La littérature comme une carte ?

En 1975, Du côté de chez Swann, une romance interprétée par Dave, inonde les « radios périphériques » (comme on disait à l’époque). Entre cette chansonnette et l’ouvrage d’Isabelle Ost, Regarder le monde. Littérature et cartographie, pas grand-chose de commun à première vue. Pourtant, fort différemment, l’une et l’autre soulignent l’importance du regard cartographique, aussi nécessaire que les signes imprimés pour qui veut donner du sens à sa lecture d’une carte ou d’une fiction littéraire.

Isabelle Ost | Regarder le monde. Littérature et cartographie. Mimésis, 484 p., 32 €

À partir d’une rêverie sur le chemin qui mène « du côté de chez Swann », Dave raconte un chêne autour duquel s’ordonne la nostalgie des premières amours adolescentes. Les allusions littéraires émaillant cette chansonnette prennent bien des libertés avec la référence proustienne. Sans en avoir l’air, elles fonctionnent comme autant de portes qui ouvrent sur le récit fictionnel, proposent un regard littéraire sur le monde. Un regard cartographique, comme l’annonce Isabelle Ost en tête de ce livre stimulant.

Cet ouvrage universitaire se situe aux antipodes de la chanson, qu’il n’évoque pas. Pourtant, comme Dave et son parolier, son auteure postule que descriptions littéraires et représentations cartographiques sont sœurs, qu’elles proposent les unes et les autres des récits géographiques en jouant sur les ambiguïtés entre perception du réel et représentation de celui-ci.

Pourquoi lire des romans comme on lit des cartes ? Parce que cartes et littérature présentent une autre similitude, encore plus fondamentale : elles ont pour ambition de satisfaire la soif de représentation qui anime les humains depuis leur sortie de la condition animale. Représenter, c’est, comme le dit l’auteure, « créer du connu », s’efforcer de comprendre une réalité effrayante pour mieux la maîtriser. Aux prises avec des milieux hostiles, les sociétés premières arriment leurs représentations du monde à ce qui les environne directement, soit le territoire dans lequel elles évoluent. De ce fait, leurs connaissances sont à la fois pétries de croyances spirituelles et largement spatialisées : le haut et le bas, le sol et le sous-sol, la terre sous le ciel, les profondeurs maritimes face aux sommets, etc. Cette territorialité « primitive » est essentielle : « Dans l’environnement naturel en apparence le plus sauvage – océan, désert, haute montagne, forêt vierge –, pouvoir disposer d’une représentation préalable, ne serait-ce que lacunaire et approximative, peut modifier totalement la perception de celui qui s’y aventure ou qui s’y égare ».

À l’heure de l’image satellitale, de Google Maps, des algorithmes et du GPS qui alimentent une multitude de systèmes d’information géographique (SIG), cette soif cartographique est loin d’être éteinte. Elle semble même reprendre une place centrale, alors que s’effacent les différentes philosophies de l’Histoire élaborées durant un long dix-neuvième siècle. Ces philosophies (par exemple, celles de Hegel ou de Marx) plébiscitaient l’avenir, synonyme de progrès. En conséquence, elles délaissaient la dimension spatiale des sociétés pour préférer leur dimension temporelle. Avec la fin supposée des « grands récits », elle-même annonciatrice d’une fin de l’Histoire abusivement proclamée [1], ces philosophies se sont effacées. Et voilà que la dimension spatiale revient en force, couronnée par le triomphe du spatial turn dans les sciences sociales. La carte semble avoir supplanté le chronomètre dans nos sociétés mondialisées et post-modernes.

Il n’est donc pas étonnant que les perceptions temporelles perdent leur richesse de signification pour s’incarner dans un « temps réel » aussi réducteur que stupide. Les spatialités les supplantent, avec leurs représentations cartographiques associées. Avec la localisation GPS, nous disposons d’une profusion de cartes qui semblent en passe de gouverner nos actes et nos décisions.

Comment maîtrisons-nous les cartes ? Comment les regardons-nous ? Ces questions ne sont pas nouvelles, mais elles prennent une importance cruciale à un moment où l’offre cartographique est surabondante et difficilement maîtrisable. Comprendre la façon dont on confectionne un document cartographique constitue un enjeu fondamental car une carte ne livre jamais une représentation fidèle de la réalité, ainsi que le ferait un simple calque. Comme la littérature, la carte postule une fidélité au réel alors qu’elle en propose une interprétation partiale. Comme le littérateur, le cartographe sélectionne des éléments du réel qu’il insère dans un texte (la légende). Comme le littérateur, il codifie, non pas avec des mots, mais au moyen de couleurs ou de symboles. Comme le littérateur, et à sa manière, il déforme aussi le monde du fait de la projection. Ce faisant, et comme tout écrivain, il transforme le sensible en raison, le concret des territoires en abstraction spatiale [2].

« Léon L’Africain. Historiale description de l’Afrique, tierce partie du monde : contenant ses royaumes, regions, viles, cités, chateaux et forteresses, îles, fleuues, animaux », Jean Temporal (1556) © CC0/Bibliothèque municipale de Lyon

Comme l’écriture littéraire, la cartographie est donc une opération de translation entre concret et abstrait, une opération qui se pare des vertus de l’évidence alors que la carte comme le texte littéraire proposent un point de vue particulier sur le monde. C’est ce double jeu, entre concret et abstrait, entre universel et relatif, qui caractérise le regard cartographique. Un regard commun à la lecture littéraire et à la lecture des cartes qui est celui de la mimêsis, soit les « rapports éternellement rejoués entre ce qui est, ce que nous en percevons et ce que nous pouvons figurer, ou mettre en image ».

