Dans la vie d’un autre

Pierre Péju aime raconter des histoires, et il suit volontiers la trace des poètes romantiques qui portèrent le conte à son apogée. Il imagine cette fois trois personnages, à trois étapes différentes de la vie : la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse. Une femme artiste se voit supplantée par le jeune voyou qu’elle a recueilli, un écrivain entre à demi consentant dans la peau d’un archéologue, un homme est lié à la mort par un pacte inédit… et tous sont mal à l’aise et doutent. Sont-ils vraiment ceux qu’ils croient être ? L’image qu’ils renvoient aux autres est-elle fiable et conforme ? Et d’où leur vient ce sentiment d’illégitimité que suggère le titre « Effractions », comme s’ils n’avaient aucun droit à être là où ils sont ?


Pierre Péju, Effractions. Gallimard, 304 p., 21 €


Les titres choisis par Pierre Péju ont le mérite de la clarté : celui de la première nouvelle, « Effractions », prélude à la brusque irruption du jeune Thomas, non seulement dans la propriété de la plasticienne Alice Watt, mais aussi dans l’intimité même de son existence d’artiste. Le titre de la seconde nouvelle, « Usurpation », laisse clairement entendre qu’un des personnages (en l’occurrence, le narrateur) va se glisser dans l’identité d’un autre. Quant au dernier, « Péremption », il ne surprendra le lecteur que dans la mesure où, cette fois, c’est la vie humaine qui, comme un vulgaire produit de consommation, se voit attribuer une date limite à ne pas dépasser.

Les noms donnés aux héros de la première nouvelle sont chargés de signification : l’artiste reconnue, mais dont le talent s’essouffle, s’appelle Alice comme l’héroïne du conte, et Watt comme l’auteur de Lucifer au chômage ; le jeune homme qui s’introduit dans son domaine et bouleverse sa vie est prénommé Thomas, comme l’apôtre qui posa le doigt sur les plaies du Christ, mais aussi comme le héros du roman de Cocteau porté à l’écran par Georges Franju, Thomas l’imposteur. Des références qui peuvent se révéler lourdes à porter ! Lorsque Thomas quitte ses acolytes en fuite après un braquage raté, il s’enfonce dans un paysage marécageux et hostile pour en ressortir avec l’impression « d’être passé, comme dans un conte, ‘‘à travers’’ quelque chose. Il se trouvait de l’autre côté d’un miroir terni depuis longtemps, ou d’une invisible paroi de verre. Avant la grande métamorphose ». On ne saurait dire les choses plus clairement, même si la parodie hésite encore entre Joseph Conrad et Lewis Carroll… Voilà Thomas endormi sur une île, lové sous une sculpture monumentale et brinquebalante réalisée par Alice Watt, personnage ambivalent, à la fois sorcière des contes et substitut maternel, qui va devenir malgré tout sa protectrice.

Effractions, de Pierre Péju : dans la vie d’un autre

Pierre Péju © Francesca Mantovani/Gallimard

De leur confrontation surgit l’artiste enfoui au plus profond du jeune homme, qui retrouve soudain la veine créatrice de son enfance, oubliée sous les strates d’une vie bancale dans laquelle il s’était fourvoyé au point de perdre son juste et véritable chemin. Au terme d’une course frénétique à rebours de l’espace et du temps, Thomas remet la main sur ses carnets anciens, renoue avec celui qu’il a été, puis disparait, suivi de peu par celle qui l’a rudoyé autant qu’elle l’a aimé, qui l’a mis symboliquement au monde une seconde fois, mais dont il a en retour ruiné la vie.

L’effraction est donc plurielle, du hold-up foireux du début à l’intrusion sur l’île d’Alice Watt, et jusqu’à l’envahissement progressif de la vie de cette dernière, littéralement évidée par le jeune importun qui vampirise son art. Mais une même vie ne peut habiter deux personnes, et les créateurs malheureux et insatisfaits s’effacent devant leurs œuvres qui, elles aussi, sont vouées à disparaitre « sous une chape d’oubli ».

La seconde nouvelle est ancrée dans la réalité politique de la fin de l’année 2010, au moment où la révolution dite du jasmin s’apprête à « dégager » Ben Ali du pouvoir à Tunis. Sans doute, Pierre Péju, qui est allé lui-même en Tunisie, parle ici d’expérience, et lorsqu’on considère que le récit est écrit cette fois à la première personne et que le narrateur est aussi écrivain, les indices semblent concorder pour qu’on y voie le plus personnel des trois textes du recueil.

