Sorti dans la collection « Parabole » en 1988, La porte peinte reparaît avec quelques remaniements, une structure en dix chapitres, et enrichi d’un dialogue de l’auteure avec le personnage principal en guise de préface. Patricia Farazzi nous entraîne dans un récit où les strates de temps et d’espace avancent dans les pas d’Abraham Aboulafia, sculpteur de l’éternel éphémère, disciple de la Cabale. Abraham entend une voix qui lui dit qu’il ne sculptera plus. Cette voix lui ouvre une porte sur un Paris disparu.
C’est un long poème divaguant au cœur d’un Paris mystique. Chaque chapitre est associé à des repères cartographiques : « passage de la Main-d’Or », « de la rue de Rivoli aux grands boulevards par quelques détours ». L’intrigue est remplacée par une marche, parfois en cercles concentriques, nourrie de nombreux détours lors desquels Paris se déploie en strates changeantes : antique, aquatique, gouverné par une roue de loterie, peuplé de rêves et de rencontres insolites. La ville devient matière travaillée.
Rapidement, les lignes se brouillent : l’écriture de Patricia Farazzi traverse des abîmes. Les personnages d’Abraham et de Madame Schopenhauer se frôlent, les temps mythiques et contemporains s’entrechoquent, les géographies se superposent. Les cités s’édifient comme des forteresses et se défont comme des châteaux de sable. La poussière sculpte des cités, les bibliothèques renferment des livres blancs, des cercles d’eau encadrent des images. La parole se fragmente. « De la rareté il ne reste qu’un rêve » ; « Je n’irai pas à Babylone aujourd’hui » ; « Songe après songe, je découvre le pays du hasard » : ces formules ciselées surgissent sans commentaire et pèsent par leur simplicité. Le récit tient par métaphores, fulgurances, éclairs, plutôt que par démonstration.
Abou porte une valise, les sables mouvants se dérobent sous ses pieds ; il confie : « Rien de ce qui touche au secret ne m’est étranger ». Son désir revient sans cesse : sculpter l’impérissable et l’éphémère. Patricia Farazzi montre comment la création se redéfinit quand la matière refuse de se laisser enfermer ; sculpter devient la traduction du visible en langage du secret. Il est question du geste créateur, de l’étoile qui inspira à Giacometti l’homme qui marche. « Quand la matière de la sculpture reste un bloc devant soi, ne réfléchit plus rien et t’engloutit dans un marécage de pierre. Après il faut attendre, se perdre dans l’impatience, s’y épuiser ». La porte peinte explore alors la part d’exil que chacun porte en soi pour « exprimer cette vie onirique et imaginaire que tout exilé porte en lui ».
La porte peinte, récit court et dense, exigeant sans maniérisme, reprend des motifs nietzschéens – devenir, volonté créatrice, retour – et les inscrit dans une géographie sensible. Patricia Farazzi est traductrice de l’italien, notamment de Giorgio Colli. On pense aux Écrits sur Nietzsche ou à La volonté de puissance n’existe pas de Mazzino Montinari.

La métamorphose et le devenir traversent le livre : Paris ne fixe rien, il métamorphose ses propres formes et ses identités. La création y joue le rôle d’une force vive. Aboulafia cesse d’avoir pour seul outil le burin ; il entre par la porte peinte et détourne la production artistique vers l’invisible. L’art invente des significations plus qu’il n’impose des formes stables.
L’Éternel éphémère entre en résonance avec l’éternel retour de Nietzsche et la névrose de répétition qui frappe l’ère industrielle. Il s’agit d’accepter son fatum, de faire danser les forces. Abraham parle à l’harmonie, il veut sculpter quelque chose d’impérissable et d’éternel. Un texte évoquant la fugacité de l’existence, le caractère éternel de la combinatoire des forces en jeu.
La question du temps s’y déploie en spirale : l’« éternel éphémère » articule répétition et variation. Paris porte des « données algébriques » du temps ; il contient sa disparition et sa renaissance. La phrase « Le postulat de la conservation de l’énergie exige l’éternel retour » éclaire la mécanique du récit : répétition et réinvention font tenir ensemble mémoire et nouveauté. Le roman confronte aussi le chaos et l’ordre. La roue de loterie, la marée d’étoiles, les bibliothèques de blanc dessinent un monde chaotique qui devient le terreau d’une parole. On pense à un des fragments posthumes de Nietzsche : « Le conflit cherche à se conserver, croître et devenir conscience de lui‑même » ; le désordre y produit connaissance.
La langue tient du rituel et de la cartographie : la marche devient savoir, la porte devient seuil. Le livre n’explique pas, il propose une traversée. Il invite à lâcher prise, à se défaire du superflu, à « sculpter l’essentiel avec cet or que le soleil fait naître dans le miroitement des nuages ». Le roman se lit comme une mystagologie : accepter l’invisible, accepter l’improuvé, tendre vers une sérénité qui n’est ni clôture ni renoncement mais réorientation de la force créatrice. Abou, cabaliste, cherche hors des cadres ; la porte symbolise un seuil vers une autre forme de compréhension. Lecture singulière, mystagogie, nietzschéenne par résonance : une balade qui pense l’éphémère et la création. La porte peinte n’est pas seulement un livre d’artiste pour artiste, mais un livre qui appelle au lâcher-prise, à la défaite du superflu, au triomphe de l’essentiel. Par certains aspects, ce livre peut faire penser à l’excellent Le gogol de Nicole Caligaris. Toutefois, ici la mystique est assumée jusqu’au dernier mot, achevant définitivement la raison instrumentale.
