Michon, Cahier natal

« Un type coincé qui devient écrivain » : si Pierre Michon résume par ces mots la démarche de Proust, on devine qu’il se les applique aussi. Avec ce substantiel Cahier de l’Herne (autour de 80 contributions, avec des inédits), après un colloque à Cerisy (Gallimard, 2013), « le petit Limousin » de jadis reçoit une nouvelle et légitime consécration. Il est loin le temps de l’enfant blond dans les bras de sa mère institutrice à Mourioux dans la Creuse, dans les années cinquante, que montre une jolie et indiscrète photographie de ce volume. Le temps a passé, la mère est morte, et le beau portrait de la couverture montre un visage marqué de proconsul romain. « Il y a de la fatigue dans ce regard », avait observé Pierre Pachet. L’auteur des Vies minuscules semble recevoir avec équanimité l’hommage collectif ainsi rendu par ce Cahier, ce liber amicorum qu’ont signé peintres, acteurs, universitaires, écrivains, libraires, et qui donne en même temps, par nombre de subtiles études, une dimension nouvelle à son œuvre, à partir notamment du plus impressionnant de ses textes récents, Les Onze, qu’on a relu à cette occasion avec admiration.


Pierre Michon. Cahier dirigé par Agnès Castiglione et Dominique Viart avec la collaboration de Philippe Artières. L’Herne, 343 p., 33 €

Pierre Michon, Tablée suivi de Fraternité. L’Herne, 69 p., 8,50 €


Curieusement, le Cahier de L’Herne ne comporte pas la chronologie que l’on pourrait attendre, avec dates précises et endroits définis, voyages et publications, comme si l’auteur, tout en acceptant de jouer le jeu, avait voulu en rester maître et préserver l’essentiel, la temporalité propre de l’écriture, de sa création. « Un enragé d’écriture en attente d’une apparition », avait noté Maurice Nadeau. De fait, Pierre Michon s’attache plutôt à décrire, lui aussi, « comment [il a] écrit certains de ses livres », en apportant des renseignements qui viennent compléter ce qu’on peut savoir grâce aux entretiens sur la littérature de Le roi vient quand il veut (Albin Michel, 2016) : l’enfance dans « l’arrière-campagne » de la Marche limousine, l’ennui à Guéret, le théâtre à Clermont-Ferrand, les années d’attente et de tâtonnement avant les Vies minuscules de 1984, la lente reconnaissance des pairs (avec la lettre salvatrice de Jean-Pierre Richard et la rencontre au café Le Rostand) et l’accueil du public, les prolongements et les ruptures avec notamment Les Onze, sorte de roman historique, et La Grande Beune (Verdier 1996), qui marque un vrai renouvellement, admirable. Se renouveler, persister, innover, sans rien céder à la mode : voilà son credo.

L’œuvre, profondément autobiographique, se nourrit de la vie même de Pierre Michon sans qu’on puisse parler d’autofiction narcissique ; elle s’inscrit dans un milieu rural, modeste, pauvre, pour dire le moins, rude, sans qu’on puisse parler de littérature populiste (même si La Grande Beune a reçu en 1997 le prix Louis Guilloux). Ce que Pierre Michon a douloureusement et patiemment inventé est un style qui transcende par sa force l’évocation de sa propre vie et rend dérisoire toute lecture régionaliste. Tout au plus veut-il préserver la mémoire de certains lieux et de certaines existences. Comme l’écrit Jean-Louis Tissier dans son étude de géographie littéraire (« Des lieux majuscules ») : « ni les lieux, ni les hommes ne sont anonymes ; patronymes et toponymes se passent le témoin. […] Le géographe y est attentif ».

Pierre Michon Cahier de l'Herne

Pierre Michon © Jean-Luc Bertini

Cela ne veut pas dire que l’Histoire avec un H majuscule, avec ses guerres et ses luttes pour le pouvoir, soit absente de cette œuvre. Bien au contraire, discrète dans les « intemporelles » et quasi médiévales Vies minuscules, la grande Histoire surgit avec force dans la description d’un épisode de la Terreur, avec Les Onze. Pierre Michon s’intéresse tellement à l’Histoire qu’il joue à nous tromper avec les intrigues des corrompus du Comité de salut public et la généalogie imaginaire du peintre Corentin. Henri Mitterand, dans une parfaite analyse de ce récit qui mêle histoire et fiction – « une mise à distance déconstructrice […] de la tragédie historique » –, comme Paule Petitier soulignent bien la place centrale du « sadique » Michelet dans la réflexion de Pierre Michon sur l’Histoire, ce théâtre sanglant.

L’Histoire des puissants, des vainqueurs, avec son bruit et sa fureur, ne doit pas nous faire oublier ceux qui sont les victimes éternelles de ces passions guerrières, les « petites gens », les va-nu-pieds, les « prolétaires sans discours » dont parle Agnès Castiglione dans sa contribution lumineuse, les « Serviteurs » des « Maîtres », les Croquants révoltés de Bergounioux, vite « branchés », tous ces noms sur les monuments aux morts…

Et, au-delà, ce qui surgit avec une telle violence dans la dernière page des Onze, l’histoire en quelque sorte animale de l’homme, l’histoire d’avant l’histoire et les chroniques des clercs : la préhistoire. Cette préhistoire de « l’âge du renne », cette période magdalénienne, qui est également au cœur de La Grande Beune, bref mais fascinant récit dont l’action, minimale, se déroule à Castelnau, sur les bords d’une « rivière noire », la Grande Beune du titre, qui rappelle la Vézère, dans une contrée de la Dordogne riche en grottes ornées et en outils paléolithiques. Plus archaïque encore que le monde rural de la Creuse (dont on pourrait, après tout, trouver d’autres exemples, ailleurs…), c’est une contrée imaginaire, onirique même, et profondément sexuelle. Comme dit Marie-Hélène Lafon, « il n’est question que de ça » : la chasse (au renard) dans les bois et la pêche (de la carpe) dans la Beune nous ramènent à ces gestes premiers.

