Utopies majeures

Monte Verità. Vérité sans poésie d’Ida Hofmann (1864-1926), écrit et publié pour la première fois en 1906, est un texte dont la modernité ne cesse d’interpeller le lecteur contemporain. À la fois essai, récit personnel et témoignage de première main sur la création d’une colonie végétarienne au début du XXe siècle sur les rives suisses du lac Majeur, qu’Ida Hoffmann cofonde avec son compagnon, Henri Oedenkoven, ce livre relate les aléas du projet dans les premières années de sa création tout en cherchant à défendre la cause d’un mode de vie inédit, loin des villes et du progrès, au plus près de la nature. Une expérience humaine de vie et de pensée que l’auteure qualifie au moyen d’une métaphore : le tourbillon.

Ida Hofmann | Monte Verità. Vérité sans poésie. Trad. de l’allemand par Marie Bouquet. Préface d’Edgardo Franzosini. La Baconnière, 136 p., 20 €

« Nous faisons partout sensation, sans chapeau, avec nos vêtements simples et amples, nos pieds nus ou seulement chaussés de sandales. » C’est un récit qui positionne le point de vue d’une femme au plus près de sa pensée et de son expérience. Monte Verità. Vérité sans poésie est un texte qui traduit à maints égards une pensée qui cherche à se défaire par tous les moyens de l’ordre social, des conventions, du poids de la tradition et des usages courants, de toute « ingérence autoritaire », qu’elle soit étatique, spirituelle, médicale, jusqu’à celle du mariage, dans lequel Ida Hofmann voit « une prise de possession humiliante de la femme par l’homme ». L’une des qualités de son récit est sa force contestataire, sa liberté de ton vis-à-vis de la morale ambiante de l’époque, le comique aussi prêté à des situations décrites qui sortent de l’ordinaire.

L’enjeu de la question alimentaire sur le Monte Verità, le végétarisme, comporte une dimension politique centrale, qui s’accompagne d’une réforme vestimentaire, et d’un mode de vie naturel, simple, au plus près de la nature : la construction de cabanes air-lumière sans portes ni fenêtres, la plantation de fruits et légumes permettant l’autosuffisance alimentaire. Ida Hofmann raconte les jours de labeur de la construction de la colonie, mais aussi les épisodes qui ont précédé l’achat du terrain, les pérégrinations avec sa comparse Lotte Hattemer vers le lac de Lugano et le lac Majeur à la recherche d’un lieu. Le récit de cette déambulation et de la marche à pied des deux femmes en pleine nature contient à lui seul la force subversive de leur entreprise, qui prête généralement à suspicion dans les villages qu’elles traversent, et leur vaut de nombreuses convocations au poste de police.

Le témoignage d’Ida Hofmann à travers ce texte possède une résonance philosophique et politique forte : qu’est-ce qu’être en santé, qu’est-ce que vivre en communauté, qu’est-ce que marcher librement loin de toutes les assignations sociales possibles, qui plus est en tant que femme ? Écrit et publié en 1906, ce récit à la première personne entraîne dans son mouvement de pensée une multiplicité de questions sur de nouvelles conditions de vie. La force persuasive des propos argumentatifs d’Ida Hofmann conduit le lecteur dans des analyses critiques du capitalisme. Son texte se caractérise par une rigueur intellectuelle qui cherche sans cesse à dénouer un certain nombre de préjugés propres à l’époque de la modernité industrielle naissante et du progrès, à reconsidérer à contre-courant les formes instituées d’organisation sociale, d’égalité des sexes, de pratiques de santé, de bien-être individuel. Son témoignage l’indique : « Le Monte Verità n’est pas un sanatorium au sens commun du terme mais plutôt une école de vie, un lieu (et les lieux de ce type se multiplieront) pour acquérir et développer des connaissances et une conscience élargie… » Le Monte Verità désigne le lieu concret et géographique de toutes les utopies humaines pour les « chercheurs de vérités » que sont artistes, intellectuels, jeûneurs, médecins, ouvriers, aristocrates, anarchistes, adorateurs du soleil… désignés comme tels par Ida Hofmann, et qui y élisent domicile, à court ou à long terme, sur la colline du Monte Verità.

Ida Hofmann, Monte Verita, vérité sans poésie.
Alexander Wilhelm de Beauclair, Hermann Hesse, Henri Oedenkoven et d’autres collaborateurs et visiteurs du Monte Verità (1907) © Fondo Haral Szeemann, Fondazione Monte Verità

En 1900, Ida Hofmann et son compagnon, les frères Karl et Gustav Gräser et la Berlinoise Lotte Hattemer, tous issus de milieux aristocratiques et bourgeois, en rupture radicale avec leurs milieux d’origine, fondent un établissement de soin au bord du lac Majeur, dans le canton du Tessin, en Suisse, dans la lignée des sanatoriums et autres établissements de santé naturelle du début du siècle, à l’image des thérapies d’air et de lumière des médecines naturelles préconisées par le médecin naturopathe Arnold Rikli au milieu du XIXe siècle, que le couple avait rencontré quelques années plus tôt. Le projet, cofinancé majoritairement par Ida Hofmann et Henri Oedenkoven, s’inscrit dans la mouvance de la Lebensreform, la « réforme de la vie », qui prône un retour à une vie simple et naturelle, à la confiance accordée aux ressources du corps humain pour se régénérer et retrouver un équilibre de santé.

