L’innocence littéraire piégée d’une écrivaine cosmopolite

Ce texte propose de déplier le fil du raisonnement mené par l’écrivaine Leïla Slimani dans son essai Assaut contre la frontière, publié en 2026 après avoir été publiquement performé à l’occasion du Festival d’Avignon en 2025. L’auteure, qui est née et a grandi au Maroc, y interroge sa perte de la langue arabe, et résout le nœud intime que sa situation linguistique et sociale a provoqué par la célébration du multiculturalisme. La présente critique vise à analyser les stratégies qui sous-tendent cette rhétorique, et le désarmement du concept d’hybridité qui lui est concomitant.

Leïla Slimani | Assaut contre la frontière. Gallimard, 80 p., 10 €

Cette critique s’appuie sur une recherche qui s’intéresse à la socialisation scolaire de la bourgeoisie marocaine, et aux liens entre l’école, la vision du monde des classes dominantes et la pratique littéraire des écrivains qui en sont issus. Le point de vue qu’elle traduit est situé. Il se fonde sur l’expérience propre à son auteure de l’enseignement français au Maroc, et sur la volonté d’expliciter les pratiques sociales et les positions idéologiques que celui-ci est susceptible d’orienter.

« Assaut contre la frontière » est un titre honnête. L’essai de Leïla Slimani est bien un « assaut ». Il opère en pacifiant un territoire pour que l’écrivaine puisse y prendre ses aises. Il a les attraits des espaces multiculturels, mais aussi la sévérité du contrôle à leurs frontières. Tout comme la « pacification », « Assaut contre la frontière » est l’euphémisation d’une conquête qui se joue sur le plan littéraire et idéologique

L’âpreté d’une telle lecture est motivée par le contexte politique dans lequel elle est réalisée. Il est en effet difficile, de lire un texte dont la lame de fond est une entreprise de dépolitisation sans une méfiance, et peut-être aussi sans l’intransigeance nécessaire aux temps que nous vivons envers tout ce qui appauvrit nos lucidités collectives.

Assaut contre la frontière articule deux mouvements : le premier retrace l’expérience biographique de l’écrivaine, et les frictions intimes, les hontes, les peines, les joies enfantines engendrées par ce qui est présenté comme une double identité, marocaine et française, qui fait de l’écrivaine simultanément la « fille d’une république et d’une monarchie ». Le second mouvement déplie un argumentaire politique, motivé par l’expérience subjective de  l’hybridité, en faveur du multiculturalisme, du multilinguisme, et contre le règne lugubre des identités monolithiques et de ceux qui appellent à les conserver.

Leïla Slimani nous fait ainsi traverser son histoire de locutrice, dont le répertoire linguistique s’est appauvri, et dont la langue maternelle s’est atrophiée, alors même qu’elle a grandi au Maroc, où la langue arabe est une des langues nationales, à côté de l’amazigh. Quel étrange sort, en effet, que de parler sa langue maternelle, « comme une enfant ». Elle décrit le désinvestissement de la langue arabe que sa famille a stratégiquement orienté, la perte progressive de la langue darija et l’adoption de la langue française, plus puissante sur le marché linguistique mondial, et plus conforme aux intérêts de sa classe sociale et aux principes qui ordonnent sa reproduction. Ce nœud biographique oriente la pratique intellectuelle de l’écrivaine ainsi que son écriture. Sur le plan littéraire, cela a donné lieu à l’écriture de la trilogie Le pays des autres, dans laquelle elle retrace la trajectoire d’une famille sur trois générations, inspirée de sa propre histoire familiale. Sur le plan politique, cela la conduit à défendre l’horizon d’un monde multiculturel, où la rigidité du lien entre langue, nation et identité serait dénouée. Déjà une émotion romantique s’aiguise, et nous avons presque envie de suivre avec elle ce chemin sinueux où des langues disparaissent, et font languir les écrivains insurgés contre la brutalité des frontières.

L’essai est inauguré par la narration d’un cauchemar récurrent dont souffre l’écrivaine. Cette amorce rend tangible l’élan, « la volonté de dire » de sa narratrice, de même que les stratégies idéologiques et littéraires qui la sous-tendent.

