Dans un quartier populaire de Marseille, Khadidja Sahraoui-Chapuis nous fait entrer dans les réseaux des petites mains affairées à transporter et revendre des produits illicites. Exposés à tous les dangers, payant de leur corps toute désobéissance, ces gamins prolétaires sont pris dans un féroce système d’allégeance. Comment faire pour se socialiser autrement ? Les prolétaires du bizness nous invite à « nous dépouiller » des bruits médiatiques et des gestes du ministère de l’Intérieur, pour nous introduire dans les plis de cette désocialisation.
Pas de condamnation ni de pathos sous les descriptions de Khadidja Sahraoui-Chapuis, qui s’attache à suivre les circulations, les rejets, les peurs, les coups de griffes reçus par les uns et les autres « petits » dans ces espaces paupérisés que l’on préfère oublier. Mais d’où parle l’autrice pour en savoir tant ? On peut dire qu’elle est exactement comme ces « gars de la fac » dont le sociologue William Foote Whyte dit qu’ils sont, avec les « gars des rues », les deux figures qui rassemblent la jeunesse des quartiers populaires. Les filles en savent long sur les frères et cousins, amis et voisins. Whyte parle du Boston des années 1930 qui n’est pas si loin des cités marseillaises de cette fin de siècle (Street Corner Society, La Découverte, 1995).
Née dans ces quartiers de Marseille, Khadidja Sahraoui-Chapuis revisite les passages et les dépendances fortes tenues par de solides poignes masculines. Du moins en ce qui concerne la jeunesse des « quartiers ». Les « gars de la rue » sont en partie happés par le capitalisme criminel qui se développe autour du trafic de drogue, et les gars de la fac, qui sont pour l’essentiel aujourd’hui des filles, vont à la fac en baissant la tête, ignorant tout des points de deal devant lesquels ils ou elles passent constamment. L’autrice a décidé d’en observer et d’en décrire le fonctionnement, l’organisation, sans jugement ou regard moral sur leur activité. On compte à Marseille, de manière relativement stable, plus de 80 points de deal installés dans les grands ensembles de la ville. Une petite partie de ces points de deal défraie périodiquement la chronique médiatique et politique, alimente cette opposition entre les bourgeoisies criminelles héroïsées et les mondes sociaux stigmatisés d’où elles émergent.
Cet ouvrage repose sur un travail de recherche qui s’allie à un ancrage territorial dans les cités marseillaises depuis plus de vingt ans. Il plonge dans l’univers du trafic, mais aussi dans celui des cités, de la Cité, et parle de la vie quotidienne de ceux qui sont en première ligne – ceux que l’on voit au pied des immeubles, ceux qui aident parfois les habitantes à porter leurs courses, ceux qui contrôlent les livreurs, les agents d’EDF, ceux qui urinent dans un seau – mais également de leurs familles. Il parle de la mort qui guette, et de l’humour utilisé pour passer le temps, cacher sa peur et son mal-être ou encaisser la rudesse du travail. Il décrit le quotidien des familles et des habitants qui vivent à proximité de ces réseaux, mais aussi celui des intervenants du médico-social, qui se sentent souvent embarrassés et impuissants face à ces pratiques et ces situations complexes.

Le livre propose ainsi d’aller à la rencontre de ce que l’autrice considère comme « un nouveau prolétariat, celui qu’a généré l’exceptionnelle extension des trafics, l’économie née de la banalisation des drogues ». Il convient à propos de l’économie des drogues, comme dans d’autres activités, de parler de segmentation radicale : d’un bord, l’échelon supérieur du trafic, qu’il faut aujourd’hui nommer capitaliste pour la puissance ahurissante de la courbe des bénéfices, et dès lors de sa capacité d’investissement, enfin pour la brutalité des jeux de concurrence qu’il organise, dont les règlements de comptes, tant exhibés par la presse, ne sont qu’une péripétie.
De l’autre, l’ordinaire du commerce, la routine des points de deal et des rapports de travail qui ont bien des points communs avec l’ensemble des services et commerces qui sont sortis du « pacte salarial ». Des emplois précaires, mal payés, soumis au pouvoir discrétionnaire de petits chefs, abrutissants et dégradants physiquement. La métaphore de la petite entreprise fonctionne dans le sens où il faut faire agir, inciter, contrôler, susciter l’engagement, apprendre à surveiller, à interagir.
