Dans la lignée de celles de La société Lumière (2020), les nouvelles de Drone font entendre la voix singulière d’un écrivain, Fabien Courtal. Pas question ici d’engin volant sans équipage, ni d’abeille, mais plutôt du genre musical minimaliste utilisant des sons maintenus. À basse intensité, Drone désagrège en continu et en profondeur nos certitudes littéraires et existentielles. Nous laissant, le livre refermé, poser sur ce qui nous entoure un regard chargé de doute.
Les vingt-deux nouvelles se distinguent tant par leur longueur (entre deux et dix-huit pages) que par leur thème, mais une même voix nous parle, ses variations venant enfoncer les clous dans le cercueil de ce qu’on a coutume d’appeler la réalité.
Celle décrite dans Drone ressemble à la nôtre. Elle est juste un peu plus marquée par la chute, juste légèrement décalée vers sa fin. Le récit se pose dans des zones périphériques rarement visitées par la fiction, mais qui forment une bonne part de notre monde. Des espaces intermédiaires : couloirs et atriums d’hôpitaux, salles polyvalentes, musées en attente de fermeture, parkings, et surtout « pavillons » de lotissement, cadre qui semble le plus adapté à une humanité vivant encore mais dont le sens de l’existence, si elle en a jamais eu un, paraît s’être dissous.
Pourtant, ces descriptions de spectacles énigmatiques, de chiens ou d’hommes affaiblis, de corps malades déplacés à travers un hall, de vide-greniers où l’on troque des vestiges sans valeur, ces pantins, poupées, masques, qui reviennent comme autant d’interrogations sur la pertinence de la vie, nous intéressent, non par leur force dramatique, mais par leur puissance proprement littéraire. L’écriture, presque aussi rigoureuse qu’un art martial ou une ascèse, condense son intensité dans les descriptions de ruines ou de réclusions, leur conférant une densité fascinante : « la salle, comme tous les espaces intermédiaires, n’avait pas d’odeur, il n’y faisait ni chaud ni froid, l’ombre y était bleue, ni humide, ni sèche ; le temps y circulait paresseusement et se déposait çà et là comme un film. Chaque fois que je m’en souviens, nous ne cessons pas de traverser la salle, sans jamais arriver au bout, débattant de questions dénuées d’enjeu dans un clair-obscur complaisant ». On pense à un Volodine sans baroque, à un Michon dépouillé de son lyrisme.
Les titres en eux-mêmes constituent des histoires, différentes ou légèrement étrangères à celles narrées par les textes : « Notes au dernier étage », « Nous serons veillés par la terre », « Trois dépositions », « Instructions aux fantômes »… On peut bien établir un rapport entre « Satanachia », démon qui aurait le pouvoir de soumettre toutes les femmes et toutes les filles, et le portrait fort d’un vieil homme hospitalisé, dont la seule puissance reste de faire tourner en bourrique infirmières et aides-soignantes, grâce à une hébétude et une incontinence feintes. Mais on doute aussitôt de cette analogie, qui semble trop simple pour Drone, dont le doute est un des moteurs. Car il est plus difficile de faire coïncider « Xochitl », première femme sur Terre selon les Aztèques, avec la visite d’un musée en déshérence par un groupe de malades, suivie de la description d’un tableau-paysage. Au regard de ce qu’y a eu de fondateur pour le narrateur un livre d’images, on peut établir un lien entre le souvenir du pavillon de ses grands-parents et la cité antique d’« Ur ». Cependant, l’ouvrage illustré sur La vie animale prend vite le pas sur la petite maison, dont l’analogie avec une métropole mésopotamienne peut alors aussi être jugée ironique. Y a-t-il eu vraiment fondation ? et de quoi ?

On ne lit pas Drone pour ressentir des frissons post-apocalyptiques, ou pour trouver des explications et des solutions au crash civilisationnel qui nous pend au nez. On le lit pour entrevoir le monde sous des angles inattendus, comme, de quelqu’un qui quitte une pièce, on entend une phrase marmonnée, en n’en devinant qu’à moitié le sens tout en étant certain de son importance. On lit ces textes comme on croise des êtres dont l’étrangeté se cache d’abord sous la banalité, tels ces enfants de « Pis-aller » dessinant dans la chambre d’un pavillon livré à une fête.
En quelques pages, certaines nouvelles composent une véritable fiction, un bloc de sens contant l’effondrement du monde, donnant à ressentir l’importance des histoires, le poids du rêve ou la foudre immobile d’un certain surnaturel, croyance plutôt qu’événement. « La part restante » met ainsi en scène un bref partage d’imaginaire entre un vendeur à la sauvette et un frère et une sœur, « et nous pouvions déjà sentir combien ces histoires étaient à notre goût, car il nous semblait que les voults composaient sous nos yeux comme une collection de récits brutaux, tissus de vengeances et d’humiliations, et dont la fin ne saurait nous surprendre. Il cédait tout pour rien, il ne voulait rien en échange ». « Un familier » fait de manière impressionnante le portrait en miroir d’un vieux chien et d’une jeune femme, qu’on devine neuroatypique, à tout le moins désoccupée. « Rumen » décrit une activité intermédiaire entre l’enquête ethnographique et le tourisme, qui déstabilise ses pratiquants ; comme chez Ursula K. Le Guin, la description d’un trait d’une culture suggère une possibilité alternative de considérer le monde.
Drone manifeste sans ostentation mais avec détermination l’importance des objets, des images, des animaux, comme présences plus fortes que les circonstances humaines, celles-ci apparaissant souvent comme de bien peu d’intérêt : « Ses yeux ouverts refusaient de voir ce qui était déjà un matin de plus. Il nous faudrait parler dans quelques minutes, aussitôt que quelqu’un entrerait, mais en ce moment rien ne nous obligeait encore à reprendre ces rôles que nous haïssions », affirme le narrateur de « Satanachia », au réveil de son voisin de chambre d’hôpital.
Au bout du compte, Drone traite du langage, comme de ce qui reste quand tout s’est effondré, dans sa capacité à nous donner accès aux choses, aux bêtes en signifiant autrement que par la dénotation. Grâce au bruit de fond qu’il charrie et qui, lorsque ces infrabasses sont précisément calées, secoue nos fondations comme ne peuvent le faire les discours transparents. Lire Drone rapproche de l’essentiel.