La rêveuse se trouve devant un juge, dont le corps est monstrueux, qui règne sur un tribunal onirique angoissant. Ce juge « au visage de souris », et « aux dents déchaussées » ferme à Leïla Slimani la possibilité de se défendre, puisqu’il lui ordonne de cesser de parler le français : « On n’est pas en France ici. Parle en arabe ». Il est impossible pour la rêveuse de prouver son innocence, puisque l’usage même de sa langue lui est interdit. Le mécanisme dont l’écrivaine rêve est celui d’une dépossession radicale, par laquelle sont annihilées les conditions de possibilité de sa parole. L’objet de sa hantise est de vivre une inversion de l’ordre, et de se transformer elle-même en subalterne. C’est donc une locutrice maîtrisant une langue dominante au Maroc qui semble subitement destituée de ses droits, réduite au mutisme, victime d’un arbitraire déroutant. Dans les faits, matériellement, Leïla Slimani occupe une position de pouvoir dans l’espace social et dans l’espace littéraire. L’ordre est en fait en sa faveur. Elle est dotée des moyens de conservation et de protection de sa possibilité de parler, et « l’assaut » qu’elle opère concerne ceux qui voudraient l’en priver et, par conséquent, ceux qui voudraient troubler l’ordre littéraire et politique qui lui garantit sa place, qui la rend audible, et assure sa légitimité.

Assaut contre la frontière Leila Slimani
Leïla Slimani © Jean-Luc Bertini

Plus encore, l’espace de son cauchemar est tout sauf un espace politiquement vide, mis à disposition de l’imaginaire de l’écrivaine-rêveuse. Les tribunaux marocains contemporains de l’écriture d’Assaut contre la frontière sont des lieux où s’exerce en effet un arbitraire brutal, non pas contre ceux qui parlent le français au Maroc, mais contre les locuteurs qui dans toutes leurs langues articulent la parole collective des luttes sociales, et vivent des cauchemars scénarisés, où il leur est en effet impossible d’être reconnus innocents. La hantise qui les guette concerne l’abolition des conditions de possibilité d’une parole politique collective et contestataire. Sans doute l’imaginaire littéraire et les libres associations de l’écrivaine inspirée ne l’ont-ils pas conduite à énoncer le lien trop littéral entre le tribunal de ses cauchemars et ceux de nos cauchemars éveillés.

Le rêve récurrent de Leïla Slimani annonce bien son geste : il s’agit d’occuper des territoires politiques, et de les réordonner de manière à y imposer le récit de son innocence. Pour ce faire, l’écrivaine commence par emprunter la forme et les mots d’un discours littéraire adossé à une histoire sociale qui n’est certainement pas la sienne. « L’amputation » et l’arrachement à la langue maternelle sont le résultat d’histoires heurtées, de la débâcle des exils forcés. Ces mots permettent de retracer le processus par lequel ceux qui émigrent du fait de l’amère contrainte exercée par leurs conditions politiques et économiques s’établissent dans la gueule du loup, au cœur de l’Empire contre lequel leur peuple s’est battu. Ils portent la charge de l’expérience de ceux et celles qui finissent par rendre muette une partie d’eux-mêmes, et par cesser de transmettre leurs langues à leurs enfants, sous l’effet de la brutalité et de la racialisation dont ils font l’objet, qui menacent leurs vies.

L’histoire sociale d’où est issu « l’arrachement » qui cause à l’écrivaine des cauchemars et bien des peines constitue le revers de cette histoire-ci. La langue arabe est désinvestie par les classes bourgeoises marocaines, parce que celles-ci ont progressivement élaboré une stratégie de dénationalisation : il s’agit de détacher leurs intérêts des intérêts majoritaires des masses nationales, mais aussi de maintenir une forte étanchéité culturelle, d’habiter le haut d’un panier impartageable, de parler le français avec une technicité difficile à massifier, et de participer à la dévalorisation des langues parlées par tous, en les excluant des arènes où s’exerce le pouvoir effectif. Ils concentrent leurs efforts sur les apprentissages culturels et linguistiques par lesquels leur pacte avec l’impérialisme pourra se maintenir et effacer la trace infamante de la périphérie dans laquelle est maintenu « leur pays », et avec laquelle ils risquent d’être confondus. C’est ainsi que Leïla Slimani a perdu sa langue, et elle ne s’en cache pas.