Ida Hofmann délimite son expérience de façon chronologique, de la création du lieu en 1900 jusqu’aux premières dissensions en 1906, date à laquelle elle publie son récit. Son expérience, à la fois actuelle et suffisamment distanciée, permet d’y déployer un certain nombre d’observations et de réflexions sur le fonctionnement du lieu et de la communauté. L’auteure consacre tout son récit à narrer les débuts de la fondation en partant d’un constat critique sur les modes de vie capitalistes des grandes métropoles, qui motive le caractère militant et la dimension politique du projet de colonie du Monte Verità : « le projet d’Henri est de fonder un établissement de soins pour des visiteurs qui, grâce à un mode de vie sain et naturel, cherchent soit un repos temporaire, soit la guérison complète par un séjour permanent en se ralliant à des idées et à sa cause en paroles et en actes ». Son récit, riche à plus d’un titre, documente la médecine naturelle de l’époque, de la naturopathie au végétalisme, en réaction à la médecine universitaire naissante, au moment où ces soins sont à peine répandus en France. Son texte, marqué par les micro-récits anecdotiques, renseigne aussi sur les courants intellectuels relatifs aux enjeux de l’éducation des femmes et plus largement au système éducatif, et aux idées les plus progressistes en matière de travail et d’organisation sociale, dont le Monte Verità est un espace d’épreuve à lui seul.

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Ida Hofmann insiste sur la dimension radicale de ce nouveau mode de vie propre à la colonie du Monte Verità. Un « retour à la nature » ne constitue pas, selon elle, un simple retrait de curiste en recherche de santé, mais un acte politique et spirituel qui vise à transformer profondément l’individu qui s’y engage. Son texte relate les parcours personnels de chacun des fondateurs du Monte Verità. Tous font l’expérience d’une rupture fondatrice. Ida Hofmann, formée au conservatoire de Vienne, professeure dans un établissement de musique, quitte son statut d’enseignante pour se dédier entièrement à la création de la colonie. Karl Gräser, militaire de son état, quitte le statut de lieutenant de l’armée autrichienne. Lotte Hattemer délaisse son milieu familial traditionaliste. Henri Oedenkoven, fils d’un industriel fortuné, malade, se guérit en cure et opère un changement de vie radical avec ce projet consistant à créer un établissement de soin naturel. La petite communauté des fondateurs du Monte Verità quitte l’Allemagne pour se consacrer à cette vie en communauté, ponctuée par le travail sur le terrain et les cures d’air, d’eau et de soleil. Très vite, le lieu acquiert de la notoriété, due en partie au magnétisme et à la beauté du lieu, entre prairies, soleil et lac : « Notre projet fait parler de lui et le général Lassalle, un officier anglais à la retraite, se présente un jour chez nous afin de faire notre connaissance. Un autre Anglais écrit à Henri : inspiré par les textes de Tolstoï, il souhaite mettre un terme à sa carrière d’employé de banque pour manier la pelle et la bêche et demande conseil ».

En lisant Ida Hofmann, on pense à tous ces récits qui scellent un retour à la nature comme un retour à un état de vie antérieur. Son texte brasse et travaille incessamment les termes de nature et de culture, jusqu’à prolonger les fictions philosophiques et les essais romanesques de la fin du XIXe siècle. Son récit renoue avec toute une filiation littéraire où le motif du retrait dans la nature et de la fuite du monde social inaugure une vie nouvelle. Ida Hofmann vante et cite les textes de Léon Tolstoï, qui pour elle est « le défenseur des idéaux de liberté et de droits humains ». En creux, on pense aussi au Walden de Henri David Thoreau où le narrateur se retire dans les bois et témoigne de son aventure aussi bien matérielle que philosophique, de la construction d’un mode de vie minimaliste qui suit les rythmes de la nature et redéfinit ses véritables besoins à son contact. Le récit d’Ida Hofmann fait fortement écho à tous ces récits d’organisation de vie en relatant les étapes progressives de sa construction : le choix d’un terrain pour s’établir loin du monde social, l’organisation matérielle, les gains attendus réinvestis dans l’entreprise à travers la plantation de cultures.

