Dans Portrait de l’artiste en sale môme, Yann Dedet évoque avec verve et passion les liens professionnels et amicaux qu’il a tissés avec Maurice Pialat autour des films dans lesquels il a œuvré comme monteur. Le portrait qu’il fait du réalisateur dépeint un personnage bourru mais poétique, provocateur et à l’humour féroce.
Yann Dedet est une figure majeure du cinéma français de ces cinquante dernières années. Monteur au début de sa carrière et jusqu’à aujourd’hui, il est aussi scénariste, acteur et réalisateur de films documentaires. Écrivain depuis une vingtaine d’années, le cinéma s’impose toujours en sujet central de ses livres. Il écrit notamment en 2020 Le spectateur zéro. Conversation sur le montage, un livre d’entretiens où il retrace ses collaborations avec François Truffaut, Claire Denis, Cédric Kahn… et explique avec passion son métier et les techniques du montage. On lui doit également Le principe du clap en 2022, dans lequel « le plus célèbre monteur français » revenait sur son apprentissage et son initiation à la pratique du montage.
C’est encore de montage qu’il s’agit dans Portrait de l’artiste en sale môme et… du cinéaste Maurice Pialat. À rebours du titre du livre, ce n’est pas vraiment un portrait et encore moins une biographie. Mais tout Pialat est là, cet « ours auvergnat » à « l’humour à casser des briques » qui donnait des surnoms « aux petits oignons » à ceux qu’il affectionnait, comme ce « petit jockey » ou « l’autre zig » qu’il destinait à Truffaut. Derrière Pialat ou à ses côtés, Yann Dedet parle de lui-même avec modestie et humour et accepte les brimades et la brutalité du cinéaste. L’équipe, les comédiens, les techniciens, sont « heureux de se faire engueuler parce qu’ils savent que le patron se fait les mêmes reproches », écrit l’auteur qui ajoute : « il est inutile de plaider la cause de ceux qui ne se fondent pas dans le cinéma de Maurice Pialat ». À tous, techniciens ou comédiens, Pialat adresse des critiques, fait des reproches sur un ton moqueur, donne des indications souvent contradictoires comme lorsqu’il attaque un acteur avant de lui décerner un satisfecit. Pialat faisait aussi preuve de violence. Lors du tournage de Loulou, il avait giflé Arlette Langmann, sa compagne et scénariste, la « Madame de Grand Air » ainsi qu’il la surnommait.
Yann Dedet lui non plus ne sera pas épargné. Monteur de Loulou, il voit sa méthode de travail, au cœur de ses compétences, critiquée et moquée par une sortie au ton professoral d’un Pialat paradoxalement théoricien : « plans qu’on quitte là où ils auraient dû commencer, ou même qui commencent là où il faudrait les quitter » Yann Dedet croit deviner dans ces critiques une incitation à mieux faire : « on dit de Pialat qu’il est dur, mais en réalité il nous élève », assure-t-il. Le tempérament provocateur de Pialat est légendaire. On a en mémoire son éruption lors de la remise de la Palme d’or 1987 pour son film Sous le soleil de Satan : « je ne vais pas faillir à ma réputation, je suis surtout content ce soir pour tous les cris et les sifflets que vous m’adressez. Et si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. » Notons qu’à cette occasion Yann Dedet recevait le César du meilleur montage, toujours pour Sous le soleil de Satan.
Si le livre du maître-monteur décrit les relations tumultueuses et néanmoins amicales entre les deux hommes, il évoque des moments de tournage où des acteurs, des réalisateurs se croisent autour de Pialat ou échangent avec lui. Autant Pialat reste là encore égal à lui-même, grognon, brutal, humiliant même… autant Yann Dedet les valorise et les magnifie. Il se souvient qu’il avait eu du mal à monter des contrechamps face au « visage vibrant » d’Isabelle Adjani, « sonore comme un portrait du Fayoum » dans L’histoire d’Adèle H. Quant à Isabelle Huppert, « elle illumine le film [Loulou] avec cette légèreté qui la grandit. Tout comme les excès de Depardieu finissent par le spiritualiser ». Dans Police (1985), monté par Yann Dedet, Sophie Marceau joue le rôle d’une ancienne petite amie d’un trafiquant de drogue. Maltraitée par Depardieu et Pialat, aussi bien sur le plateau qu’en dehors, Yann Dedet dit d’elle « qu’elle défend sa peau sur deux tableaux, son personnage et sa personne… tout l’élève dans son rôle… elle parfait un film dont elle n’est pas le moindre élément de la réussite ».