Entre ces deux mondes, des intermédiaires, certes, des points de passage, puisque le commerce de trottoir nourrit bien les étages supérieurs de cette économie, mais une étanchéité absolue, radicale. En haut, une « bourgeoisie criminelle » comme la nomment depuis longtemps les spécialistes italiens des organisations criminelles (Umberto Santino, La borghesia mafiosa. Le relazioni di Cosa Nostra, 2023). En bas, un prolétariat à la limite de l’esclavage, maintenu dans la précarité, la résignation et parfois la terreur. C’est la vie de ces prolétaires, leur quotidien, les relations qu’ils entretiennent avec le pouvoir des chefs, la violence, les habitants, que ce livre décrit avec compassion, curiosité et minutie.
Dès lors, une question se pose, confronté à la dureté des conditions de travail, à la terreur permanente, à rebours des mythologies simplistes qui parlent à leur propos d’argent facile, de vie dorée. Pourquoi et comment, par quel engrenage, par quel choix entre-t-on dans cette galère ? L’autrice se pose la question, y répond en analysant les parcours de vie de ceux dont les destins ont bien à voir avec ceux des enfants soldats. On entre dans le trafic par les soutes, lorsqu’on a perdu à peu près toute dignité, lorsque la plupart des institutions, école, famille, travail social, ne renvoient plus qu’une image dégradée de soi, et que le trafic, au début du moins, donne l’illusion d’un redressement possible, de retrouver, comme on le dit, une figure. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons qu’on en sort, l’ouvrage insiste sur cette levée d’espoir, quelque chose d’un recours en dignité, d’un refus de la déchéance.
L’enquête se concentre enfin sur les trajectoires de celles et ceux qui occupent les positions les plus exposées de cette économie illégale, leurs conditions de travail, leurs attentes et leurs désillusions, ainsi que sur les effets de cet engagement sur leurs proches. Elle donne à voir ce que cet engagement dans les réseaux peut représenter pour eux, en venant temporairement combler des manques, apaiser certaines blessures ou donner le sentiment d’exister socialement. Pour finir, elle interroge l’état actuel des trafics, les formes ordinaires de violence et de mort qui les traversent, les sorties possibles et les réponses institutionnelles, ouvrant une réflexion plus large sur les inégalités sociales et les formes contemporaines du travail.
Il faut donc lire ce livre, non pour y retrouver les clichés et les « passions tristes » à travers lesquels les médias semblent vouloir rappeler en permanence que la drogue est un phénomène dramatique exceptionnel, spectaculaire, exotique. Il faut lire ce livre pour comprendre que l’économie des drogues est aujourd’hui un phénomène quotidien, banalement tragique, parce que les drogues, leur consommation, accompagnent la lente paupérisation de tant d’espaces. Et pour comprendre les commerces dont elles font l’objet, la transformation générale des économies, la place qu’y prennent la violence et la terreur. Un poids porté par les plus visibles, les plus jeunes et les plus exclus du marché du travail. Ceux que l’on exhibe à longueur de médias.
Apparaît alors toute la pertinence d’une description des quartiers paupérisés montrant l’existence d’un « ordre social », dans la tradition des premières ethnographies urbaines américaines. Les enclaves se font, sur plusieurs décennies, et seule la puissance publique peut les défaire, sur autant de décennies. La paupérisation n’est pas simplement un manque de revenus, au fil du temps elle devient un mode de vie, de survie, de débrouillardise. Même si ça nous déplait. Même si ça nous irrite.
Avec ces descriptions si fines, ces écheveaux complexes démêlés, le livre de Khadidja Sahraoui-Chapuis nous invite à réinventer les politiques en matière de drogue ; du côté des consommateurs, en pensant prévention toutes voiles dehors ; du côté des trafics, en réinventant le mode de présence de l’État autant dans l’économie des drogues que dans les espaces des grands ensembles. En somme, remettre à plat, en une sorte de grand moratoire, la question de la politique des drogues, avec autour d’une table juges, policiers, médecins, travailleurs sociaux, associations et… repentis, usagers, pour repenser les rapports aux drogues. Peut-on se parler ? Ce livre gratte nos malaises.