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L’autrice semble en effet jouer cartes sur table, et déploie sans détours le contexte historique qui lui vaut sa situation linguistique et ce nœud intime qui la tourmente, et qu’elle sublime en ode à « Babel » et aux hybridités culturelles. Elle semble à première vue vouloir fonder son texte sur l’explicitation de sa position d’énonciation. Elle évoque donc l’alliance des élites marocaines avec le pouvoir colonial pendant le protectorat français au Maroc, laquelle alliance a structuré des stratégies linguistiques et scolaires durables par lesquelles la bourgeoisie a pu maintenir l’ordre hiérarchique dont elle tire son pouvoir. Elle explique qu’elle est issue de cette même classe sociale, et que les racines de l’atrophie linguistique dont elle a souffert en grandissant se trouvent dans ce contexte historique.

Cette transparence dont s’habille l’énonciatrice a cependant un revers, une doublure idéologique qui sape sa portée. L’écrivaine nous dit que naître bourgeoise est « une contingence ». Son appartenance de classe est « un accident », un hasard. Ce n’est donc pas sa faute. Elle en est innocente. Elle ne saurait être coupable de ce qu’elle n’a pas choisi. Nous ne pourrions donc pas la tenir pour responsable des rapports qui existeraient entre ses propositions littéraires et esthétiques et ce qui, dans sa position politique et sociale, travaille son regard et l’oriente idéologiquement. D’ailleurs, comme tous les vrais écrivains, elle serait parmi les seuls humains sur terre caractérisés par leur neutralité, innocents de toute idéologie.

Dans le même ordre d’idées, le « paradis multilingue » de l’enfance de l’écrivaine s’est résorbé, du fait d’un processus qu’elle n’a pas choisi. L’autrice s’émeut de la disparition du monde ingénu, où la langue darija absorbée au contact de sa nounou côtoyait l’amazigh – décrit non sans réification comme une « langue de bergers et de poètes » – des ouvriers agricoles travaillant dans la ferme de son grand-père. Toutefois, le récit biographique ne nous fait pas entrer dans le vif de cette résorption. Leïla Slimani ne raconte pas le mécanisme par lequel un individu vivant au Maroc finit par « perdre » les langues orales les plus investies dans le pays. Mais nous pouvons aisément le retracer : c’est le contact avec les locuteurs qui s’est atrophié, au Maroc même, avant l’émigration pour les études supérieures. Dans les faits, la composition effective de « l’hybridité » culturelle dont l’écrivaine se réclame est initialement tributaire de la restriction radicale de contacts avec le dehors des cercles de socialisation bourgeoise.

Cette étanchéité à l’égard de la culture nationale majoritaire et des intérêts des masses qui y sont associées est rhétoriquement transformée en un nouvel humanisme multiculturel, et cette sécession de la bourgeoisie à l’égard du projet d’émancipation populaire postcolonial prend le doux nom « d’hybridité ». Et gare aux détracteurs d’un si noble horizon. Ainsi, tout examen des rapports entre une production littéraire et intellectuelle et les lignes de conflits politiques dont l’auteur est partie prenante serait une assignation, une fermeture d’esprit, une incapacité à s’ouvrir aux finesses de l’hybridité.

« L’assaut » consiste ici à tasser cet examen, sous le vacarme d’un plébiscite du multiculturalisme, et derrière une frontière consensuelle et minutieusement déplacée, qui sépare désormais les individus dotés de compétences cosmopolites et qui assument leurs métissages, et les autres, qui s’agglutinent dans le bloc imprécis suggéré par des mots disposés par l’écrivaine comme des synonymes : « dogmatismes » et « idéologies », « conservateurs », « identitaires »,  etc. 

