L’œil de Cocteau

Né en 1889, poète, écrivain, cinéaste, dramaturge, mais aussi peintre, dessinateur, céramiste, Cocteau est partie prenante dès sa première jeunesse des luttes de l’avant-garde, à un moment où le monde de l’art se reconstruit, bouillonne, s’affronte : fauvisme, dadaïsme, cubisme, surréalisme… Pour ces Écrits sur l’art, David Gullentops a compilé et trié un important corpus ; il nous offre un dictionnaire alphabétique des artistes vus par Cocteau – ses contemporains en majorité, mais pas seulement –, peintres, sculpteurs, photographes… Coco Chanel a son entrée. Beaucoup, bien sûr, sont ses amis.


Jean Cocteau, Écrits sur l’art. Édition de David Gullentops. Gallimard, coll. « Art et artistes », 392 p., 26 €


Chaque entrée est accompagnée des textes dans l’ordre chronologique que Cocteau a consacrés à l’artiste concerné. La toute première étude date de 1915, sur Albert Gleizes ; la dernière, sauf erreur, concerne Jean Lurçat, en août 1963. « Quatre grandes catégories, écrit Gullentops : les articles à part entière, les préfaces pour des expositions ou pour des ouvrages, les hommages composés en vue d’une commémoration ou d’un décès, enfin les véritables études. » Le choix du classement par ordre alphabétique (de Berenice Abott, avec un texte de 1928, à Antoine Watteau, en 1937) permet de voir les constantes ou les variations de Cocteau sur l’artiste (le plus significatif, on va y revenir, est la révision de son regard sur Matisse entre 1919 et 1949). Un autre choix aurait été celui de la simple chronologie, mais on est amené, de toute façon, à faire parallèlement cette deuxième lecture.

Écrits sur l'art : l'œil de Jean Cocteau

Jean Cocteau (1923) © Gallica/BnF

Ce serait une erreur de penser que, quand il s’agit de ses amis, l’intérêt que manifeste Cocteau ne serait que l’expression de l’amitié : son esprit joue et lutte avec sa sensibilité comme un nageur avec l’eau. Il serait également erroné d’imaginer que, beaucoup de ces écrits concernant ceux qu’il côtoie, on n’aurait affaire qu’à des passages de plats. Il est vrai que Cocteau évite souvent la critique négative sur ses contemporains, soit qu’il les ménage, soit que ce ne soit pas son génie d’être acerbe (cependant, il est et se veut combatif). Il est amusant de le voir botter en touche quand on l’interroge sur Dalí en 1951… On note d’ailleurs qu’il n’y a pas d’entrée Dalí. S’il y a parfois de la complaisance dans ces textes, souvent de circonstance, il y a surtout le bonheur d’écrire, et d’écrire sur ce qui l’intéresse le plus : la création.

Recherche de la beauté et de l’invention en art d’où qu’elles viennent, la plupart de ces Écrits sont des exercices d’admiration, beaucoup plus que la construction d’une esthétique. D’autant que la labilité de Cocteau (le « touche-à-tout » qu’on lui reproche, qu’il sait qu’on lui reproche) l’empêcherait de s’en tenir à une seule voie. Cela n’empêche pas sa pensée sur l’art d’être ferme et argumentée. C’est comme s’il jetait successivement dans l’espace d’aériennes architectures qu’il reprend ou modifie pour essayer leur viabilité en lui-même. Pas étonnant qu’il se sente si proche d’un esprit comme celui de Vinci. Il le célèbre presque comme une autojustification.

Qu’est-ce qui détermine en lui le sentiment de la beauté, du génie ? À cette interrogation, peut-il trouver une réponse ? Une constante, au moins, et c’est un cliché : la certitude qu’un artiste cherche à travers sa création l’autoportrait de son propre, et insaisissable, être créateur. À propos de Vinci : « Léonard fut son propre archéologue […]. Il lui fallait coûte que coûte […] obtenir le vaste autoportrait obtenu en fin de compte par l’ensemble des œuvres que les ténèbres de notre corps expulsent » (1959). Mais ce cliché, il le sublime en poète, dans un bouillonnement lui aussi créateur. Et il en a conscience : « je crois qu’on est presque obligé, en parlant de Rembrandt, d’en parler en poète… » (Rembrandt, 1956, dans un entretien avec Aragon sur le musée de Dresde). On ne peut mieux exprimer la tonalité de ces Écrits.