Ida Hofmann, Monte Verita, vérité sans poésie.
Ida Hofmann © Fondo Haral Szeemann, Fondazione Monte Verità

Le mouvement du texte, dans son fil chronologique, repose sur l’évocation des principales figures marquantes du Monte Verità. Ida Hofmann évoque notamment des médecins ou des ouvriers qui cherchent à recouvrer la santé par des méthodes naturelles, que ce soit la gymnastique en plein air, la méditation, la marche à pied, les bains d’eau et de lumière, le naturisme, le choix du végétarisme. De nombreuses figures d’intellectuels de l’époque ponctuent le récit et déterminent aussi les associations d’idées de l’auteure sur des sujets aussi variés que la théosophie, les séances de spiritisme, les conférences sur le libéralisme, l’anarchisme, le socialisme. Ida Hofmann portraiture ainsi le théosophe Günther Wagner qui y expose sa doctrine théosophique en 1902, le médecin Babinski et les courants de l’hypnotisme qu’il présente, ou encore l’ouvrier Fritz Röhl, menuisier et vitrier de son état, présenté comme un autodidacte, qui recouvre la santé par le végétarisme et propose aux hôtes des conférences sur l’utopie socialiste. La force spirituelle de l’art est également présente dans son texte : Ida Hofmann cite la musique de Wagner, la prestation de la danseuse Isadora Duncan. Après 1906, le Monte Verità sera l’un des foyers artistiques de la danse moderne.

L’un des attraits du récit d’Ida Hofmann est de rendre compte de la complexité et des embûches rencontrées dans la formation d’une telle aventure collective, que ce soit sur les modalités de participation entre les associés, des dissensions entre les membres sur des questions d’égalité sociale et d’égalité des sexes, les désaccords d’ordre politique entre socialisme et communisme, et la difficulté à statuer sur la nature du projet du Monte Verità, dont la dénomination et les termes restent à définir entre coopérative, entreprise, communauté, micro-société. Mais les dissensions portent surtout sur le sens de ce « retour à la nature » qui fait sens de façon différente pour chacun des membres de la communauté, qui n’est jamais pour Ida Hofmann qu’un retour à une nature cultivée et non à un état primitif à proprement parler. Les frères Gräser défendent la collectivité communiste et le coopératisme comme solution politique, tandis qu’Ida Hofmann tend le plus souvent à vouloir tempérer la « fièvre mystique » de Lotte Hattemer et les « élans utopistes » des frères Gräser, qui souhaiteraient construire un établissement sur le modèle d’un « phalanstère à la Fourier ».

Le récit, dans sa rigueur chronologique, cherche à saisir l’authenticité de l’expérience du Monte Verità tout comme sa part déceptive et les échecs rencontrés. La part de « vérité » qui prévaut sur celle de « poésie » oriente son texte vers une forme de tempérance et de mesure sur les expériences acquises au fil des années. En même temps qu’elle pointe la part essentiellement humaine et vivante, mouvante, de la création de la colonie végétarienne, Ida Hofmann ponctue régulièrement son récit par ce terme qu’elle place au cœur de son expérience, qui agit à la fois comme un principe moral qui devrait guider la conduite de ceux qui s’engagent dans ce projet de colonie, mais aussi comme un principe unificateur d’une communauté d’individus aux motivations personnelles multiples, dans sa recherche de vie authentique. Le désir de vérité qui régit son récit est aussi motivé par une volonté de s’en remettre à ses observations personnelles, et à écrire selon sa perception. Henri Oedenkoven et Ida Hofmann sont tous deux imprégnés des courants philosophiques de l’époque, influencés par le philosophe et naturaliste Ludwig Büchner et son ouvrage Kraft und Stoff, « Force et matière », qui préconise un mode de connaissance par l’expérience sensible. Ida Hofmann ancre son expérience de femme au cœur de cette influence en y apportant ses propres convictions féministes et militantes.

Monte Verità. Vérité sans poésie est un texte empreint par endroits de solennité, directement adressé aux générations futures, conscient du caractère révolutionnaire et hors du commun de l’entreprise, qui vise à être redupliquer ailleurs. Ida Hofmann ne sous-estime pas la force de réveil de son propre texte. Son témoignage est animé par ce mouvement rétrospectif propre à la réflexion distanciée, qui permet de reconsidérer les défis des multiples questions posées à la communauté. Ida Hofmann procède par reprise critique sur ses idées antérieures, en faisant des constats sur les contradictions internes au projet initial, sur ses propres contractions personnelles, notamment sur les modes d’organisation de la communauté qui finissent par dupliquer les organisations sociales habituelles. L’un des attraits de son livre est de considérer en creux les contradictions qui la traversent, en dénonçant par exemple l’inégalité sociale fondée sur l’exploitation de l’homme et la propriété privée, qui la poussent à réévaluer certains faits de son expérience allant pourtant dans ce sens : « avoir recours à la catégorie des employés devient inévitable et je constate que nous reprenons volontairement des organisations autrefois adoptées sans réfléchir alors qu’elles peuvent être améliorées lorsqu’on procède par étape et consciemment ». Ces allers et retours entre les idéaux projetés et l’expérience vécue font de ce récit un texte riche et toujours très actuel sur les enjeux de la réduction de la durée du temps de travail, la force contestataire du temps libre, la puissance du corps à recouvrer sa santé naturellement, et même le mouvement révolutionnaire de la marche à pied, qui pourrait aller jusqu’à « vaincre le capitalisme ».