Pierre Michon Cahier de l'Herne

On assiste ainsi à ce qu’on pourrait appeler (avec une cuistrerie qui ne rend pas justice à l’authenticité de cette interrogation anthropologique) une spatialisation de la temporalité ; le temps se déploie en espace, se matérialise en des « lieux » que rien ne semble distinguer de trous qui, un jour, se révèlent être des gouffres, des cavernes, des grottes, parfois ornées : Lascaux est réputée proche. Des lieux, des « surcroîts de lieu », dit-il, – et Bataille n’est pas loin, comme Artaud – où l’homme renoue avec des pulsions immémoriales, les symbolise, les ritualise et les maîtrise, ou tente de le faire.

Mais les lieux de Michon sont à proprement parler des « lieux-dits », transfigurés par la littérature (Jean-Christophe Bailly, « Par les noms des lieux-dits »), « aussi forts et aussi vrais que ceux de la Recherche », dit-il lui-même. La peinture est certes une des voies d’accès privilégiées à cet univers longtemps laissé dans le noir, un mode d’expression purement visuel qui séduit à l’évidence Pierre Michon, et Pietro Citati esquisse ici même la riche étude à faire de ses rapports avec les peintres (Van Gogh, Corentin, le peintre imaginaire, Watteau, Goya…). Une telle étude devrait faire sa place à Tablée, récente et magnifique variation de Michon sur le corps, la table et l’aura des chapeaux à propos d’un tableau de Manet, aujourd’hui séparé en deux œuvres : « Au café » et « Coin de café-concert », pour une fois réunies.

Mais pour lui, Pierre Michon, c’est la phrase, fruit d’un combat sans cesse renouvelé, qui est l’instrument de cette reprise, de cette reconquête, de cette victoire. Une phrase travaillée sans relâche, riche de références culturelles que nourrissent de petits carnets remplis au gré des lectures et des intuitions et dont le Cahier de L’Herne donne à voir quelques exemples. Rien ne semble étranger à la soif de savoir de Pierre Michon, à sa passion encyclopédique et au désir du mot juste : il se sent frère de Bouvard et Pécuchet, si touchants dans leur foi positiviste, il admire la prose des « savants barbichus » du XIXe siècle comme Vidal de La Blache, ou l’écriture soignée de tel paléontologue amateur.

Pierre Michon Cahier de l'Herne

Pierre Michon © Jean-Luc Bertini

Tout cela sans que se rompent les liens avec le terroir initial, avec le souvenir de la mère, et sans renier le monde primordial des chaumières et des chemins creux de la Creuse, sans abandonner la maison des Cards, évoquée par Jean Echenoz. D’où peut-être cette interrogation : ce texte qui supporte si facilement d’être étudié en détail par les universitaires, qui semble en recevoir, au contraire, une vigueur nouvelle, ce texte marqué par la culture classique, voire scolaire, du XIXe siècle (Hugo, le Flaubert de Salammbô, Balzac), comment supporte-t-il la traduction, l’épreuve de l’étranger ? Elizabeth Deshays pose la question, sans vraiment y répondre. Comment le rendre accessible ? Le rendre universel, car telle est sa vocation ? Cette « anthropologie du genre humain » (Pierre Michon) limousine est-elle, si l’on peut utiliser ce terme, « exportable » ?

Pierre Michon, pourtant admirateur avisé de Tintin et familier de la « Valachie », n’est pas volontiers voyageur, semble-t-il, même si on le voit, de façon assez improbable, à Harrar en Éthiopie, sur les traces de Rimbaud (« Rambo »), plus tard distribuant des stylos aux gamins et récitant Booz endormi « pour les eucalyptus et les genévriers, pour les rois morts, pour le néolithique […] pour me faire plaisir et pour me faire pleurer [1] » (Corps du roi).

En réalité, c’est chez Faulkner que se trouve la clef… Un pays rural en voie d’abandon et de « modernisation » – la date de 1961 dans La Grande Beune n’est sans doute pas choisie au hasard, comme la présence d’une moissonneuse John Deere … ; des personnalités qui  vivent de peu de mots ; de lourds secrets de famille ; une violence latente, aux longues racines ; une ineffaçable imprégnation religieuse et la lecture de la Bible ; un lien que le citadin ne peut comprendre avec l’animal, la chasse, la viande ; la sexualité qui change une buraliste en Ava Gardner : cet univers est à l’évidence proche de celui de Faulkner. Yann Potin (« Archives du tertiaire ») va jusqu’à proposer de façon hypothétique tout le bassin ligérien comme « cadre immémorial » de la vie de Pierre Michon : les Cards, Guéret, Orléans dessinent une « descente vers le fleuve », cette Loire qui jadis coulait droit au Nord vers Paris et qui aujourd’hui tourne à mi-chemin vers Nantes. La Loire oriente, comme le Mississippi chez Faulkner, et il n’y a pas de raison pour que ce canton de la Creuse soit plus étranger aux lecteurs d’aujourd’hui que, naguère, le comté de Yoknapatawpha dans l’État du Mississippi.


  1. J’ai plaisir à braver la déontologie en disant ici tout le bien que je pense aussi de la contribution de Tiphaine Samoyault (« L’aigle du casque ») qui revient sur « Booz endormi » et sur le « par cœur » de l’enfance, « moment de transition entre mythe et histoire ».

Jean Lacoste

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