Cocteau procède par éclats de lumière. Il s’autorise tous les coq-à-l’âne, toutes les digressions. Un texte sur Giorgio De Chirico, en 1928, est constitué pour moitié de maximes en forme de flèches : « Il est difficile de sortir un écrivain de cette ombre qu’est une grande lumière » ; « [le grand public] nomme audacieux un homme qui prolonge une vieille audace » ; ou encore : « La poésie c’est l’exactitude, le chiffre. Or les gens trouvent l’inexactitude poétique, romanesque. La foule adore l’inexactitude avec l’air vrai. Je me demande si les journaux de chantage relatent des faits inexacts parce qu’ils les apprennent de quatrième main, ou s’ils faussent le vrai par une profonde connaissance du goût du public ». « Journaux de chantage », c’était à l’époque le nom donné à une presse devenue commerciale.

Écrits sur l'art : l'œil de Jean Cocteau

Une autre partie du même texte sur De Chirico est composée de réflexions sur Picasso : « Picasso est un peintre mystérieux. Son mystère vient de ce qu’il est un grand peintre et que toute grandeur est mystérieuse… L’élégance beaucoup plus que l’obscurité rend une œuvre invisible. Picasso est l’élégance même. Cela lui assure l’invisibilité. » Car son admiration jamais démentie pour Picasso lui sert d’étude sur le vif de ce qu’est le génie créateur : « Les objets, les visages le suivent jusqu’où il veut. Un œil noir les dévore et ils subissent, entre cet œil par où ils entrent et la main par où ils sortent, une singulière digestion » (Picasso, 1923). Digressions, donc, mais on pourrait dire aussi approche par cercles concentriques de sa pensée devant le mystère de l’œuvre.

Au fur et à mesure que l’œil de Cocteau s’aiguise, son champ s’élargit, le passé de l’art revient éclairer sa vision – le texte de 1946 sur Vermeer est une merveille. Il prend du recul avec les luttes qu’il a menées ou qu’il a accompagnées, il prend du recul avec lui-même : « Comme cela est loin. J’étais si jeune et j’avais tant de fougue, tant de malédictions toutes prêtes ! À cette époque, Vuillard, Bonnard m’apparaissaient comme des conservateurs. Je ne savais pas encore que c’étaient des saints » (dans un entretien en 1951 avec André Parinaud). Même magnifique mea culpa dans un texte de 1950 sur les nabis. Son évolution esthétique, c’est l’affermissement de sa liberté de donner la priorité au créateur sur les écoles. Et il insiste sur sa liberté d’esprit. Peut-être comme une défense contre ses amitiés, mais sa souplesse jusqu’à l’acrobatie, et qu’il cultive, ne pouvait se laisser enfermer dans le dogmatisme. Si Cocteau défend une cause, il n’hésite pas à défendre des causes contradictoires, de même qu’il ferraille pour les artistes décriés, ceux qui sont mis ou se veulent à l’écart des mouvements – à son image, le fait pour lui d’être un exclu n’étant d’ailleurs pas toujours de son choix.

Les règles et doctrines, ce n’est pas qu’il s’en garde : elles n’adhèrent pas. Il sourit des « ukases de [ses] amis », des « règles d’Aristote du cubisme ». Et cela même si, peut-être, c’est sous leur influence qu’il « rate » Matisse. En 1919, le premier texte sur Matisse nous étonne – nous qui avons le recul d’un siècle – par ses réserves : « Matisse doute, tâtonne, hésite au lieu d’approfondir sa découverte… » Faut-il y voir un corollaire à la fois de la rivalité Picasso-Matisse et du respect que Cocteau a pour le génie de Picasso dont il désirait alors l’amitié ? Le travail du peintre, leurs conversations, ont contribué à le former : dès 1915, il écrit sur le cubisme, et à partir de 1916 sur Picasso, après la première rencontre avec lui dans l’atelier de la rue Victor-Schœlcher.

