L’enrôlement des abeilles

Que se cache-t-il derrière les promesses d’écologisation de l’agriculture productiviste ? Dans Des abeilles au travail, en menant une superbe enquête ethnographique sur la mise au travail des abeilles pour assurer la pollinisation des cultures, l’anthropologue Robin Mugnier ouvre des perspectives éclairantes sur les formes de précarisation du vivant à l’œuvre dans le monde.

Robin Mugnier | Des abeilles au travail. Productivisme agroécologique et précarisation du vivant. La Découverte, 288 p., 23 €

L’ouvrage de Robin Mugnier s’ouvre sur une belle introduction, poétique, où sont mis en parallèle le travail des abeilles domestiques, utilisées pour polliniser les semences de cultures qui ont besoin d’être butinées pour être fécondées (colza, tournesol, etc.), et le travail des travailleur.se.s humain.e.s, mobilisé pour les activités de récolte ou d’entretien des plantations agricoles. Ce parallèle initial n’a rien d’un simple effet de style : il installe d’emblée la thèse centrale du livre, à savoir que l’agriculture contemporaine ne se comprend pas seulement comme un ensemble de techniques ou de marchés, mais comme un vaste dispositif de mise au travail du vivant.

Pour défendre cet argument, il s’appuie sur une enquête précise, au cours de laquelle il est allé à la rencontre de ses collègues apiculteurs professionnels, mais aussi et surtout des techniciens, agronomes, commerciaux, qui travaillent pour les vergers ou les firmes semencières multinationales, leurs sous-traitants et les organismes de développement agricoles qui collaborent avec elles dans la vallée du Rhône. Il inscrit sa réflexion dans la continuité des travaux qui se sont intéressés à l’histoire et au fonctionnement de l’agriculture productiviste mais la nourrit aussi – et c’est là toute l’originalité du livre – d’une lecture des travaux qui s’appuient sur des ethnographies multi-espèces.

Le livre marque d’abord par la relecture historique qu’il propose. Mugnier revient en effet sur certaines transformations socio-techniques majeures de l’agriculture au XXe siècle (le développement de plantations en monoculture et le recours à des semences hybrides, le remembrement et l’accroissement de la taille des parcelles, l’accroissement de la dépendance à des intrants chimiques, etc.) à partir d’une réflexion sur les enjeux de pollinisation qu’elles ont soulevés. En Californie dès les années 1920, comme en France après la Seconde Guerre mondiale, ces transformations déciment les pollinisateurs sauvages. Pour compenser cette perte, il devient nécessaire pour les promoteurs du productivisme agricole d’enrôler les abeilles dans leurs projets, de les « mettre au travail », c’est-à-dire non pas d’utiliser leurs capacités « naturelles » à polliniser, mais de créer les conditions économiques, sociales et techniques de l’alignement de leur comportement sur les objectifs du productivisme agricole : en faire des « intrants agricoles ». Cette focalisation de l’auteur sur l’enjeu de pollinisation est décisive. Elle permet en effet de mettre clairement en évidence que l’agriculture industrielle ne tient qu’au prix d’un travail constant de réparation : réparation des sols, des cycles biologiques, des équilibres écologiques et… de la pollinisation elle-même. Les abeilles domestiques apparaissent dans cette perspective comme des sortes de pansements du productivisme, chargées de faire tenir un système qui a détruit les conditions mêmes de sa reproduction.

Encore faut-il que ces abeilles – finalement assez capricieuses et imprévisibles – acceptent de faire ce travail de maintenance. L’ouvrage est une analyse serrée des multiples opérations par lesquelles cet enrôlement est assuré : rationalisation des modes de gestion des ruches (et notamment de nourrissage) pour optimiser le comportement de butinage des insectes ; mise en concurrence des abeilles elles-mêmes avec d’autres êtres vivants. Les apiculteurs, eux non plus, n’échappent pas à ce processus. Ils sont intégrés, leur travail est mesuré, leur efficacité quantifiée, leur fiabilité testée… En devenant prestataires de pollinisation, ils restent producteurs de miel, mais au risque d’être progressivement domestiqués par les firmes semencières.

