Les éditions L’Échappée rééditent en un seul volume les deux livres de souvenirs publiés par André Warnod en 1955 et 1960 : Fils de Montmartre et Drôle d’époque. Témoin de la vie littéraire et artistique parisienne de la première moitié du XXe siècle, qu’il a chroniquée dans la presse, il y offre un portrait vivant du Montmartre et du Montparnasse des années 1900, 1910 et 1920.
Le nom d’André Warnod (1885-1960) n’évoque plus grand-chose aujourd’hui. C’est le destin des journalistes, peut-être, que leurs œuvres et leur nom passent comme l’actualité à laquelle ils se sont attachés. Warnod mérite cependant qu’on se souvienne de lui. Parce que l’actualité dont il a parlé est devenue histoire. Et parce que cette histoire, qui est bien mieux devenue mythe, celle du Montmartre et du Montparnasse des années 1900, 1910 et 1920, où dominent les figures d’artistes comme Picasso, Modigliani, Utrillo, ses souvenirs invitent à la regarder d’un point de vue différent.
Il n’en fut pas seulement le journaliste, en effet, avec ce que cela pourrait laisser imaginer de distance à l’égard de ce qu’il écrit : il en fut aussi et surtout un intime, sinon même un acteur. Fils de Montmartre et Drôle d’époque fourmillent de détails, d’anecdotes et d’informations qu’on peinerait à trouver ailleurs. Et pourtant, malgré ces détails, ou plutôt grâce à eux, attentif à ce que trop souvent on ne considérerait que comme un bruit de fond, Warnod parvient à esquisser une vue d’ensemble, à dégager des lignes de force. Toutes choses qui rendent à l’historien, ainsi qu’à l’amateur, la lecture de ces souvenirs indispensable autant que plaisante.
Né en 1885 dans le Territoire de Belfort, André Warnod arrive à Paris à neuf ans. Sa famille s’installe rue de Steinkerque, au pied de la Butte. Est-ce l’effet de cet environnement ? Warnod décide de devenir rapin. Bien loin du repaire à touristes qu’il deviendra bientôt, Montmartre, alors, est encore un village. Les loyers sont peu chers : depuis la fin du siècle précédent, les artistes sans le sou, peintres, poètes, dessinateurs, s’y mêlent aux classes populaires et autres « classes dangereuses », bandits ou anarchistes. À partir de 1903, Warnod devient un habitué du Lapin Agile, le cabaret tenu par le père Frédé. Il est dans la salle le jour où Picasso accroche au mur un tableau représentant Frédé accompagné d’une femme au corsage rouge et d’un arlequin. La même année, 1905, c’est le début du fauvisme. Bientôt, ce sera le cubisme. Quelques décennies auparavant, il y avait eu l’impressionnisme.

L’heure est aux révolutions esthétiques. Mais il s’agit d’abord d’un changement d’attitude : les artistes s’autonomisent. Ils revendiquent leur liberté, qu’elle soit de forme, de contenu ou même de mœurs. Une telle liberté se paie souvent de misère : c’est encore et toujours la bohème d’Henry Murger. Warnod n’échappe pas à la règle : il peine à vivre de ses dessins. Pressentant qu’il se passe à Montmartre quelque chose qu’il ne faut pas rater, et sachant que Warnod y est dans son élément, Gaston de Pawlowski, rédacteur en chef de Comœdia, lui propose en 1909 de tenir un Courrier des Lettres et des Arts dans l’hebdomadaire. Le voilà payé pour fréquenter ateliers, cafés, vernissages et banquets.
L’un des intérêts du livre est, à côté des Picasso, Modigliani, Utrillo, des Van Dongen, Max Jacob, Guillaume Apollinaire, d’évoquer aussi tous ceux, moins connus, qu’on redécouvre ou qu’on découvre au fil des pages : ce bruit de fond sans lequel le tableau ne serait pas complet. Jules Depaquit, Georges Delaw, Roger de La Fresnaye, André Utter, Gaston Couté, Fagus… pour n’en citer que quelques-uns.
