçantes, jusqu’à l’Afrique, inéluctable réserve de manières d’être pierre à l’horizon. Et chaque fois, dans tes textes, la nostalgie des Alpes, pointue comme des phalanges, à t’en faire vomir de violence, comme un coup de poing dans le ventre, car ni la fuite ni l’exil ne te semblent une option.
Le souvenir que j’ai des textes d’Orient exils, c’est celui d’une peuplade de planqués, des voyageuses qu’on appelle dorénavant des expatriées, tristes de ne pas se mettre, malgré l’étrangeté d’un monde neuf comme une naissance (d’abord, l’œil ne voit rien, puis tout), dans les conditions de naître. Procrastinateurs de l’être-futur, comme si leur confort était précisément leur dimension infernale d’atopie. Ces nouvelles me donnèrent l’énergie d’être tout autre, d’embrasser l’étrange au point de mourir. Et le terme exil, je le refuse tant que j’en ai le luxe [7].
Ce que j’apprends aujourd’hui de l’observation plus attentive de ta vie, c’est qu’il est impossible de ne pas se révolutionner face à une révolution, de ne pas se cataclysmer face au cataclysme. Ce n’est pas tant une question d’intégrité que d’endurance.
Partout, dans tes textes, ce personnage de haut bourgeois. Tu es ce jeune homme à la triste beauté qui souhaite un monde beau, racle le laid, ongles en sang, pour le faire advenir. À une autre époque, tu aurais peut-être été une façon de Victor Segalen, bourreau des cœurs et amoureux passionné, fou de la Chine et jamais bohémien, toujours militaire, vêtu de neuf et d’ennui, silhouette frêle sur les photographies, en paix avec une autorité qui le respecte dans un monde progressiste fait de progrès voluptueux. Vous. Éphèbes pansexuels et polyvertueux, hypersociaux, fascinants et cérébraux, poétiques ou plutôt poésie. Quêteurs mystiques encombrés de vos capacités d’analyse insensées. Votre addiction commune aux opiacés, vos amours non simples, vous auraient sûrement conduits l’un comme l’autre à la même fin, l’accident bête, la mort solitaire, peu après la Première Guerre pour lui, au beau milieu de la Seconde pour toi. Ou bien aurais-tu eu – j’aime à le penser –, si tu avais eu, comme lui, une véritable capacité d’action (car je ne te lis pas comme narcissique), la sagesse de passer le voile ?
Tes poèmes du Congo sont, pour moi, le début de cet édifice contrarié, cette possibilité d’après-guerre, de post-fascisme, dans laquelle se projetait, je crois, Ella Maillart. Car tu étais arrivée au bout de ta capacité d’agir en grand bourgeois affligé et indigné [8]. Et là, ton impuissance – que tu désignes par l’ambiguë Ohnmacht, signifiant également évanouissement, au lieu de Machtlosigkeit – était engrais.
Je lis ces poèmes aujourd’hui pour la première fois dans ta langue, et pour la première fois je les entends. Ce qu’ils m’évoquent en allemand est presque antithétique à l’effet lisse et maussade, abstrait au sens d’insaisissable, qu’ils m’avaient fait dans leur traduction française [9].
En français, j’avais reçu de tes toutes dernières poésies un spleen malvenu, une errance sans compas, vague comme une nuit dans le désert dont on sait qu’on ne survivra pas, sorte de hallali au boitillement versifié.
En fait, non.
Longtemps, ton écriture semblait se méfier du calme, sans pourtant rechigner à l’introspection. Mais c’était une introspection de la foule dans laquelle, comme le coyote répond au coyote, tu reconnaissais les tiennes et les tiens. Archipel de frères et d’amours chantant un bourdon de sens s’arrachant au signal radio des bêtises politiques. Il est impossible, à te lire, d’ignorer la météo noire de ton époque, le fog, les orages magnétiques si stridents qui semblent frapper une autre planète. À te lire, avant le Congo, il me semble être balancée entre grêle couvant aux cieux béton et soierie des arpents. Puis le Congo et dans ce havre de vie si saigné, cette impossibilité périphérique car le Congo est centre, tout, devant mes yeux décillés par l’apprentissage de ta vie et de ta langue, se concilie, s’entrelace, ne se repousse pas tant qu’il s’enlace avec violence. Tout, c’est : l’action et la poésie ; l’oubli et le devenir ; l’espoir et la fatalité.
En français, le champ sémantique et le rythme asynchrone, tout humait la chute, la mollesse romantique. Et je n’y ai pas reconnu ces textes finement analytiques, cette recherche pratique de sens mystique que j’aimais tant chez toi. Rien de gracile, tout hissé vers un plan atone théorique, d’idées embrouillées, sargasses d’un moi à l’arrêt. Je suis désolée de te l’avouer aujourd’hui : je n’ai rien compris.
Ce qu’il fallait, c’était apprendre l’allemand.
Ce qu’il fallait, c’était t’entendre.
Alors casser la coque
qui selon les fois ancestrales recèle un trésor.
