Rendre le présent habitable, y nourrir l’humus de futurs désirables, faire éclore « des utopies en actes » : c’est l’entreprise à laquelle convie La fabrique du présent de Felwine Sarr. Conçue à partir de l’Afrique, en y visant l’affranchissement définitif de « l’aliénation » et des « dépossessions » coloniales, cette entreprise entend, au-delà, jeter les bases « d’une vie commune à l’échelle planétaire ».
Les fines silhouettes campées par le sculpteur Ndary Lô (1961-2017) en son œuvre La grande marche (2010), reproduite en couverture du livre, le signifient à leur façon : elles avancent, tendues vers l’avenir, en funambules sur l’axe du temps. Pourtant, c’est maintenant que nous les observons, immobiles, les pieds rivés au présent. Des futurs sont là, en puissance : pour faire advenir les plus souhaitables, c’est ce présent qu’il faut d’ores et déjà façonner, remodeler. Voilà la question explorée, à travers quinze chapitres denses encadrés d’une introduction et d’une coda, par l’auteur du remarqué Afrotopia (Philippe Rey, 2016).
La première spécialité de l’essayiste – par ailleurs romancier, poète et musicien, entre autres – est, rappelons-le, l’économie, qu’il a notamment enseignée à l’université de Saint-Louis au Sénégal avant d’exercer aujourd’hui, dans un autre domaine, à la Duke University. Aussi invite-t-il à définir à nouveau « ce qu’est une bonne économie pour la vie », quand ce que l’on dénomme croissance favorise en réalité l’entropie. Cette visée pragmatique de la réflexion compense la relative abstraction dont use un ouvrage programmatique oscillant entre deux ambitions : saisir à leur racine des enjeux planétaires littéralement vitaux tout en répertoriant, au moyen d’exemples et d’un ou deux apologues, les ressources pour réinventer un présent que l’on sait considérablement abîmé.
Le ferme refus de « sempiternelle[ment] délocaliser dans un temps futur l’expérience d’une vie digne et épanouie » recèle la revendication d’un ici-et-maintenant. C’est ce que signale, en introduction, la métaphore des « briques et [de] la matière qui font tenir [le présent] ». Pour visualiser cette image, il ne faut pas se représenter quelque bâtiment ocre à Londres ou à Toulouse, mais plutôt chercher du côté des architectures de terre, de ces matériaux qu’on nomme banco ou pisé et qui font, aussi, tenir les sociétés. Dans certains villages ouest-africains, à intervalles réguliers, les communautés se rassemblent pour procéder à la réfection collective de sanctuaires ou de bâtiments communs. Les façades arrondies sont alors consolidées et embellies de concert, souvent à mains nues.
Chacun des courts chapitres, concentré sur une problématique, établit un constat global dont c’est surtout le dépassement qui importe. S’agissant de l’Afrique, il s’agit de sortir définitivement le continent de la longue période où il a fourni le combustible matériel et humain servant à édifier la modernité. La mise au jour de cette « économie politique de la prédation » permet de déceler les moyens de s’en affranchir pour s’atteler à son propre présent.

Comment ? D’abord, en agissant sur la production des savoirs à partir des lieux d’éducation – Felwine Sarr propose là, dans une perspective toujours pragmatique, de réintégrer dans des dispositifs modernes certains savoirs aujourd’hui considérés comme ésotériques. Envisageant après d’autres l’action négative de « savoirs empreints de colonialité » (on pense à la critique de la téléologie du développement), il engage à se déprendre d’une hétéronomie ignorante des normativités endogènes. Il deviendrait ainsi possible de ne plus « vivre à côté de soi », mais plutôt « au mieux de soi, au mieux de ce que l’on a collectivement appris et expérimenté ».
Cette essentielle « émancipation épistémique » repose notamment sur la perspective d’une traduction des savoirs les uns dans les autres, ainsi que sur un indispensable travail historiographique, déjà en cours grâce, entre autres, à Joseph Ki-Zerbo. En quête de « savoirs qui réparent », Felwine Sarr envisage aussi, de manière à « voir l’Histoire du point de vue de ses possibles », d’intégrer à ce travail les procédures de l’histoire contrefactuelle.
Il s’empare également de l’idée, empruntée à son collègue économiste Telivel Diallo (dont une quatrième de couverture nous apprend qu’après avoir été professeur d’économie du développement et ministre de l’Enseignement supérieur en Guinée, il s’est reconverti comme paysan dans l’économie sociale et solidaire), d’une « économie politique de la dignité » qui succéderait à celles « de la prospérité » (le capitalisme) et « de l’égalité » (le socialisme). Une telle économie politique de la dignité requiert des politiques vouées à la préservation de ce qu’il y a de vital chez les individus et les collectifs en vue de leur épanouissement, développe-t-il ensuite en reprenant à Amartya Sen sa notion de capabilités.
La suite de l’essai engage, sous différents aspects et par différents moyens, à démanteler des structures mentales d’oppression afin d’être à même de « refabriquer le présent » : commençons ici par le patriarcat, à travers le rappel d’un « engagement résolu contre les violences faites aux femmes » et une invitation à leur reconnaître toute leur place dans les sociétés. S’intéressant aux émotions politiques, l’auteur fustige, avec la politologue Nadia Machikou, un « impérialisme compassionnel » ne recouvrant qu’un désir de puissance et invite, avec Nadia Yala Kisukidi et Nathalie Etoké, à rompre avec ce qui procède d’un affect de mélancolie. La contestation des lectures « faites par les autres de ses propres réalités » constitue ainsi un préalable à la réparation et à l’invention de « ses propres mondes ».
Au plan des institutions, prenant acte de la crise de la démocratie représentative, l’auteur engage à interroger l’efficacité de formes institutionnelles héritées de la période coloniale en se défiant du mimétisme, et à réinventer les formes du politique. Cela implique de rompre avec l’amnésie institutionnelle en se rappelant l’expérimentation par l’Afrique précoloniale de formes variées de participation politique, comme le proposait notamment le philosophe Jean Godefroy Bidima. Plus largement, la réappropriation des temporalités de l’action qu’il prône passe par une étroite articulation entre réflexion et action de terrain. L’« action-laboratoire », qui « permet d’apprendre de l’action elle-même », en offre un exemple particulièrement intéressant.
L’ouvrage s’achève par une montée en généralité plus grande encore : contre une artificialisation de la vie que dénonçait déjà Hannah Arendt, vient le « temps de la révolution des imaginaires » afin de restaurer nos liens fondateurs et nourriciers avec l’ensemble du vivant et de formuler des réponses viables à la crise écologique et économique globale. La « cosmopolitique de l’hospitalité » finalement esquissée s’offre comme antidote à la désespérance que peut susciter une prédation généralisée, indifférente voire hostile aux formes de vie.