Ce faisant, le regard cartographique engage bien plus que la banale lecture d’une carte. Avec Deleuze et Guattari [3], l’auteure considère que l’acte de cartographier constitue une pratique de base de la pensée humaine, sans nécessairement passer par le support matériel d’un document cartographique. Penser, c’est mettre en relation des éléments au sein d’un « rhizome » (selon un des mots-clés de Deleuze et Guattari). C’est formaliser un système de connexion entre des points qui peuvent être fort éloignés. Finalement, penser c’est cartographier. Inversement, la cartographie est performative : elle oriente la pensée en modifiant les représentations qu’elle contribue à produire.

Le regard cartographique est à la fois un moyen pour connaître le monde et un paradigme qui oriente la façon de le penser. C’est donc une composante fondamentale dans l’économie de la pensée humaine, d’autant que l’auteure envisage la carte dans l’acception extensive du mapping anglo-saxon. Suivant Brian Harley et David Woodward, elle pose : « Les cartes sont des représentations graphiques qui facilitent une compréhension spatiale des choses, des concepts, des conditions, des processus ou des événements du monde humain » [4]. Outre les cartes propres à la géographie, cette définition inclut les cartes sensibles, artistiques, littéraires, qui n’ont pas forcément l’apparence d’un document classique de repérage et de description des espaces géographiques. Bien plus, elle inclut toute façon de voir, de penser, ou de sentir qui emprunte aux principes du regard cartographique. Ce dernier est donc fondateur pour notre civilisation occidentale et il se structure au croisement de trois nouveautés qui émergent en Europe entre le XIVe et le XVIe siècle : la perspective picturale, les narrations romanesques, les premières mappemondes qui donnent à voir la totalité des terres émergées connues des Européens.

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Étayé par un arrière-plan théorique substantiel (première partie), lui-même garanti par une impressionnante bibliographie, l’ouvrage s’engage ensuite dans des « travaux pratiques ». Loin de se limiter à un discours général dénué de validation empirique, l’auteure y confronte son lecteur à des textes littéraires largement cités, particulièrement des romans francophones du XIXe et du XXe siècle. Des classiques : La Chartreuse de Parme, Notre-Dame de Paris, Du côté de chez Swann (bien sûr). Borges, Perec, Gracq y côtoient des auteurs contemporains comme Maylis de Kerangal, François Bon, Laurent Mauvignier…

Isabelle Ost propose ensuite trois parties intitulées « Angles de vue ». L’Angle de vue 1 s’attache aux regards horizontaux comme celui que propose Dave. C’est un regard fixe ou mobile, raconté à hauteur d’homme par le narrateur ou un protagoniste. Exemple emblématique, le regard affolé de Fabrice sur le champ de bataille de Waterloo, emporté par un tourbillon de sensations qui, au sens propre comme au sens figuré, le désorientent : « Il avait beau regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines ; il n’y comprenait rien du tout ».

L’Angle de vue 2 traite des regards obliques : du haut vers le bas (plongée) ou du bas vers le haut (contre-plongée). Les cartes en perspective cavalière y accompagnent les descriptions littéraires qui décrivent à partir d’une éminence ou celles qui regardent vers un point haut (clocher, montagne, etc.). Dans ces descriptions, la carte et la littérature ont pour point commun de formater l’image donnée à voir au moyen d’un cadre. Ce cadre est choisi par le scripteur de cartes ou de littérature, qui dicte ainsi au lecteur la focale qu’il entend privilégier. Autre point commun à la carte et à la littérature, leur capacité à décrire une image fixe (à la manière du photographe) ou une image mouvante (à la manière du cinéaste). Depuis quelques années, les cartes numériques animées proposent un tel regard cinétique, en mesure de représenter sur une seule carte deux situations instantanées, prises à des dates différentes.

Enfin, L’Angle de vue 3 traite du regard zénithal, celui de la carte la plus classique, la « carte d’état-major ». C’est aussi le regard dont les humains pourraient jouir s’ils étaient capables de voler comme des oiseaux. Depuis le début du XXe siècle, les aéronefs sont également capables d’un tel prodige, sous réserve qu’ils puissent exactement donner à voir au passager ce qui défile sous leur fuselage.

À l’issue d’une dernière partie synthétique, l’auteure boucle la démonstration d’un travail rigoureux et puissamment documenté. Paraissant incongru à l’ouverture du livre, le rapprochement entre cartes et littérature montre sa pertinence au fil des pages. Un apport original pour l’analyse littéraire comme pour le débat autour de la géographie des représentations.


[1] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[2] L’auteure oppose le concret du territoire à l’espace abstrait, opposition parfois complétée par l’invocation des paysages. Le trio espace/paysage/territoire, au cœur de la discipline, a été précocement formalisé par les géographes, sans que les positions des uns et des autres soient aussi radicales. Nous acceptons toutefois le parti pris de l’auteure, qui n’affecte en rien la qualité de sa démonstration.

[3] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, Minuit, 1980.

[4] Brian Harley et David Woodward, « Preface » in History of Cartography, vol. 1. Chicago, University Press of Chicago,1987, p. XVI. La citation est proposée dans sa version originale à la p. 35.