L’enfermement infini

Maria Messina, écrivaine sicilienne du début du XXe siècle, est connue pour avoir décrit l’enfermement physique et psychique des femmes, l’impossibilité pour elles de s’épanouir, prises dans la toile de l’espace domestique où elles répètent, solitaires, les mêmes tâches à l’infini. Traduit en français en 1986, son roman le plus célèbre, La maison dans l’impasse, reparaît.


Maria Messina, La maison dans l’impasse. Trad. de l’italien par Marguerite Pozzoli. Cambourakis, 152 p., 10 €


En 1907, alors qu’elle est âgée de vingt ans, on diagnostique à Maria Messina une sclérose en plaques. Elle signe son dernier livre, L’amour nié, en 1928, contrainte d’abandonner l’écriture, et vit les suites de sa maladie elle-même recluse. Son œuvre est oubliée jusqu’au début des années 1980 lorsque, redécouverte par Leonardo Sciascia, elle sort finalement de l’oubli et sera traduite aux éditions Actes Sud en France.

La maison dans l’impasse raconte le sort d’une famille coincée dans une vaste demeure. Le mari, un usurier, aigri et tyrannique, s’y installe avec sa femme ruinée et la jeune sœur de celle-ci. Le foyer s’agrandit d’un fils aîné et de deux cadettes. Seul à sortir régulièrement, pour gérer ses affaires, l’homme est le gardien du domicile hors duquel les autres ne pourront s’aventurer qu’au péril de leur vie. Dans ce huis clos dramatique, Maria Messina traduit brillamment la profondeur de leur désarroi.

Maria Messina, La maison dans l’impasse

L’isolement physique est un thème cher à la littérature sicilienne. Dans sa préface à La maison dans l’impasse, Sciascia cite Borghese, critique de l’époque qui constate à propos du monde que décrit Messina : « Elle a senti de façon nouvelle la mélancolie obstinée de la province pauvre, cette indéfinissable odeur de renfermé, de prison, qui règne chez les gens honnêtes et que les Italiens ignorent totalement, au-dessus de Naples. » L’écriture de Maria Messina est aussi liée au mouvement vériste, qui cherche à saisir la réalité objective du quotidien des « vaincus de la vie ». L’autrice a eu une longue correspondance avec Giovanni Verga, chef de file de ce mouvement, qui a écrit sur la communauté paysanne.

En situant son récit à l’intérieur d’une demeure, Messina montre l’influence énorme que celle-ci exerce sur l’état intime des habitants. Avant même que les drames surgissent, la mélancolie poisse les murs de la maison, le temps s’écoule hors de la marche du monde. Cette dialectique du dedans et du dehors montre à merveille l’érosion de tout bien-être alors que les explorations permises par le corps ou l’esprit sont strictement réservées à l’extérieur. Régis par la volonté du bien nommé « maître de maison », les jours obéissent à une monotonie prévisible et minutée pour les personnes qui le servent et le craignent. C’est lorsque sa présence s’estompe que la contemplation se fraie une place, que l’espace mental s’élargit : « Dans la maison, dans l’air, dans les cœurs, le temps marquait une pause, le silence se faisait poignant. Les rêves, les regrets, les espoirs semblaient alors s’avancer en cortège, dans la lumière incertaine qui baignait le ciel. Et nul n’interrompait les songes vagues, inachevés. »

Les livres, objets de partages et de discussions, parés par le mari de tous les maux, constituent aussi un appel d’air pour l’esprit. L’unique sortie de la famille dans tout le roman, parce que le mari est absent, confronte le temps de la maison à l’extérieur. Les femmes, habillées à la mode d’antan, paraissent ridicules aux passants, mais cette parenthèse est salutaire : « Les pensées restaient en suspens, comme de la poussière d’or, dans l’air lumineux. Toutes leurs petites misères, qu’elles croyaient si importantes, l’âpre rancœur dont l’air de la maison était chargé, semblaient se dissiper et s’évanouir dans la sérénité du ciel immense. »

Maria Messina, La maison dans l’impasse

Sicile © Jean-Luc Bertini

L’épouse et sa sœur, soumises corps et âme au chef de famille, sont les premières victimes de cet enfermement. Messina décrit les tourments psychologiques violents dans lesquels sont prises ces « vaincues », dénonçant plus largement la tragédie de la condition des femmes dont l’horizon se réduit au bon entretien du foyer. Leur routine est immuable, figée dans la répétition quotidienne de tâches identiques. Celles-ci sont racontées avec une précision très – trop – réaliste, où transparaissent un soin méticuleux et un perfectionnisme maladif. Le pelage des fruits, la préparation du café ou les tartines beurrées font l’objet de descriptions très détaillées. La préparation d’une citronnade et le bourrage de la pipe réapparaissent dans le récit comme l’obsession inlassable de l’épouse, puis de sa sœur. Les meubles sont littéralement vénérés par les femmes pour qui le monde se cantonne à quelques pièces. Lors de son accouchement (qu’elle envisage d’ailleurs comme un voyage, montrant à quel point cette notion s’est réduite dans son esprit), l’épouse, qui risque alors sa vie, lance : « Je dois me détacher des choses, de vous tous. Comment être sûre que je rouvrirai ces tiroirs de mes propres mains, que je toucherai à nouveau tous ces objets ? » Maria Messina évoque aussi, à travers le mariage et la liaison de l’époux avec sa belle-sœur, la servitude de la chair. Possédées par lui, il leur est dorénavant impossible d’être soudées entre elles. Rapidement, les femmes perdent leurs couleurs, leur vivacité. Au fil des années, leur volonté est aliénée, et leur identité broyée.

Avec cette tragédie domestique publiée il y a un siècle – en 1921 –, Maria Messina a cerné et dénoncé un enfermement ordinaire, celui des femmes au foyer. La maison dans l’impasse est le récit d’une « fuite impossible », selon le titre d’une étude italienne consacrée à Messina. Les femmes confinées par la famille patriarcale dans la sphère domestique sont elles-mêmes dans une impasse. La femme au foyer est d’ailleurs devenue une figure rhétorique antiféministe solidement ancrée. On l’observe dans Mrs America, très bonne série historique qui est revenue récemment sur les débats relatifs à l’Equal Rights Amendment aux États-Unis. Les antiféministes, sous la houlette de la conservatrice Phyllis Schlafly, s’y revendiquaient ouvertement femmes au foyer. Effectivement, leur émancipation est ailleurs.