Chronique d’une évasion dans l’Allemagne des années trente

Heureuse initiative que de publier aujourd’hui cette nouvelle traduction d’un chef-d’œuvre d’Anna Seghers (1900-1983) quelque peu effacé de notre horizon littéraire. Témoignage capital sur la réalité de l’Allemagne nazie avant même que la guerre ait commencé, La septième croix connut un destin compliqué. Le livre fut écrit en France et publié en Amérique avant de toucher enfin son public allemand en 1946, bien trop tard pour lui servir d’avertissement. Se serait-il d’ailleurs trouvé suffisamment d’oreilles disposées à l’entendre ?


Anna Seghers, La septième croix. Roman de l’Allemagne hitlérienne. Postface de Christa Wolf. Trad. de l’allemand par Françoise Toraille. Métailié, 448 p., 22 €


Comme Charlie Chaplin réalisant dès 1940 Le Dictateur, Anna Seghers, exilée alors à Paris, entend mettre en garde les démocraties contre le danger que représente pour elles l’Allemagne nazie, avec sa violence légalisée et ses méthodes inédites pour museler l’opposition. Elle nous montre dans son roman, non des camps d’extermination qui n’existent pas encore, mais un des déjà nombreux camps de concentration destinés aux Allemands, où la vie d’un détenu confronté au sadisme débridé des gardiens ne vaut pas bien cher. Elle l’imagine situé à Westhofen, non loin de Mayence, sa ville natale.

En prenant pour thème l’Allemagne, qu’elle vient de quitter contrainte et forcée, Anna Seghers semble poursuivre un double objectif. Son roman, le premier à dénoncer les camps nazis, se veut d’abord un acte militant dirigé contre la dictature hitlérienne. Mais l’autrice ne se cantonne pas dans son rôle de femme engagée qui vient de participer en 1935 à Paris à la fondation de l’Union de défense des écrivains allemands ; c’est en tant que romancière reconnue qu’elle entend situer sa nouvelle œuvre dans la perspective littéraire qui lui tient à cœur, et offrir à son pays un véritable roman social contemporain.

Un roman lui-même inscrit dans le mouvement gigantesque de l’Histoire qu’Anna Seghers invoque dès les premières pages, pour lui donner son cadre. Un souffle épique balaie alors brièvement l’espace qu’elle connaît bien pour y avoir grandi, celui des collines rhénanes où l’on voit défiler en accéléré la longue chaîne des générations et des peuples qui en ont foulé le sol, depuis le temps où les Romains y tracèrent leur limes jusqu’aujourd’hui : c’est-à-dire ce jour d’octobre 1937 où, tandis qu’on se bat autour de Teruel et que les Japonais envahissent la Chine, sept détenus s’évadent du camp de concentration qui occupe maintenant cette portion de terre allemande où le passé affleure – mais que les hommes exploitent et modèlent toujours, champs et vignobles se partageant avec les usines un paysage bordé et nourri par le Rhin. Dans ce continuum de la vie, les luttes actuelles sont reliées aux luttes et aux souffrances anciennes. Sueur, sang et larmes couleront après d’autres, et au même endroit : « Maintenant, c’est nous qui sommes ici. Ce qui survient nous concerne ». Un avertissement pour ceux dont c’est le tour d’occuper les lieux, et une exhortation à agir.

Anna Seghers, La septième croix. Roman de l’Allemagne hitlérienne

L’histoire est celle d’une évasion de ce camp de Westhofen, un camp fictif sans doute, mais ô combien conforme à la vérité, car Anna Seghers, bien qu’exilée depuis 1933, a eu elle-même affaire à la Gestapo avant de recueillir en France d’autres témoignages sur la situation en Allemagne. Des sept détenus qui parviennent à s’échapper (un chiffre qui parle à l’imaginaire collectif !), un seul, Georg Heisler, réussira son évasion, tandis que le commandant du camp fait dresser sept croix, préfiguration du calvaire qui les attend. Un jeu de symboles où se joue la misère du monde.

Les gardiens du camp qui font partie du tableau sont évidemment conformes à leur sinistre réputation, déjà bien établie au milieu des années 1930. La vision macabre des sept croix n’est pas, par exemple, une invention d’Anna Seghers, le fait lui a été rapporté et témoigne à lui seul de la cruauté des nouveaux maîtres. Mais le regard de l’autrice décèle également les rivalités et les affrontements plus ou moins larvés entre les différents rouages de la dictature, la police ordinaire (soigneusement épurée pourtant, et peu suspecte de sympathie pour la démocratie), la SS, et la SA toujours présente malgré la Nuit des longs couteaux. Une possible faille dans le dispositif de répression et la mise en œuvre de la terreur ? Les antifascistes d’alors aimeraient le croire…

Le long récit de cette fuite et de la chasse à l’homme qui s’ensuit est surtout pour Anna Seghers prétexte à focaliser le regard sur les courants sociaux et politiques en Allemagne que le nazisme a laminés, sur l’action syndicale, sur les mouvements progressistes et révolutionnaires de l’entre-deux-guerres encore vivaces sous la botte implacable qui les écrase. Et parfois porteurs d’espoir, lorsque la violence même de la répression redonne du sens à la solidarité entre les hommes.