Clapotis, perles noires
[et tout désir.
Que vos mains la soupèsent encore :
[rien.
Sourd, le bourdon
lointain des rouleaux
– et l’aube fraîche grimpant
[des vallées
humides et ombragées, la lumière
[sur les cimes
les prés de velours vert : comme
[je les ai aimés [10]
En allemand, tout est action. Tout est table rase. Ce qui se vide s’emplit aussitôt d’autre chose. Entrechoc de roches du pierrier qu’on escalade à rebrousse-avalanche, du kayak qui frotte le fond et on s’obstine. Cela craque comme une boîte de vitesses, dévisse comme l’élan sur la piste. Prononcer tes mots dans ta langue, c’est tout sauf cri désordonné, c’est incantation du cul-de-sac où l’on décide : je suis le fleuve et la montagne. Il n’y a pas d’autre Vallée heureuse que moi. Prier avec toi – cette spiritualité sans appartenance qui transverse tes lettres, articles et textes courts –, c’est devenir Tétouan et Sils-Baseglia [11].
Depuis mon arrivée en Allemagne, et bien avant, depuis Sísifo peut-être, depuis Few Of Us et Susto, je regarde l’Europe avec les yeux écarquillés des portraits de Margaret Keane, je chronique et inspecte les nationalismes réactionnaires, je corrige les mythes, investis les territoires de mensonge. Jusque-là (jusqu’à cette lettre que je t’envoie), je me gardais de te prendre pour guide. Ma vigilance, je la puisais chez Claude Cahun, Erika et Klaus Mann, Sylvia Townsend Warner, dont l’œuvre et la vie me semblaient plus clairement antifascistes. Pourtant, c’est ton ombre passe-frontière, phalène à la téléportation acharnée et précise, rêveuse d’une liberté qui appartiendrait à tout le monde, sans lutte nécessaire, c’est ton ombre qui s’appose au sol lorsque je marche à contre-soleil dans ce monde crépusculaire qui, à cent ans d’écart, ressemble tant au tien. C’est à ton corps déchiré, pantelant, peu fiable, obstiné, que ressemble le mien. Si nous différons de bien des manières, je te rejoins dans la recherche, l’incapacité à l’oubli. Comme toi, peu m’importent la joie et la lumière. Ce ne sont pas nos guides. Et les anges sont partout.
Deine
luvan
PS : Je n’ai pas parlé de l’effet qu’a eu sur moi la lecture de ta Nouvelle lyrique. Je crois que tu sais [12].
[1] Paris, Annemarie Schwarzenbach, paru pour la première fois en français aux éditions Payot & Rivages en 2026, traduction de Nicole Le Bris.
[2] Les archives littéraires de la ville de Munich. On peut feuilleter leurs pièces digitalisées à partir de ce portail : https://www.monacensia-digital.de
[3] On peut lire une partie de cette lettre, traduite en français, dans le recueil intitulé Éloge de la liberté, paru également chez Payot & Rivages en 2026. Traduction de Dominique Laure Miermont et Nicole Le Bris.
[4] La voie cruelle, Ella Maillart, paru en anglais en 1947 chez W. Heinemann puis en français en 1952 aux éditions Jeheber, réédité à de nombreuses reprises depuis. J’ai déclaré, dans ma réponse au questionnaire de Maristain qui m’a été soumis par Emmanuel Bouju pour cette même publication, avoir découvert Schwarzenbach à quatorze ans. Après enquête, c’était faux. Je m’excuse platement auprès des lectrices et des lecteurs d’EaN.
[5] On trouve certains de ces textes, traduits en français, dans le recueil Où est la terre des promesses ?, paru aux éditions Payot en 2002, (traduction de Dominique Laure Miermont) et plus récemment dans Éloge de la liberté, ouvrage précité.
[6] Littéralement, « douleur du monde ». Forme de détresse que provoque en nous le constat des horreurs de notre époque.
[7] Orient exils, Autrement, 1994. Traduction de Dominique Laure Miermont. Sa lecture a influencé mon premier recueil de nouvelles, inédit, intitulé pompeusement Les histoires éphémères du voyage de Valentine, et la plupart des nouvelles que j’ai écrites et publiées à l’époque et dont certaines figurent dans mon recueil Cru (Dystopia Workshop, 2013).
[8] Annemarie Schwarzenbach a voulu rejoindre les forces de la France libre en Afrique, mais on a douté de son allégeance.
[9] Proposés, en édition bilingue et illustrée de photographies, sous le titre Rives du Congo / Tétouan, Esperluète éditions, 2005. Toute traduction est prouesse et celle-ci l’est. Ce qui suit ne vise pas à dénigrer le travail de Dominique Laure Miermont, que je trouve admirable.
[10] Ma traduction un peu bancale de la première page, plus conforme à ce que « j’entends » dans le texte allemand.
[11] La vallée heureuse, Éditions de L’Aire, 2001. Traduction d’Yvette Z’Graggen.
[12] Nouvelle lyrique, Verdier, 1994. Traduction d’Emmanuelle Cotté.