En 1920, dans L’Esprit nouveau. Revue internationale d’esthétique, l’attaque contre Matisse est plus violente encore : Matisse est donné en exemple du « rapin » « qui ne réfléchit pas ». Cocteau attendra 1949 pour saluer dans un texte le génie de Matisse, et cela devient : « J’ai pour Matisse et Picasso une admiration profonde ».

Écrits sur l'art : l'œil de Jean Cocteau

Henry Matisse par Alvin Langdon Coburn (mai 1913) © The New York Public Library Digital Collections

Est-il raisonnable de penser que l’amitié avec Aragon, retrouvée dès avant 1940, a aussi contribué à modifier son œil ? Aragon en 1940 commence à écrire Matisse, roman. On note l’insistance, après 1950, avec laquelle Cocteau revient sur la brouille de dix-sept ans avec les surréalistes, et leur réconciliation. C’est très explicite dans une entrée « Picasso », en 1953 : « Je suis un homme libre ; j’ai toujours été libre, et je le resterai jusqu’à la fin. Brouillé avec les surréalistes, je défendais les mêmes causes qu’eux, mais je travaillais seul, alors qu’ils travaillaient en groupe. Ils annexèrent Picasso. Et ce qui prouve le style de cet homme, c’est que jamais il n’a épousé notre querelle qui a duré dix-sept ans et cette brouille n’a jamais glissé aucun nuage entre nous. Peu à peu nous nous sommes tous réconciliés et je suis devenu un très grand ami d’Éluard […] Et un très grand ami de tous ceux avec qui je m’étais battu… » Un hymne analogue à la réconciliation conclut l’entretien avec Aragon en 1956. De même que dans les lettres humbles à Aragon en 1920, au moment où Cocteau essaie de rattraper une situation qui s’envenime, on mesure à quel point les violences des surréalistes l’avaient atteint.

Aucun texte n’est consacré à Modigliani de son vivant alors qu’ils étaient proches, ne serait-ce que par leur amitié commune avec Max Jacob. Le premier hommage, dans une revue italienne, date de 1930 – Modigliani était mort depuis dix ans. Peut-être simplement Cocteau était-il tiraillé entre admiration et précautions oratoires devant la personnalité réputée explosive de son ami. Ou peut-être Modigliani était-il trop éloigné des recherches qui alors l’intéressaient. Les magnifiques textes qu’il consacre à Modigliani après 1950 sont empreints d’une affection pour sa personne qui domine l’admiration pour l’œuvre. Du reste, au fil du temps, Cocteau mêle toujours plus à son questionnement esthétique ses souvenirs de jeunesse, la nostalgie d’une époque flamboyante.

Si on les considère comme une œuvre, ces Écrits sont bien la preuve circulaire que toute œuvre est un autoportrait. On n’en donne ici que des points de détail, mais l’ensemble est un labyrinthe d’une grande richesse. On voit l’araignée Cocteau dérouler ses fils, revenir sur ses pas, créant partout des ouvertures, des rapports inattendus. L’affinité des poètes avec les peintres est connue. Soit qu’ils cherchent dans leur œuvre le mystère de la création à l’état natif, soit qu’ils y enflamment si bien par contiguïté leur propre génie créateur que leurs écrits sur la peinture ont une flamme communicative.

Le travail d’édition de David Gullentops, accompagné d’une belle iconographie, fourmillant de précisions, donne son tissu complexe à une époque dont les acteurs ne subsistent que par leurs œuvres, volcans actifs émergeant d’un continent englouti. C’est un livre qui se lit comme tous les dictionnaires par sauts et gambades, ou plus discursivement si affinités, à conseiller aux peintres, artistes, aux amateurs d’art et de l’histoire de l’art, à ceux qui aiment Cocteau, à ceux qui ne l’aiment pas…


Plus d’informations sur la photo d’Henri Matisse présentée dans cet article en suivant ce lien.

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