Car seule la solidarité permet le succès de l’évasion : impossible de s’en tirer sans l’aide des autres. Il est vrai qu’une parole d’amitié dite à propos compte déjà beaucoup, qu’un être admiré peut servir d’exemple ; à chaque fois que Georg se retrouve en mauvaise posture, tapi dans une piètre cachette alors que le danger se fait pressant et la peur paralysante, il croit entendre une voix familière qui vient à point nommé lui souffler la conduite à tenir : c’est celle de Wallau, militant plus expérimenté que lui et compagnon d’évasion qui tente sa chance de son côté.

Mais un tel secours a ses limites. Impossible de quitter le pays, de changer d’identité, sans un véritable réseau de solidarité. Sauver Georg devient pour suffisamment de gens autour de lui un objectif justifiant tous les risques, car il n’est « pas seulement permis, mais nécessaire » de se mettre en danger ou de mettre une autre personne en danger pour le salut d’un homme. Tel qui pourrait le dénoncer ne le fait pas. Mais, surtout, d’anciens camarades ou compagnons d’avant la dictature sortent de leur torpeur et reprennent courage, réactivent rapidement les contacts anciens qui permettent à Georg d’échapper à ses poursuivants. Pourquoi le font-ils ? Et pourquoi les détenus restés dans le camp sont-ils si heureux de la réussite de Georg, alors qu’elle va leur coûter son lot de représailles ? Parce que les victimes se sont montrées plus fortes que les bourreaux, parce que le succès d’un seul est la preuve éclatante que la terreur est faillible : « Quand on réussissait à mettre en défaut, même de manière dérisoire, le pouvoir absolu de l’ennemi, alors, on avait réussi en tout ».

Anna Seghers, La septième croix. Roman de l’Allemagne hitlérienne

Anna Seghers (1966) © CC/Deutsches Bundesarchiv

La septième croix offre donc une remarquable image de l’Allemagne se préparant à la guerre, on y voit ceux qui souffrent, ceux qui paradent et se poussent du col dans la nouvelle hiérarchie, et aussi tous ceux qui désormais se taisent et espèrent des jours meilleurs, protégeant leur petit monde, sur lequel ils se replient, oubliant leurs aspirations passées. À ceux-là, Anna Seghers ne fait aucun grief, elle les comprend car elle retrouve en eux une autre dimension estimable des humains : leur aspiration à survivre, et leur capacité à se reprendre. Car jamais elle ne désespère de l’homme, et le roman nous montre comment, dans des circonstances extrêmes, face au danger qui menace un des leurs, ceux qui avaient baissé les bras retrouvent leur courage – et leur dignité.

La réussite d’une évasion redonne de l’espoir à tous : celui qui sauve une seule vie sauve le monde entier, dit la tradition talmudique, maxime qu’on retrouve dans d’autres religions et qui est devenue proverbiale. Le sinistre rappel de la crucifixion, fil rouge du roman, évoque sans doute les supplices antiques, mais il entre en résonance avec cette dimension christique qui parle à tous, comme si la promesse de résurrection après la souffrance et la mort trouvait naturellement ici sa version sécularisée et qu’elle reprît tout son sens en ce lieu de douleur extrême d’où toute espérance pourtant n’est pas abolie.

Le manuscrit de La septième croix fut achevé fin 1939. Expédié à New York, il fut édité en anglais en 1942, moment idéal pour accompagner l’entrée en guerre des États-Unis, et l’ouvrage connut donc un énorme succès. L’adaptation au cinéma par le réalisateur Fred Zinnemann contribua à la célébrité d’Anna Seghers. La version allemande, parue à Mexico, fut moins heureuse : ainsi ce livre, qui aurait pu galvaniser l’esprit de résistance en Allemagne, ne trouva-t-il jamais au moment voulu son véritable public. Ce qui prévaut pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est cette exceptionnelle peinture – fraîchement restaurée dans cette nouvelle traduction – qu’il nous offre de la société allemande au bord du gouffre, .

Anna Seghers est rentrée en Allemagne après son exil en France, à New York et à Mexico. Elle devint une des grandes figures de la littérature de RDA, et s’abstint jusqu’à sa mort de toute prise de position ouvertement critique. On peut le regretter, mais sans doute faut-il y voir la suite logique de son engagement précoce en faveur du communisme qui fut au cœur de son combat contre le nazisme. Et de sa propre déception face à l’Allemagne de 1947, peu encline à tirer les leçons du passé, peu accueillante envers les émigrés qui avaient pourtant sauvé la meilleure part de l’esprit allemand.

Tous les articles du n° 101 d’En attendant Nadeau

;