Leïla Slimani a bien raison : reprocher aux individus la langue qu’ils pratiquent, et le hasard qui leur vaut leur position sociale initiale, serait un geste critique mécaniste et inconséquent. Ce qui est en cause ici est plutôt la participation politique de l’écrivaine, via sa production intellectuelle et médiatique, à l’effort institutionnalisé et méthodique de récupération autoritaire de la production littéraire. Notons à ce propos qu’aucun pouvoir au Maroc ne menace d’excommunication les locuteurs et les écrivains francophones, hispanophones, anglophones à l’heure où l’on parle. On chante en concert « les Marocains du monde » dans tous les évènements culturels institutionnels. L’État marocain a pris lui-même le pli du discours sur le multiculturalisme au cours de cette dernière décennie, et pourrait en chanter les louanges en concert avec l’écrivaine. Seulement, derrière ce mur multicolore, s’amoncellent beaucoup de perdants.

Assaut contre la frontière Leila Slimani
Buste de René Descartes (Lycée Descartes, Rabat) © CC BY-SA 4.0/Ismael Zniber/WikiCommons

L’auteure convoque par exemple l’image puissamment évocatrice de ses professeurs de langue arabe. L’apprentissage de la langue dans leurs classes passait par la récitation du Coran. Leur incompétence pédagogique à « faire aimer » la langue, en exposant les élèves à sa littérature et à sa beauté, s’explique par leur penchant idéologique et religieux. Par leur fermeture d’esprit. Par ce lien qu’ils forcent sur leurs élèves entre l’arabe et le Coran. C’est ainsi que l’écrivaine a été empêchée d’aimer cette langue et de l’apprendre. L’efficacité de cette illustration repose d’ailleurs sur des implicites redoutables, que le lecteur est invité à compléter, en prenant appui sur une production pléthorique de stéréotypes sur le monde arabe et sur l’islam. Passons sur le fait que l’éducation religieuse n’a pas le monopole du lien entre école et idéologie. La petite musique ainsi composée est celle de dichotomies hiérarchisantes qui sont les points d’appui d’un texte qui se réclame pourtant de l’inverse de la pensée dichotomique. Ainsi, les joies de l’arabe des romanciers arabophones internationalisés et canonisés, à l’instar de Najib Mahfouz, semblent s’opposer à la grisaille de l’arabe des locuteurs ordinaires qui l’apprennent en « récitant ». Le monde arabe du présent tiré vers le bas par l’opprobre qu’ont jeté sur lui « les terroristes » est le triste binôme du monde arabe du passé illustre, de l’algèbre et de la poésie, qu’il faut préserver et valoriser. Il y aussi, le face-à-face entre les « cosmopolites », hybrides, ouverts et mobiles et les « conservateurs ». Ces derniers ne bénéficient d’ailleurs pas de l’investigation de leurs nuances et de leurs orientations politiques diverses. Ce sont « ceux qui me reprochent de défendre les homosexuels ou la légalisation de l’avortement ». Ce sont les mêmes « fanatiques »dont les raccourcis et les simplifications les portent à la fois à rejeter les libertés individuelles et à voir en l’Occident leur ennemi.

Le pendant de ce propos politique est la stratégie d’écrivaine que l’autrice rend lisible en filigrane. Leïla Slimani voudrait désormais prendre appui sur le remaniement de l’ordre littéraire mondial « multiculturel » dans le sillage d’une stratégie, qu’elle cite d’ailleurs explicitement : la reconquête des centres littéraires par les « littératures-monde » en français. Tout en contestant avec raison l’hégémonie du centre français et de sa conception étriquée du rapport entre langue et nation, cette réorganisation de la « littérature-monde » a mis en place un nouveau centre dont la conquête est moins heurtée pour les heureux élus, écrivains  cosmopolites des Sud, en lutte contre les entraves à leurs carrières que représente leur racialisation dans les centres littéraires dominants. Une stratégie, qui a fait ses preuves, consiste donc à se tailler une place de choix dans la cohorte des écrivains postcoloniaux consacrés, en investissant, de plus en plus explicitement, « sa différence », son bout de terre minorisé, dont les aspérités locales pavent la voie vers la « littérature-monde » à qui sait les modeler pour le lectorat « mondial ». La niche marchande de la littérature postcoloniale est désormais aménagée, et compte des écrivains illustres.