Pierre Péju inscrit clairement son récit dans le sillage du conte fantastique, particulièrement dans sa version allemande représentée par Hoffmann ou Chamisso. Réactualisant le thème du double qui en constitue un élément majeur, les deux personnages, le narrateur-écrivain et l’archéologue, se ressemblent tant que l’un peut entrer sans difficulté dans la peau de l’autre, et qu’au terme d’une aventure digne des romans d’espionnage les plus stéréotypés, la même scène se reproduit dans des toilettes d’aéroport, la première fois à Paris, la seconde à Tunis : dans les deux cas, le héros est victime d’un malaise. Les scènes sont parfaitement symétriques, à cette différence près (mais elle est de taille) que l’écrivain quittant Tunis pour revenir à Paris et à sa vie d’avant ne projette plus aucun reflet dans le miroir qui lui fait face. Où donc est-il passé ? Voilà le narrateur aspiré dans le monde du conte !

Cette seconde nouvelle, en montrant le plaisir et le danger qu’il y a à entrer par curiosité (autant que par effraction) dans la vie d’un autre, est aussi une transposition littéraire malicieuse des risques du métier d’écrivain, car « on ne transforme pas impunément les gens en personnages ». Jusqu’où va la parenté entre un être vivant et un personnage de roman, la ressemblance entre la vie réelle et la vie imaginée par celui qui crée une fiction à partir de ses observations ? Considérant son œuvre qui, séparée de son auteur, vit désormais sa propre vie, on est tenté de croire que le narrateur-écrivain de cette nouvelle s’adresse ironiquement à l’auteur lui-même lorsqu’il se surprend à « envier ses personnages » pour leur vie si différente de la sienne. Quelle satisfaction, mais aussi quelle impudence (ou imprudence ?), de « se mettre dans la peau de quelqu’un qu’on ne sera jamais » !

Effractions, de Pierre Péju : dans la vie d’un autre

Le héros de la troisième nouvelle, Victor Sédol, est aussi un écrivain. Un homme de soixante-dix ans qui n’a publié qu’un seul livre – lequel fut quand même un grand succès de librairie – et qui se reconnait à la lecture de ses carnets une multitude de « moi » différents. « Plus ou moins profonds. Plus ou moins énigmatiques », comme autant de doubles qui atomisent sa personnalité et paralysent sa force créatrice. Mais, selon une ancienne croyance, rencontrer son double, celui que Victor appelle « ce vieux pervers », c’est aussi être proche de sa fin. Entré dans la vieillesse, l’écrivain s’engage dans une sorte de jeu avec la mort en s’inscrivant à une étrange mutuelle qui permet à l’adhérent de mettre un terme digne à sa vie avant que les maux et les souffrances ne surviennent, comme ce fut le cas pour Proust ou Maupassant que Victor Sédal (faut-il songer à « sédation » ?) relit avec grand intérêt.

Mais ici, celui qui désire mourir ne met pas lui-même fin à ses jours, et ne demande pas non plus l’aide d’un médecin : le suicide assisté prend la forme d’un assassinat, à cette nuance près que la victime est consentante, et que chaque membre de la mutuelle accepte de donner la mort à un autre adhérent avant de la recevoir lui-même. Ainsi s’institue une solidarité inédite entre ceux qui tuent et ceux qui meurent dans l’ignorance absolue des détails de l’opération, à un terme librement fixé par eux, mais irrévocable. Après avoir, comme on dit, mis de l’ordre dans sa vie, Victor ne peut s’empêcher d’en vouloir encore goûter un peu les plaisirs, de revoir sa femme et sa fille, et même de s’interroger sur son désir d’en finir, car « le ‘‘moment voulu’’, après tout, il n’est voulu par personne ».

Effractions est un livre de maturité, comme si l’auteur, fort de son expérience vécue, ajoutait çà et là une tonalité automnale à sa palette habituelle. Mais on y retrouve tout ce qui fait le style de Pierre Péju, son élégance, son regard sur l’existence et sur la condition humaine influencé par sa fréquentation des philosophes antiques et des romantiques allemands. La naissance, l’entrée dans le monde sous son identité humaine, n’est-elle pas toujours une effraction et non un choix ? À chacun de vivre ensuite pour trouver qui il est. Mais il faut pour cela, suivant les recommandations des anciens Grecs transmises ici par Péju, savoir empoigner à temps « la mèche de cheveux qui pend devant le visage de Kairos, ce jeune dieu de l’opportunité » avant qu’il ne soit passé – et avec lui l’occasion qu’on a laissé filer…


EaN a rendu compte de Reconnaissance et de L’œil de la nuit.

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