Provocateur, brutal, dur, oui, mais quel cinéaste d’exception ! Pialat est un réalisateur aux pratiques et aux conceptions étonnamment singulières, aux antipodes du cinéma mainstream. Yann Dedet dit de lui qu’il est un anti-professionnel du cinéma, opposé à tout ce qui est formel : « on n’en a rien à foutre des problèmes techniques », crie-t-il en s’adressant à sa scénariste Arlette Langmann, lors du tournage de Loulou. Les procédés de mise en abyme, par exemple, sont des « bagatelles » qui font perdre du temps. Même la musique n’a pas toujours sa faveur, elle encombre et serait pléonastique. Dans Loulou, « pas une once de musique extradiégétique n’aura droit de cité, à part celles jouées ou enregistrées en direct », explique Yann Dedet. Et que dire de ces « basé sur des faits réels, ces avertissements imbéciles… qui sont un mépris pour la fiction ».
Les rajouts d’ambiance, les bruitages, sont des « couches de peinture en trop » qui brisent la fluidité et la légèreté des séquences. Fluidité et légèreté d’ailleurs qu’il aime à accentuer et autour desquelles il improvise comme lorsqu’il laisse tourner la caméra avant ou après le plan, sans que les comédiens s’en rendent compte, ou lorsqu’il pousse le plus possible la longueur des plans. « Adieu aux clips, remplacés par le ronronnement du moteur de la caméra déclenché en douce par le cameraman… », précise Yann Dedet. Théorique, il définit le plan comme étant « constitué d’une image nette, suivie d’une image floue persistant sur la rétine – la post-image – fluidifiant le déroulement du film ». Ainsi, le sens du récit filmique n’arriverait que progressivement. « Improviser c’est écrire », énonce Pialat et Dedet d’ajouter, paraphrasant Héraclite : « Pialat ne fait pas deux films dans la même eau. »
Est-ce bien un portrait de l’artiste que nous offre Yann Dedet ? Certes, tout tourne autour de ce Pialat qu’il admire, qu’il respecte, qu’il vénère presque. Mais il nous parle aussi et surtout de cinéma, des films et des gens du cinéma. Et il le fait, emporté dans des élans poétiques lumineux et impressionnistes revigorants. Ses fresques métaphoriques sur le travail de tournage ou de montage sont fascinantes : « Le tournage, cet avènement possible mais fragile que l’oxygène menace de corroder, comme on voit fondre sous la lumière du jour, qui pénètre dans les souterrains d’un futur métro, les fresques de Fellini Roma. »
Lorsqu’il travaille au montage – sa passion –, il a « l’impression de refaire le monde, ou du moins de participer à redessiner des parcelles d’un monde inventé… c’est un travail de sculpture, d’architecture et de musicalité [qui] est enivrant » et plus loin il ajoute : « Je monte les dérapages, les imprévus, pépites trouvées dans les rushes, je défends des pas de côté. » Avec une pointe de nostalgie il énumère les enchaînements du montage : « les moments à monter surgissent hors de l’écran de la Moritone, comme s’ils se dégageaient eux-mêmes de leur gangue… Ces longs serpents de celluloïd qui se lovent, le bac qui les contient, le tranchant de la presse et le scotch qui rassemble ces parties d’un tout en cours d’ébauche font naître sous tes yeux un ensemble visuel et sonore qui pulse d’une dynamique élémentaire, rythmée, dans les rouages de la mécanique qui ronronne, par les claquements des pellicules à l’odeur acide qui s’embrassent dans le bac qui les reçoit ».
Ses envolées ne l’empêchent pas d’écrire parfois « populo » et souvent de façon confuse voire incompréhensible pour quiconque n’est pas cinéphile ou ne possède pas une culture encyclopédique du cinéma. Il fait de nombreuses références à des cinéastes, des musiciens, des séances de tournage qui réduisent la clarté du récit. Il cite des noms qui apparaissent soudainement sans que l’on sache qui ils sont ni ce qu’ils font. Mais nous ne pouvons pas lui en vouloir. Son érudition nous oblige à rechercher ses non-dits, à fouiller dans ses hors-champs. Et son récit, découpé et monté comme un film, nous gratifie de moments de poésie, de liberté et d’élégance retenue. Avec cet ouvrage, Yann Dedet nous donne en partage son amour du cinéma, sa vie de cinéma.