Mais l’usage du « label postcolonial » est malaisant, parce qu’il reste attaché au geste par lequel des écrivains ont soudé leurs styles à la décolonisation et à l’émancipation effective de leur peuple. Le mot d’ordre « The Empire Writes Back » est donc appelé à muter, et plusieurs entrepreneurs vaillants œuvrent à l’évider. Désormais, il s’agit d’écrire « Without », libres et délestés de tous. Subtilement, Leïla Slimani suggère qu’avec elle on se mette à voir d’un œil soupçonneux les écritures trop littéralement attachées aux préoccupations politiques localisées de leurs peuples, incapables par là même d’enjamber leurs nations et leurs frontières, puisqu’elles participent au feu des luttes qui y ont cours, et choisissent trop explicitement leur camp. L’écrivain véritable serait celui qui se donne les moyens d’écrire sans « se définir à travers le camp auquel il appartient », et celui qui s’intéresse « à l’histoire de l’autre camp ».

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Leïla Slimani insiste justement sur les principes dans lesquels elle a été éduquée, et la « méfiance » transmise par ses parents à l’égard du « sentiment national », synonyme d’enfermement et de restriction de la liberté des individus. Or, la lauréate du prix Goncourt explique qu’elle a fièrement « marqué des buts » pour cette même nation, du fait de sa consécration et du rayonnement de sa littérature, au même titre que l’équipe nationale de football. La contradiction est déroutante : qui est-ce qui est enjambé lorsque Slimani, enjambe la nation ? Pour qui marque-t-on des buts lorsqu’on marque des buts pour le « Maroc » tout en enjambant sa communauté politique ?

Cette position idéologique a des conséquences concrètes sur le programme esthétique défendu par l’écrivaine. L’autrice se demande :  « Pourrais-je essayer d’écrire sur les policiers qui ont été assassinés dans le commissariat de Sdérot mais aussi sur les membres du Hamas qui sont morts en le prenant d’assaut ? » Oui, mais cet exercice littéraire serait soumis à des conditions extrêmement exigeantes que nous aurions aimé voir énoncées à côté des différentes définitions de la littérature élaborées par l’écrivaine. Cette épreuve périlleuse, par laquelle l’écrivain se donne accès à l’altérité, implique de se débattre durement avec celle-ci. L’écrivaine semble avoir résolu cette problématique dans le procédé narratif qui structure sa trilogie Le pays des autres. Le  roman choral s’appuie sur une voix et un regard armé d’omniscience, doté du pouvoir de tout voir et de tout écrire, et de pénétrer toutes les subjectivités, sans qu’on puisse y lire les traces des tourments éthiques du narrateur quant à l’exercice de son pouvoir. Un tel dispositif atrophie l’idée même qu’il existerait des subjectivités rétives à se faire regarder par qui ne s’engage pas à une quelconque loyauté à l’égard de ce qu’ils sont, individuellement et collectivement.

Leïla Slimani semble craindre d’être assignée à une appartenance, d’être perçue comme membre d’un groupe dont découlerait une responsabilité politique pour laquelle des comptes lui seraient demandés, y compris pour ce qu’elle écrit. Son effort pour se délester de toute appartenance collective fait courir un risque immense à sa littérature, puisqu’il la coupe de garde-fous politiques, d’une éthique du récit [1] à laquelle la narration pourrait se tenir et qui guiderait sa recherche tendue de solutions esthétiques. Cela d’autant plus que, parmi les ingrédients romanesques que l’écrivaine extrait et transforme, il y a la quête d’indépendance d’un peuple, son Histoire, ses luttes collectives et l’enjeu d’élargir les possibles littéraires pour les dire, les rêver et s’en souvenir.


[1] Jérôme Meizoz, « Éthique du récit testimonial, Annie Ernaux. », Nouvelle revue d’esthétique, n° 6, 2010, p. 113-117.


Basée à Rabat, Kaoutar Chaqchaq est sociologue de formation, et auteure de textes littéraires et critiques. En 2016, elle cofonde le collectif littéraire expérimental et décolonial « Asameena », situé entre le Maroc et la Tunisie. Ses recherches portent sur les rapports entre classes sociales et production romanesque francophone contemporaine au Maroc. Son premier roman, Des jours poreux, a paru à Casablanca en 2026 aux éditions du Sirocco.

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