La pensée maboulique

Le 27 avril 2026, le président français Emmanuel Macron lance à un médecin exerçant en France et formé à Oran, en Algérie : « Allez le dire à tous les mabouls qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie. » Cette déclaration suscite une vive polémique dans les médias et au sein de la classe politique française. Un sénateur des Républicains interpelle alors le ministre de l’Intérieur. Sa question prend la forme d’une interrogation d’ordre linguistique, formulée ainsi : « Dans le cadre des relations franco-algériennes, pouvez-vous nous donner votre définition du terme “maboul” ? »

Il se trouve que, poétesse de langue arabe et traductrice algérienne, j’ai entamé depuis plusieurs mois la rédaction d’un essai littéraire autobiographique portant sur la problématique linguistique dans la littérature algérienne, intitulé La pensée maboulique / naturellement à ma place. Cet essai mêle réflexion poétique et critique sur la dynamique linguistique dans la littérature algérienne entre les années 1950 et les années 1990, ainsi qu’un récit autobiographique retraçant mon parcours de poétesse et de traductrice dans l’Algérie des années 2000, mon rapport aux langues, à la guerre et à l’histoire littéraire algérienne, ainsi qu’aux figures de la poésie algérienne moderne.

La « pensée maboulique » est une expression initialement proposée par l’écrivain algérien Mourad Bourboune dans les années 1980, je la reprends pour désigner un courant littéraire algérien qui écrivait en français afin d’annoncer le caractère transitoire, voire agonisant, de la langue française dans la littérature algérienne. Nous vous proposons ici un extrait de cet essai prochainement édité par les éditions Terrasses.

Comme un nain qui avance à petits pas à l’intérieur de la légende [1]

Il a toujours aimé les mots à lettres muettes

Mots qui ne se prononcent pas comme ils s’écrivent

Dont le phrasé ne trahit pas les traits

Mots sans honte de leurs vieilles cicatrices ni de la grosse tache de naissance sur leur joue gauche

Mots débutants par H, gardien muet d’un cimetière qui sait le nom de tous les morts

Et mots souvent mal orthographiés

À qui les enfants inventent toujours un nouveau visage

Comme ils dessinent des moustaches aux vedettes dans les magazines

Mots à qui sans cesse nous demandons

Pourquoi n’enterrez-vous pas vos morts et ne marchez-vous pas légers dans la langue ?

La pensée mabou-lique [2] L’histoire d’un trou de mémoire poétique

Il est des mystères linguistiques qui semblent revendiquer, avec insistance, l’attention de la poésie. Un mystère d’ordre esthétique me hante/ante particulièrement depuis un moment : la disparition de la lettre H dans le mot Maboul.
Cette lettre, si chère à la langue française, qu’elle préserve jalousement comme une cicatrice muette dans le corps des mots, s’érige parfois en portail – gardien du cimetière – au début de Héros, Humain, Humanité, Humour, Honnêteté. Tel un regard muet dont le silence raconte, avec une dignité nonchalante, l’histoire d’une survie.

Une lettre que les enfants dessinent avec agacement lorsqu’ils apprennent à écrire, c’est-à-dire lorsqu’ils découvrent le décalage entre la voix et le visage d’un mot, d’une personne. Ce H agace les enfants, car avant tout il empêche les liaisons, notamment quand ils sont à plusieurs, plusieurs héros qui courent et se battent pour entendre les rires, les cris et les maladresses dans la cour de l’école.

On dit qu’une lettre mal prononcée dans une langue étrangère est une lettre qu’on entend mal à la base, ou qu’on n’entend pas du tout, surtout lorsque sa voix/son n’existe pas dans la langue maternelle. J’imagine que les soldats français débarqués en Algérie au XIXᵉ siècle, ainsi que les chefs de chantier dans les banlieues françaises au début du XXᵉ siècle, avaient du mal à percevoir le son ه dans le mot mahboul مهبول, qui signifie « fou » en arabe algérien. Ils peinaient à saisir cette voix douce et claire, presque un murmure : le ه, ou plutôt un soupir bref, une sorte d’halètement discret.

