De Lviv à Lemberg

Tout a commencé en 2010 par une conférence sur les notions de crime contre l’humanité et de génocide. Philippe Sands est invité par l’université de Lviv à s’exprimer sur ces deux concepts qui furent au cœur des débats du procès de Nuremberg en 1945. Pour cet avocat franco-britannique familier des cours de justice internationales, ce travail est un déclencheur. Il est l’occasion de se pencher sur l’histoire des initiateurs de ces désignations, Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin. Chemin faisant, Philippe Sands retombe sur les entrelacs oubliés de ses propres racines et s’aperçoit que tous ces récits, ancrés dans la tourmente de l’extermination des Juifs en Europe entre 1939 et 1945, s’entrecroisent autour d’une ville. Une ville naguère connue sous le nom de Lemberg du temps de l’Empire austro-hongrois, aujourd’hui devenue Lviv en Ukraine. Arrivé presque par hasard à Lviv, du fait de son métier, Philippe Sands remonte ainsi jusqu’à l’ancienne Lemberg, la ville des siens.  


Philippe Sands, Retour à Lemberg. Trad. de l’anglais par Astrid von Busekist. Albin Michel, 540 p., 23 €


Retour à Lemberg est un livre « à la croisée » : à la croisée de la grande histoire et des histoires individuelles, à la croisée d’un travail de recherche et d’une démarche romanesque, à la croisée d’une interrogation personnelle sur les origines et d’une réflexion générale sur cette justice pénale internationale en construction depuis les derniers grands conflits mondiaux. Et Lemberg, pivot du livre, apparaît comme une ville elle-même carrefour, aux confluents de l’Autriche, de la Pologne et de l’Ukraine, occupée tour à tour au cours du XXe siècle par les Russes, les nazis et les Soviétiques.

« Je comprends votre intérêt pour Lauterpacht et Lemkin mais n’est-ce pas sur votre grand-père que vous devriez enquêter ? », demande, à l’issue du discours, en 2010, une étudiante présente dans l’assistance. La conférence de Lemberg est pour Philippe Sands l’occasion de prises de conscience. Leon Bucholz, son grand-père maternel dont il a été si proche dans l’enfance, n’a-t-il pas gardé tout au long de sa vie un secret enfermé en lui, une zone interdite jamais révélée à son petit-fils ? Philippe Sands se rend compte qu’il aimerait pouvoir lever le silence entretenu par Leon Rita sur ses années d’avant la guerre et son départ de Lemberg pour Paris, qu’il aimerait en apprendre davantage sur ce passé familial.

Philippe Sands, Retour à Lemberg.

Lemberg, au début du XXe siècle

Au cours de son parcours professionnel, Philippe Sands a largement étudié et pratiqué les concepts élaborés par Lauterpacht et Lemkin, mais que connaît-il des motivations qui les ont inspirés ? Que sait-il des mobiles qui ont animé ces deux anciens étudiants en droit de l’université de Lemberg, à l’origine respectivement des notions de crime contre l’humanité et de génocide ? « Je savais comment étaient nés ces nouveaux crimes, je savais comment les termes avaient évolué mais j’ignorais les histoires personnelles qui s’y étaient mêlées […].  L’invitation de Lviv me donnait l’occasion d’explorer cette histoire ».

Il existe une frappante communauté de destins entre Leon Bucholz, le grand-père de Sands, né à Lviv en 1904, Hersch Lauterpacht, venu dans les années 1910 faire ses études de droit dans la ville, et Raphael Lemkin, qui fréquente à cette époque la même faculté et y reçoit les mêmes enseignements que son futur rival intellectuel. Tous trois sont juifs et perdent leur famille dans les rafles organisées sur son territoire par Hans Frank, le gouverneur général de la Pologne occupée, dont le parcours est lui aussi retracé dans le livre. Tous trois connaissent l’exil et voient leurs existences à jamais bouleversées par la montée du nazisme et l’invasion allemande. À la sortie du conflit, Leon est à Paris, à l’hôtel Lutetia, et travaille pour le Comité juif d’action sociale, tentant de réinsérer les survivants des camps dans la vie de l’après-guerre. De leur côté, en Angleterre et aux États-Unis, Lauterpacht et Lemkin se consacrent plus que jamais à leurs travaux, chacun dans des directions différentes. Homme pondéré, épris de rationalité, Lauterpacht développe ses idées sur les droits de l’homme avec pour objectif de placer l’individu au cœur d’un nouvel ordre légal international, mettant fin à l’omnipotence traditionnelle des États. Il sera conseiller pour le procès de Nuremberg, rejoignant successivement les équipes des procureurs américain et britannique. Lemkin, quant à lui, plus passionné, plus fragile aussi sans doute, déploie tous ses efforts pour faire reconnaître par les Américains le crime de « génocide » élaboré par lui et pour le faire consacrer dans le procès. Cela avec l’idée fermement ancrée que ce ne sont pas seulement les civils en temps de guerre, mais avant tout le groupe en tant que tel, qui sont victimes de persécutions, des persécutions inspirées d’abord par des motivations raciales.

