À l’initiative de Mickaël Correia et Sébastien Thibault, quinze écrivain.e.s, universitaires et journalistes dessinent dans Foot Manifesto des lignes de fuite visant à contrebalancer la marchandisation outrancière ainsi que la monopolisation institutionnelle du football. Bien que leurs « propositions pour sauver le ballon rond » paraissent capitales à l’approche de la Coupe du monde 2026, leur souhait de renouer avec le levier populaire du football semble se heurter à la dialectique de l’émancipation qu’ils appellent de leurs vœux.
Alors que la Coupe du monde approche à grands pas, le football a au moins le mérite d’incarner à merveille les dérives économiques et politiques du capitalisme (tardif ?). La situation paraît sombre en effet : en décembre 2025, à l’occasion du tirage au sort du Mondial qui se tiendra cet été aux États-Unis, au Canada et au Mexique, la FIFA remettait à Donald Trump son premier « prix de la paix ». Par ce geste, le président de la fédération, Gianni Infantino, entendait remédier à la décision du comité Nobel qui, quelques mois plus tôt, avait (bien entendu) refusé de récompenser le président américain.
Paroxysme de la marchandisation du football, l’image de Trump érigé en « pacifiste » constitue la scène d’ouverture négative de Foot Manifesto. « Sauver le ballon rond », telle est dès lors l’ambition du manifeste : « Afin de redonner aux amoureux et amoureuses le droit de ne plus désespérer, des journalistes, des universitaires et des écrivain.es se sont attelé.es […] à avancer quinze propositions concrètes pour défaire l’industrie du ballon rond ». L’ouvrage constitue la dernière partie d’une trilogie, faisant suite aux projets collectifs Le Grand Footoir. Les dérives du football expliquées en 15 matches (2022) et Tout n’est pas footu ! 15 raisons d’aimer quand même le foot (2024), coordonnés par les mêmes et parus aux Éditions Solar. Contrant les tendances autocratiques du football mondial, matérialisées par la bromance entre Infantino et Trump, Foot Manifesto entend « redonner au peuple des tribunes des raisons d’espérer », en renouant « avec un football vecteur d’émotions et d’émancipation ».
Cependant, rien ne semble a priori plus vain que de rejouer, une nouvelle fois, la critique du football qui se limiterait au seul constat, légèrement dialectique, selon lequel le sport est la caricature du monde qu’il représente. Les directeurs de l’ouvrage font ainsi le choix d’une parole délibérément plurielle et hétéroclite, avançant des voies concrètes afin de sortir de l’impasse de « l’idéologie productiviste ».
Ces propositions se situent à différents niveaux – locaux, globaux et institutionnels – mais ont en commun de s’inscrire, chacune à sa manière, dans la volonté de démanteler le monopole de la FIFA et des dirigeants des fédérations nationales. Plusieurs articles s’intéressent ainsi à la transformation des clubs professionnels en structures de multipropriété. Dans les faits, cette évolution retrace le lien entre la croissance des impératifs imposés par les fédérations – droits TV (William Martucci et Pierre Rondeau), paris sportifs (Abdellah Boulma), etc. – et l’organisation des clubs qui cherchent à s’adapter tant bien que mal au régime de « surexploitation » économique. La contribution de Barnabé Binctin, souhaitant « planifier la décarbonation du foot », révèle en outre l’intrication, dans le régime du football, du monopole de la FIFA, de « sa logique productiviste » et de la catastrophe écologique. La Coupe du monde 2026, organisée par trois pays, sera une (nouvelle) étape funeste, qui trouvera sa propre hybris dans l’édition de 2030, laquelle s’étendra sur trois continents.

Alors qu’une part importante des articles avance des pistes pour rééquilibrer le monopole institutionnel des grandes fédérations, d’autres contributions s’interrogent, à l’instar de celle de Jérôme Latta, sur la possibilité de « rendre les clubs à ceux à qui ils appartiennent ». Une voie réaliste semble être le modèle allemand, avec sa « règle 50+1 », selon laquelle l’association sportive doit détenir au moins 50 % + 1 des droits de vote dans la structure professionnelle du club, même si la majorité du capital revient à un seul investisseur. Plusieurs propositions visent à introduire ce même équilibre en France.
Enfin, à l’échelle du jeu, ce sont les règles du terrain proprement dites que plusieurs contributions proposent de modifier. Alexandre Joly s’exprime en faveur de l’abolition de la VAR (Video Assistant Referee), afin de remédier à la technologisation de l’arbitrage. D’aucuns cherchent à défaire des logiques binaires, qui sous-tendent toujours les tribunes, l’organisation des clubs et les équipes. Olivier Corbobesse avance l’idée d’inscrire une « pratique mixte à la FFF et aux Jeux olympiques », pour contrer la domination masculine sur le terrain. Assia Hamdi présente, quant à elle, différents projets existant en France et luttant, à l’image du Spartak Lillois, pour la cause LGBTQIA+, afin que le football devienne un « acteur de solidarité ».
C’est la focalisation sur les acteurs sociaux du football à différentes échelles, locales et globales, qui avait déjà permis à Mickaël Correia dans son Histoire populaire du football (La Découverte, 2018/2020) de faire ressentir l’hétérogénéité culturelle produisant des pratiques alternatives susceptibles de remettre en question la marchandisation du sport le plus pratiqué au monde. Dans cette perspective, Correia se pose depuis plusieurs années, dans ses différents écrits pour Mediapart ou Le Monde diplomatique, en critique du système économique et social du foot business. Comme il l’explique dans ses propos préliminaires, il ne fait aucun doute que « les ravages du libéralisme ont transformé le sport le plus populaire du monde en vulgaire marchandise industrialisée ».