Dans sa préface, Isabelle Ducatez insiste sur le fait que Montmartre et Montparnasse furent « les deux actes d’une même aventure ». Dès avant 1914, en effet, les prix des loyers augmentent à Montmartre, qui s’urbanise, et les artistes commencent à migrer vers Montparnasse où ils trouvent des ateliers plus grands et moins chers. La guerre accélère le phénomène. Au lendemain du conflit, c’est Montparnasse qui devient l’épicentre de la vie littéraire et artistique parisienne. André Warnod, revenu du front sain et sauf, reprend ses activités, introduit dans les secrets du nouveau quartier par le peintre Jules Pascin.
Mais il convient également de souligner combien Montparnasse diffère profondément de Montmartre. D’abord par son caractère cosmopolite : le bouleversement du monde amène à Paris, au cours des années 1920, des artistes venus de tous horizons, ceux que Warnod désignera, dans un article de Comœdia, sous le nom d’« École de Paris » : Soutine, Foujita, Kisling… L’ambiance de surcroît n’est plus la même : c’est l’époque des « Années folles », l’heure est à la fête avec ce qu’elle peut avoir d’exténuant. Autour des artistes, grouille à Montparnasse tout un monde de snobs et de marchands. L’argent coule à flots : « Les combinards, les mercantis, les intermédiaires continuaient, après comme pendant la guerre, à être les rois du marché. […] C’était alors le temps de la liquidation des stocks américains, des marks allemands gelés et autres affaires troubles ».
Warnod confirme ici ce que rapporte Ambroise Vollard dans ses Souvenirs d’un marchand de tableaux : à la différence de ce qui se passait à Montmartre, à Montparnasse il y a beaucoup d’argent et l’on parle beaucoup d’argent. Avant 1914, les bourgeois ne s’intéressaient qu’au Salon des artistes français et à l’art académique. Après 14, ce sont les nouveaux peintres qui attirent la clientèle. Mais, ajoute Warnod : « On se mit à estimer la peinture, non plus d’après sa valeur artistique, mais selon sa valeur marchande. Tout le monde se mit à acheter des tableaux, mais dans le seul but de les revendre un jour plus cher. » La crise de 1929 mettra un frein au phénomène. « Les nouveaux mécènes, les collectionneurs, les marchands voulurent se défaire tous ensemble de leurs tableaux. Cela jeta le désarroi sur le marché de la peinture ; le pactole cessa de couler dans les ateliers » : il aura fallu dix ans à Montparnasse pour naître, s’épanouir et mourir.
Quant à l’ambiance de la bohème, ce n’est que dans les années 1950, note encore André Warnod, qu’on la retrouvera, au moment où apparaîtront à Saint-Germain-des-Prés ceux qu’on appellera, d’un terme mis à la mode par Jean-Paul Sartre, les « existentialistes », parmi lesquels on comptera lettristes et situationnistes. En 2004, l’historien de l’art Marc Partouche a écrit un beau livre, La lignée oubliée, chez Al Dante, dans lequel il s’est efforcé de faire le lien entre ceux-ci, quelques artistes contemporains et la bohème du Lapin Agile : ce lien, la lecture des souvenirs de Warnod vient opportunément le conforter.
Fils de Montmartre et Drôle d’époque reparaissent aujourd’hui aux éditions L’Échappée dans la collection « Paris perdu », consacrée à ce Paris du peuple que sa gentrification et sa muséification ont fait peu à peu disparaître. On pense à Guy Debord parlant du Paris de sa jeunesse tombé aux mains de ses ennemis. Nostalgie ? Oui, mais avec ce qu’elle peut avoir de révolutionnaire. Fils de Montmartre et Drôle d’époque – le premier en particulier ; le second, qui couvre les années 1930 et 1940, est peut-être en cela moins stimulant : l’auteur, passé au Figaro, chronique désormais l’Opéra et le Théâtre-Français – ont quelque chose qui peut nourrir une telle nostalgie : celle d’un Paris perdu, mais aussi et surtout d’un temps où l’artiste plaçait la liberté au-dessus de tout et où l’art ne s’estimait pas seulement par sa valeur marchande. Un temps qui fait toujours partie des possibles.
