Le livre et nous

Voici une double expérience et un double regard porté sur le livre : depuis l’Amérique du Sud, en Argentine, où le livre se fait rare comme s’il était le rebut d’un autre temps. Et depuis la France où le livre échappe de peu au pilon, sans le savoir. Mais le livre « d’ici » sait aussi être indocile, et le livre « de là-bas » rêve de s’afficher dans les boucheries. Sa revanche serait alors, à nouveau, un jeu d’écriture.


Le livre, un livre (ici)

Ce livre ne tient dans aucune bibliothèque ou, pour être plus juste, il dépasse toujours. Debout ou couché sur le dos il pointe sa tête hors du rang, et ce dépassement, ce trop, cette in-conformité, exaspérante ou attendrissante selon les jours, pose question. La question de la place que ce livre occupe ou est censé occuper, la place qu’on, que je suis prêt à lui accorder. J’ai tout essayé. Puisqu’il ne se laisse pas noyer dans ma bibliothèque, j’ai pris le parti de l’en sortir et de le poser bien en vue et comme en exposition sur l’étagère. Sa couverture nous fait face et nous parle. Ou ce n’est peut-être qu’une couverture et rien de plus. Mais on ne voit désormais que lui et ce n’est qu’à travers lui qu’on me voit, qu’on me lit, moi. Je deviens son accessoire à lui. Et il gêne toujours. Je le range de nouveau dans les rayonnages, le force à rentrer dans le rang. Je le perds, je l’oublie. Ou quelque chose comme ça. Et ça va. On l’oublie. De temps à autre, on remarque ça : qu’il dépasse. Qu’il est trop ou pas assez quelque chose, qu’il brise, ostensiblement ou pas, les belles lignes droites des livres de la bibliothèque, l’alignement idéal des livres d’une même collection, d’un même éditeur, conçus tous pour un même marché, des livres et des bibliothèques.

Le livre, là-bas

Deux obsessions argentines : le prix de la viande et le taux du dollar. Ce sont ces deux informations-là que les portails des journaux argentins et leur une balancent en premier. Les gens lisent les journaux et vivent à l’aune de ces deux chiffres. Deux totems : on voudrait pouvoir s’offrir de la viande à nouveau, et des dollars tout le temps (et cela depuis toujours). Pour le dollar, il y a les bureaux de change plus ou moins légaux et les dealers de dollars à la sauvette. Pour la viande, des affichettes en vitrine et des tableaux faits main sur le trottoir des boucheries. Le prix de la viande et les noms des différentes coupes nous sautent à la gorge et nous tentent. Ces tableaux des boucheries sont peints à la main par des artisans anonymes, qui vont d’un quartier à l’autre corrigeant au pinceau les prix de la viande, indexée sur l’inflation. Ils font la mise à jour du Grand livre de la viande, avec un certain style.

Enseignes de boucherie argentines © Sergio Aquindo
Enseignes de boucherie argentines © Sergio Aquindo

Je me suis toujours senti à l’abri (a salvo) près des livres, des librairies (même fermées). Rassuré. Pas totalement seul. Sans quelques livres en vue, j’étouffe, j’angoisse, je me dessèche. Mais ils s’évaporent, en Argentine au moins. Je constate d’année en année la disparition des livres chez toute une classe moyenne éduquée (il faudrait plutôt dire : diplômée). La bibliothèque n’est plus : les livres n’ont plus qu’une place incongrue, modeste, comme un rebut technique d’un autre âge. Un livre ésotérique, un manuel, parfois un dictionnaire, ou une collection de fascicules sur l’histoire de l’art, si oubliés qu’on les dirait imprimés à même l’armoire, comme les faux livres des appartements-témoins. Les livres sont trop chers, se plaint-on là-bas avec raison : les prix sont européens mais pas les salaires, bien entendu. Par contre, tout le monde ou presque est abonné à une ou plusieurs plateformes.

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Le livre là-bas : même pas de la viande

Le livre se fait si rare que je me mets à le fantasmer : sur le tableau d’une boucherie, je lis « Bolaño » au lieu de bola de lomo (nom d’une coupe de viande). Ému, je cherche d’autres auteurs sur le tableau noir mais il n’y a que de la viande : asado de tira, blanda de novillo, vacío, etc.

J’aime l’art populaire en général et ces tableaux des boucheries en particulier, que j’ai mille fois photographiés. Et j’ai rêvé d’en faire un livre. Mais qui achèterait ce livre ?

Ou bien je me promène là-bas et crois voir des livres au fond d’une benne à déchets de chantier. Je m’arrête. Parmi de vieux meubles déglingués et des sacs de gravats, il y a bien des dizaines de livres. Je saute dans la benne et fouille et prends tout ce que je peux. C’est une bibliothèque argentine classique (Manuel Puig, Borges, Bioy, etc), agrémentée de quelques raretés, dont une édition originale de El hombre que está solo y espera. Incroyable. Cocasse. Du mauvais réalisme magique. Une de ces scènes didactiques qu’on évite d’écrire et même d’imaginer. Des ouvriers arrivent, et sursautent en me découvrant au fond de la benne à déchets. Ils blêmissent, reculent. Mes questions sur les propriétaires de la maison qu’ils vident n’arrangent rien. Méfiants, ils m’offrent volontiers un cageot, histoire que je me barre de là avec mes livres. Rentré chez mon père avec le butin, arrive la question fatidique : que faire de tous ces livres ?

Il ne pleut que rarement dans ma ville d’origine. C’est sec. La pluie n’est qu’une intention, un soupçon ou une promesse, une question. Quand elle finit par tomber, tout le monde se sauve. Je pourrais dire la même chose des livres.

Titre de livre à la manière d'enseignes de boucherie argentines © Sergio Aquindo
Titre de livre à la manière d’enseignes de boucheries argentines © Sergio Aquindo

Le livre ici : la cave

– Ah ça rigole plus ! Si un truc ne marche pas, fuiiit !, on le vire, dit le livreur.

Le « truc » est un livre, mon livre. Fuiiiit ! Je suis l’auteur de plusieurs livres qu’on fuiiit. C’est tout un métier, auteur à insuccès. Apparemment, nous sommes nombreux sur ce créneau-là.

C’est qu’il y a trop de livres, trop, dit le livreur. Il se contente de poser la palette des miens au pied de l’escalier de la cave.

C’est la dernière fois que je fais un livre qui ne se vend pas, je me dis, trempé de sueur en descendant ces cartons à la cave. L’après-midi accablant s’étale. Tu ne publieras pas de livres invendables. C’est la dernière fois que je fais un livre, je me dis une heure plus tard.

– Vous n’avez jamais été là-bas à l’entrepôt de Gaillon ? C’est blindé ! Il n’y a plus de place, se justifiait le livreur, réalisant qu’il m’avait vexé par ses fuiiiit ! L’assistant du livreur, pas très doué avec le Fenwick, s’était étonné que tous les livres de la palette… portent le même titre.

– Ah mais c’est toujours le même !

Ces livres ne se doutent pas le moins du monde qu’ils ont échappé au pilon, que leur Créateur prend soin d’eux, au point de perdre un après-midi à les descendre au tombeau de l’insuccès (la cave). Ils n’en savent rien. Ils s’empilent. Ils dorment leur sommeil de papier dans la double obscurité d’une caisse de carton enfermée dans une cave en briques. Tu vois que je sais écrire, moi.

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