Khlebnikov reconnu

Comme il nous paraît loin et improbable ce temps où Ivan Bounine, pourtant lui aussi un magicien du mot, écrivait de Khlebnikov : « parmi les anormaux, j’ai souvenir d’un certain Khlebnikov ». Ces deux lions de l’écriture ne pouvaient se partager leur commun territoire : la langue russe. Tous les deux, aujourd’hui, la font vivre et tous les deux restent vivants. L’un connut l’exil en France et fut le premier Russe à recevoir le prix Nobel (1933), l’autre vécut en errant dans son pays, transportant ses manuscrits dans sa besace qui, dit-on, lui servait aussi d’oreiller. Tous deux subjuguent : Bounine, par sa sensuelle clarté, Khlebnikov, rapporte Anna Akhmatova, par son « regard originel » et « son don de divination ».


Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922. Trad. du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot. Verdier, 1 144 p., 47 €


Vélimir Khlebnikov (1885-1922) fut longtemps un poète plutôt rare en traduction française; pour autant, il n’était pas ignoré. Les anthologies rappellent son nom, son rôle, son importance, mais on le considérait comme étant difficile à traduire, à faire passer et connaître dans une autre langue que la sienne. Aussi l’a-t-on d’abord tenu sinon retenu comme une curiosité où le génie n’était peut-être pas absent, et en conséquence cantonné, comme cela est arrivé un temps pour Essénine, aux choix très restreints : aux fragments, voire aux découpages. Mais le chemin de la poésie s’impose entièrement ou bien s’efface entièrement. Avec Jean-Claude Lanne (Vélimir Khlebnikov, Zanguezi et autres poèmes, Flammarion, 1996) [1] et aujourd’hui Yvan Mignot, le chemin de Khlebnikov se trace clairement en français.

Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922

Vélimir Khlebnikov, peint par M. Larionov (1910)

Yvan Mignot a choisi de ne présenter que les textes (mais toutes les formes de textes : poèmes, proses, lettres) de la dernière période du poète, depuis la guerre civile jusqu’aux débuts de la NEP (1919-1922). Les traductions sont accompagnées, en fin de volume, d’un exceptionnel travail d’annotation. Il y a là des décennies de recherche et de compagnonnage avec Khlebnikov. Le fait de vouloir mettre sur un même plan créateur proses, lettres, fragments et poèmes montre déjà la singularité de Khlebnikov, dont toute la vie errante fut, dans le même mouvement, création errante. En pleine famine et guerre civile, il écrit, sinon crie, sa faim d’écriture et de poésie.

Le travail de Mignot (comme le fut celui de Lanne) est l’aboutissement d’un long processus d’introduction de Khlebnikov en français. Il ne faut pas oublier ce qui a précédé, même marqué d’insuffisance, parce que ce qui précède tire et amène. Il faut connaître comment Khlebnikov est venu jusqu’à nous, comment en particulier, dès 1947, l’Anthologie de la poésie russe d’Emmanuel Rais et Jacques Robert (Bordas) souligne avec force l’importance de ce poète. En 1960, KA, un choix de textes présentés et traduits par Benjamin Goriély, paraît à Lyon, aux éditions Emmanuel Vitte. En 1967, c’est un Choix de poèmes qu’établit et préface Luda Schnitzer chez Pierre-Jean Oswald. La revue Action poétique publie, dans un gros numéro (septembre 1975), aux côtés de Mandelstam, des textes de Khlebnikov : les premières traductions d’Yvan Mignot. Khlebnikov est d’emblée mis aux côtés des plus grands : Mandelstam, Akhmatova, Tsvetaeva. Il n’est plus tenu comme une sorte d’original, de génie à part, un génie presque gênant : où le placer, et surtout que faire de lui ? Son écriture reconnue, acceptée, ne constitue plus un épiphénomène adjacent, sinon accessoire, de la poésie russe.

Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922

Khlebnikov n’est pas un génial appendice. Il est un poète qui possède pleinement la langue russe et son histoire, ses évolutions, depuis la langue slavonne jusqu’aux slogans de la Révolution. Il est le trait d’union qui va de l’icône à la Tchéka : il ne veut rien ignorer de la beauté et de la violence. Il participe de cette danse du mot à travers les siècles, à la fois créatrice et destructrice, sacrée et sacrilège. Son verbe porte toutes les contradictions, tous les tiraillements et bouleversements de l’histoire russe. En particulier, tout le sang versé. En ce sens, la poésie de Khlebnikov n’a aucun caractère formaliste.

Avec Khlebnikov, la philologie est sœur de la chair et de la vie. Comme lui, sa poésie est délibérément errante. Vivante, c’est-à-dire toujours en recherche, en creusement de l’avenir. Khlebnikov ne se clôt pas sur lui-même. Il n’en est pas moins rigoureux. Et c’est là le difficile pour le traducteur, qui ne peut que transposer le mouvement et l’errance, et abandonner la discipline métrique de la langue originale de l’auteur : par réfraction, sinon (d’un certain point de vue) effraction, on apprend, à travers les traductions, que Khlebnikov est un maître du vers russe. Il s’est formé à la source même de ce qu’on a appelé « l’âge d’argent » de la poésie russe (début du XXe siècle), côtoyant d’abord Viatcheslav Ivanov et Mikhaïl Kouzmine, avant d’initier lui-même le futurisme. Sa langue inventive est autant la nudité originelle de la langue russe dont elle fouille les profondeurs qu’un outil de prospection de l’avenir. Dans son originalité apparente, elle est bien la langue de tous. Familière et incisive. Inédite et de toujours. Elle n’a d’ordre et de système que la vie dont elle accompagne et nourrit le mouvement.

Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922

Vélimir Khlebnikov

Khlebnikov avant-gardiste ? Gardons le mot, mais tout le passé de la langue reste avec le poète. Il ne renie rien et prend en charge tout. Dans les profondeurs du russe, ses poèmes sont d’étonnants filons. Il s’attache à les exploiter sans relâche, au mépris des vicissitudes quotidiennes et historiques. La Russie, la Crimée, le Caucase, l’Iran, la Finlande, sont ses espaces, ses tables de travail. Il y accepte tout. Il accompagne tout : la Révolution et ses violences, la Tchéka, les règlements de comptes, la famine, le typhus… Tout entre dans ses mots. Il n’a pas de jugement, il n’a qu’un regard d’acceptation. Déguenillé sur les routes de la Russie et d’une superbe prosodie classique, il n’a de cesse qu’il n’ait trouvé dans tout ce « bordeau », pour reprendre Villon dont il est un peu frère, dans tout ce « bordeau » politique et social où il erre, un âge de fraternité universelle. Ses poèmes sont autant d’élans de fraîcheur qui franchissent les miasmes d’une époque retournée, bouleversée, maudite par Adonaï, mais certainement pas par Vélimir, qui meurt pourtant d’épuisement et de gangrène le 28 juin 1922. Jamais il n’a séparé sa vie obstinément vagabonde d’une écriture elle-même vagabonde à travers les civilisations, les temps, les lieux. Mais une vie et une écriture choisies, liées, tenues, maîtrisées jusqu’au bout. Russes et universelles.

Ses longs poèmes narratifs ont la manière des vieux récits et bylines (chansons de geste). Une manière à la fois dynamisée et dynamitante. Il en ressort un tableau impitoyable, mais extraordinairement vivant, de la Russie et de son histoire, celle des maîtres et des serfs, celle de la guerre civile et celle des soviets. Un réalisme violent sur les tons mêlés du conte et du récit vrai. Nous sommes bien au cœur battant de l’écriture et de la réalité, ces deux ventricules de la poésie de Khlebnikov. C’est une danse du feu des sons, vocables, dialectes, répétitions et langages multiples, incrustations d’épique, de familier, de grotesque, appels à la langue slavonne, au sanskrit, au persan, aux parlers populaires, aux tournures et à la langue des légendes, des bas-fonds, des lazarets, aux vociférations, aux argots, aux rythmes heurtés ou simplement aux sons étranges. Un appel même à l’indéchiffrable où l’absence et la présence semblent se chevaucher tour à tour. « Ainsi, le discours magique des formules et des incantations ne veut pas avoir pour juge la raison quotidienne. » Ainsi, Khlebnikov met au point un langage transmental (« d’outre âme », préfère écrire Mignot), le zaoum, tout pétri d’histoire, de concret et d’intellect. Une vie totale du mot, une vie par les mots, ouverte, sans compartiments. Sans exil et sans exit. Toute la terre et tout l’homme qu’il creuse, retourne et enracine à la fois.

Vélimir Khlebnikov, Œuvres. 1919-1922

Vélimir Khlebnikov

Khlebnikov est comme d’un premier degré qui contient d’avance et appelle tous les autres. Au rebours de tout, il ne peut faire que long et haut feu en ce trop bas monde où le langage aussi a sa part de direction dans le bien et le mal. Le poète se présente d’une folle sagesse verbale : lui aussi intente un procès à la raison. Les sons, les cris de la vie, comme autant de battements au cœur de la langue, sont sa seule vérité. « Mais il ne fait pas de doute que ces suites sonores sont une série de vérités universelles qui passent rapidement devant le crépuscule de notre âme. » Pour Khlebnikov, la mission de la poésie est celle, tout autant lumineuse que secrète, de la vie même. « Les vers peuvent être compréhensibles, peuvent être incompréhensibles, mais ils doivent être bons, ils doivent être de vérité. » Cette vérité, il la veut tangible, avec une forme, et elle est celle de chaque individu dans sa vie personnelle, son travail, ses fonctions, ses sentiments, son rapport aux autres et à l’Histoire. Une vérité toujours concrète, dessinée, palpable, aussi le mot reste lui-même concret, enraciné. « Un battement de cœur sera alors l’unité de travail », tout autant que l’unité de vie et celle de l’écriture. « Alors, rire et sourire, joie et malheur, langueur et portage de la pesanteur auront même valeur, parce que tous exigent une dépense en battements de cœur. »

Voilà pourquoi l’écriture de Khlebnikov n’est nullement complexe mais avant tout vivante. Pour comprendre un auteur, il suffit de le lire sans oublier la vie, la lecture étant le contraire d’une évasion artificielle, parce qu’elle est le rappel même de la pulsation vitale.


  1. Cf. également par Jean-Claude Lanne : Vélimir Khlebnikov, poète futurien (2 vol., éditions de l’Institut d’études slaves, Paris, 1983).

Christian Mouze

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