Une séance d’apiculture à la CIUP © CC-BY-SA-3.0/ClémenceLauras/WikiCommons

À cet égard, le livre est un excellent complément aux travaux de sciences sociales qui s’accumulent depuis des années pour interroger la place des pesticides dans la modernité agricole. Il invite en effet à sortir d’une lecture binaire qui verrait d’un côté les promoteurs d’une agriculture chimique destructrice de la biodiversité et de l’autre les défenseurs de celle-ci, incluant les apiculteurs, qui brandissent justement la figure de l’abeille en danger comme symbole de leur lutte. Outre qu’il rappelle que les firmes agrochimiques et les agriculteurs productivistes sont pris dans un système plein de contradictions, où l’intensification rend de plus en plus dépendant du travail des abeilles et autres pollinisateurs domestiques (bourdons, osmies, mégachiles, etc.) pour assurer la reproduction de leurs cultures, il souligne l’ambivalence du positionnement des apiculteurs professionnels (ou, du moins, de certains d’entre eux). Ces derniers peuvent en effet voir dans les collaborations avec des agriculteurs productivistes un moyen d’échanger avec ces derniers, de créer « un canal singulier pour sensibiliser le monde agricole à la protection des ruches », mais aussi d’affirmer leur appartenance au monde agricole, leur légitimité professionnelle et, plus prosaïquement, d’accéder à des sources de revenus complémentaires à la vente du miel.

Bien qu’il repose sur une enquête très ancrée spatialement (dans la vallée du Rhône), l’ouvrage offre aussi de merveilleuses perspectives sur les interdépendances mondialisées de l’agriculture productiviste. Étudiant des firmes qui cultivent des semences de colza ou de tournesol dans quelques départements français, Robin Mugnier montre comment, pour elles, ces espaces sont avant tout des territoires à s’approprier pour y maîtriser des flux de gènes, de vivants et de marchandises. Il éclaire les stratégies de production de valeurs globalisées qu’elles déploient : importer du matériel végétal du Chili, pour produire des semences en France qui seront exportées en Europe de l’Est où sera produite de l’huile réexportée ensuite dans le système agroalimentaire européen.

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Ce qui se joue ici dépasse largement l’apiculture ou la culture des semences. C’est un mouvement plus général de mise en équivalence et de mise en concurrence des vivants, que la sociologie des sciences et des techniques a depuis longtemps identifié, mais dont Robin Mugnier donne à voir avec précision la matérialité, les gestes, les attentions et les arrangements. En définitive, le livre dessine une image de l’agriculture contemporaine comme une fabrique d’« écologies troublées », profondément instables, qui ne tiennent qu’au prix d’un travail incessant de maintenance. Cette instabilité, comme le rappelle à plusieurs reprises Robin Mugnier, se manifeste dans de multiples filières (de la culture du trèfle à l’élevage des bovins) et espaces. Si elle est, pourrait-on dire, au fondement même de toute activité agricole, elle se fait aujourd’hui au prix d’une instrumentalisation et d’une standardisation du vivant particulièrement intenses.

On pourra regretter que certains angles restent moins développés. Le rôle de l’État, notamment, apparaît en retrait, comme si la régulation publique n’était qu’un décor lointain. De même, la notion d’« agroécologie », pourtant centrale, aurait mérité d’être davantage discutée, tant elle est aujourd’hui l’objet d’appropriations concurrentes. Enfin, on aurait aimé en savoir plus sur la position d’apiculteur professionnel de l’auteur : l’est-il devenu au cours de l’enquête ? L’était-il avant ? S’il évoque dans une note de bas de page que les ambivalences, tensions, qui traversent le monde professionnel des apiculteurs sont aussi un peu siennes, il reste très discret. En dire plus sur la manière dont son enquête a mis à l’épreuve sa propre position professionnelle aurait peut-être apporté un éclairage supplémentaire à cette question banale et essentielle, au cœur de l’ouvrage : comment participer à un système que l’on décrit/décrie ?

Finalement, l’ouvrage laisse une impression durable. Il rend visible l’infrastructure vivante du productivisme agricole et rappelle que ce système ne repose pas seulement sur des machines et des molécules, mais sur un travail diffus, fragile, souvent invisible, de vivants humains et non humains. On espère qu’il trouvera un lectorat abondant et surtout des lecteurs parmi les agriculteurs (semenciers ou non) engagés dans le productivisme. Critique et compréhensif à la fois, il est en effet un objet qui pourrait prolonger la médiation que des apiculteurs, au quotidien, cherchent à opérer dans leurs activités professionnelles.


Giovanni Prete est maître de conférences en sociologie à l’université Sorbonne Paris Nord et chercheur à l’Iris. Il travaille sur les enjeux politiques et sociaux de la santé au travail et de la santé environnementale.