Philippe Sands, Retour à Lemberg.

Retour à Lemberg est un livre foisonnant. En même temps qu’il offre une perspective inédite sur la naissance de ces « droits humains fondamentaux » proclamés en 1945 par la charte des Nations unies, il nous invite à rencontrer une série de destins singuliers dont les trames ne cessent de s’entrecroiser tout au long de l’ouvrage. Les principaux protagonistes font chacun l’objet d’un chapitre. À leurs côtés, d’autres figures se dessinent, tandis que Philippe Sands fait partager pas à pas au lecteur les diverses étapes de son travail d’enquête, lui offrant une sorte de making of du livre. Avec le souffle du roman, les personnages s’animent. Miss Tilney, la missionnaire britannique, Inka Katz, la rescapée des rafles nazies, Rita, la femme infidèle, le mystérieux homme au nœud papillon, Brigitte Frank, l’épouse intraitable… Les documents qui les concernent s’accumulent et tous se mettent à exister. D’autres personnages encore viennent compléter le puzzle du récit ou, à l’instar des fils de Lauterpacht ou de Hans Frank, nous servent de guides pour parvenir jusqu’à leurs pères.

Dans un mouvement presque symphonique, toutes les trajectoires finalement se retrouvent et se rejoignent dans les derniers chapitres du livre consacrés au procès de Nuremberg. Les étapes préparatoires, en particulier l’élaboration de l’accusation, sont ainsi relatées en détail de manière passionnante, faisant apparaître les tâtonnements et les désaccords entre les États vainqueurs représentés par leurs juges à l’audience. À Nuremberg, Hans Frank, artisan zélé de la solution finale en Pologne, se retrouve sur le banc des accusés, aux côtés de Rosenberg, Göring, Ribbentrop ou Albert Speer, entre autres. C’est la première fois dans l’histoire du droit international qu’une puissance belligérante est ainsi jugée en la personne de ses dirigeants. Au centre des verdicts – et de la sentence prononçant la mort par pendaison de Hans Frank –, figure notamment la qualification de « crime contre l’humanité », mettant en lumière les importants travaux de Hersch Lauterpacht. Raphael Lemkin, pour sa part, devra attendre quelques années pour que ses recherches soient consacrées par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, votée le 9 décembre 1948 par les Nations unies.

Philippe Sands, Retour à Lemberg.

Procès de Nuremberg (1946) © Farabola/Leemage

Par sa nature composite, qui fait sa richesse et sa singularité, Retour à Lemberg est porteur de multiples interrogations. Le livre renouvelle ainsi les questionnements récurrents soulevés par les textes sur la Shoah où les exigences de vérité et d’intégrité se révèlent d’une nécessité évidente. À quelle vérité peut accéder la démarche documentaire, à quelle vérité peut prétendre l’approche romanesque ? Et que dire de l’équivoque dont le soupçon plane ? Est-elle réservée à la fiction, à sa souplesse et à son tâtonnement, à son aptitude à explorer l’intime, l’écrit documentaire étant forcément objectif et dépassionné ? Est-il neutre par exemple de s’arrêter au destin de Hans Frank de la même manière et sur le même mode qu’à ceux de Lauterpacht et de Lemkin ou à celui de Leon, le grand-père de Sands ? Les faits, même établis par l’enquête, sont-ils toujours univoques ?

Retour à Lemberg, c’est aussi sa force, fait encore rêver à d’autres livres. Il invite ainsi à imaginer un texte plus personnel, allant au-delà du constat de simples coïncidences de trajectoires, et retraçant le long cheminement intérieur de Philippe Sands jusqu’à ce besoin d’élucidation des origines qu’il exprime avec ce projet. Il invite à rêver de portraits qui n’ont pu être ici qu’esquissés, comme celui de Niklas Frank ou celui de Horst von Wächter, ces deux fils de bourreaux dont les destins soulèvent des interrogations si complexes.

Avec toutes les informations et les questionnements qu’il apporte, de l’aube du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui d’où Philippe Sands nous parle, Retour à Lemberg nous fait retraverser avec une vigueur remarquable les heures sombres de la montée du nazisme et de la guerre et assister à la naissance du droit pénal international moderne dans ce moment décisif qu’est le procès de Nuremberg.

Stéphanie de Saint Marc

À la Une du n° 48

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