À la trivialité des « obsédé.es de la rentabilité », l’ouvrage se propose ainsi de « rendre le ballon rond au peuple », visant du même coup à lui conférer le caractère désintéressé, voire esthétique, qui lui serait intrinsèque. À l’image du poème de Valentin Deudon, qui clôt le livre, il s’agit de relier « politique » et « poétique » :
Pour imaginer un football plus digne
Le réparer, le repenser
Une politique, une poétique
Et continuer à l’aimer pour ce qu’il est.
Avec l’idée de l’essence poétique du football comme toile de fond, le projet intellectuel qui sous-tend la diversité des propositions consiste à politiser différemment les crampons. Dans son ensemble, le programme de Foot Manifesto exprime l’idée que le projet démocratique du ballon rond découle directement de l’essence du jeu. La proposition d’abolir le « Ballon d’or », formulée par Sébastien Thibault, articule à ce titre la recherche d’une « vérité essentielle » qui caractériserait le football une fois pour toutes : « le football n’est pas un podium, mais un bien commun, un terrain partagé où doit briller la coopération ».
Le régime capitaliste du football réifie cependant lui-même la vision du « beau jeu » et l’esprit d’équipe qui seraient la véritable nature de ce sport. De fait, la mythification de l’origine naturalise l’idée, devenue slogan, selon laquelle l’éthique du sport serait synonyme d’un idéal de désintéressement, et ce, à partir du moment où le football s’éloignerait de ses déterminations économiques et politiques. Or, rien n’est moins sûr. Comme l’a montré Yacine Amenna, le « rêve » de devenir footballeur repose essentiellement sur la promotion d’une image désintéressée du football. En effet, la revendication du désintéressement du jeu s’immisce plus généralement dans la qualification des rapports sociaux qui sous-tendent le monde du football. Comme le rappelle Nicolas Vilas dans Foot Manifesto, « 45 % des joueurs professionnels per[çoivent] moins de 1 000 dollars par mois » et les clubs « peinent à honorer les salaires de leurs employés ». Or, cette exploitation de la majorité des travailleur.ses (salarié.e.s ou bénévoles) au sein du système du football s’explique principalement par le fait que les acteurs du champ intériorisent l’idéal du désintéressement. Sous la bannière de la « passion » pour le jeu, les dirigeants (des clubs, des fédérations) instrumentalisent largement cet idéal et légitiment ainsi le travail pas ou (très) peu rémunéré. Le partage entre les « obsédé.es de la rentabilité » et les amoureux.ses « du beau jeu », instauré par Correia dans son introduction, actualise à lui seul la dialectique de l’émancipation revendiquée par les promoteurs du foot business eux-mêmes.
L’enjeu émancipateur devient également dialectique dans les tribunes. Si la fonction des stades se trouve au centre de plusieurs articles (notamment chez Franck d’Agostini), on ne peut cependant imaginer le retour à une supposée essence du football sans réfléchir, dans une vision plus large, à l’actuel « éclectisme » des pratiques culturelles. Pour reprendre les mots de Philippe Coulangeon, « le brouillage des frontières culturelles et politiques entre les classes » participe à l’hybridation croissante des intérêts dans un stade de football. Cette évolution n’est pas uniquement déductible des développements marchands et sécuritaires du spectacle sportif depuis les années 1980. Elle s’inscrit également dans la valorisation et l’investissement plus large de répertoires populaires par différentes classes sociales. L’idée de circonscrire l’essence populaire du football et de son supporter idéal (« aimer [le football] pour ce qu’il est »), si belle soit-elle, s’inscrit dialectiquement dans les tendances de la gentrification culturelle, tout en délégitimant, par là même, la variété des usages qu’en font les spectateurs, y compris ceux issus des classes populaires. Tous ne vont pas au stade pour les mêmes motifs. De fait, il ne faut pas, selon Igor Martinache, « occulter l’immense “majorité silencieuse” (ou plus exactement moins bruyante !) des supporters, dont l’observation fine du positionnement dans les stades, des rhétoriques et des – très nombreux – codes et rites permet de révéler une “théâtralisation expressive des appartenances sociales” […] plus distanciée qu’il n’y paraît et étroitement dépendante des contextes locaux ».
S’il est vrai que « le tumulte d’une tribune ne peut pas se réduire », selon les termes de Correia, « à une ligne budgétaire dans un bilan comptable », sa composition ne serait cependant jamais devenue aussi hétérogène sans la diversification des intérêts qui s’y retrouvent. Cette hétérogénéité influe, par ricochet, sur la constitution des responsables et du corps salarial au sein des clubs. Il est significatif à cet égard que l’ouvrage ne propose aucune piste visant l’égalité entre les genres dans les tribunes ou dans les directions des clubs. Qu’en serait-il par exemple du Hamburger SV, qui remplit son stade de 57 000 spectateurs pour les matchs de son équipe féminine, dont le président est un ancien ultra, la vice-présidente une ancienne championne olympique de volley – et qui est, dans le même temps, largement soutenu par Klaus-Michael Kühne, l’un des hommes d’affaires les plus riches d’Europe ? On aurait peut-être de quoi méditer et redessiner les cartes idéologiques du paysage du football.