Cette lettre, fermée comme les perspectives d’un territoire colonisé, se faufile à l’intérieur des mots pour alléger la syllabe suivante et marquer à chaque fois l’échec du projet de la colonisation. Car les colonisateurs ont toujours du mal à percevoir la détresse, le délire, el hbal du peuple colonisé. El hbal, qui ne désigne pas seulement la folie, mais aussi sa revendication [3] : revendication de résilience et de liberté. El hbal comme infinité des possibles, comme potentiel d’actions inattendues, mais pas nécessairement comme une psychose réactionnelle [4].

« Sous-bois », Bachir Yelles (1969) © CC BY-SA 3.0/Yelles/WikiCommons

En cherchant la signification du mot Maboul dans les dictionnaires de la langue française, je lis – quelque part – que c’est un emprunt de la langue arabe. Je pense tout de suite à cet extrait du Maboul de l’écrivain Jean Pélégri (paru en 1963) et repris dans un texte de Mourad Bourboune paru au mois de septembre 1986 : « Quand tu as quelque chose à toi… le costume ou le morceau de terre, et qu’un autre te le prend, si ensuite tu le retrouves, tu crois d’abord qu’il est à nouveau à toi, comme autrefois. Mais ce n’est pas vrai ! L’autre, en s’en servant, lui a laissé la marque, la brûlure… » Et juste avant cet extrait, Bourboune écrit : « Avec l’indépendance, la dépossession demeure ».

Les mots de Slimane, le maboul dans le roman de Pélégri, des mots simples avec une syntaxe presque enfantine – c’est-à-dire des petits pas prudents mais qui finissent par traverser ou monter une marche –, définissent l’acte colonial : un vol qu’on rebaptise emprunt pour dissimuler un échec inavoué et un abîme irréversible.

Mourad Bourboune publie son texte Jean Pélégri, un bâtisseur d’espérance vingt-trois ans après la parution du Maboul, un texte qui prend le roman pour prétexte afin de dire, d’expliquer et de justifier une seule chose : l’algérianité de l’écrivain Jean Pélégri, une algérianité qui s’affirme et se confirme par sa capacité de « pensée maboulique », un oxymore que seul un écrivain algérien peut concevoir. Car qui pourrait croire que le Maboul est capable de produire une pensée ?

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En découvrant les différentes tentatives de définition du mot Algérien, de Jean Sénac en 1957 : « Est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne » (Le soleil sous les armes, 1957), à Youcef Sebti en 1986 : « Pour revenir avec hésitation à ce qui nous fait « ALGÉRIENS ». Je dis NOUS SOMMES FONCIÈREMENT ET FONDAMENTALEMENT RÉSISTANCE. REFUS. Nous sommes un NON historique. C’est une Résistance à tout et en dernier lieu à elle-même » [5], en passant par Mourad Bourboune la même année (Jean Pélégri, un bâtisseur d’espérance, 1986) : « L’homme et l’œuvre sont profondément enracinés dans la terre algérienne. Je l’ai écrit ailleurs, et sa vision terrienne, géologique, n’a rien d’abstrait. Prenez Jean Pélégri et mettez-le dans une vigne de la Mitidja, sur une pente ocre du Tell : il ne dérange en rien l’ordre des choses. Il fait partie du paysage. »

Je me rends compte que ce mot ne désigne ni une nationalité, ni les habitants d’un territoire, et encore moins une race – malgré le slogan « حنا راصا وإلي يخلط فينا باصا » : Nous sommes une race, et celui qui nous cherche nous trouve.
Un mot qui suscite autant de tentatives pour en définir les lignes frontalières, qu’elles soient politiques, révolutionnaires ou même géologiques, ne peut que s’inscrire dans la lignée de ces entités dont la définition demeure un champ d’exploration, de recherche et de positionnement humain, historique, révolutionnaire, identitaire et éthique.

Définir le mot Algérien est un questionnement perpétuel sur la dynamique de notions telles que la liberté, l’identité, la culture, le lien vital à la terre et à l’autre ; et, par conséquent, il semblerait que, dans son ambiguïté saisissante, il rejoint ces mots vastes tels que amour et poésie.

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Dans son texte intitulé Kateb ou l’écrivain public, qu’il qualifie lui-même de « notes, nées de la rédaction du Maboul », Jean Pélégri imagine en 1964 ce qu’il appelle « la future littérature algérienne » : une littérature qui, selon lui, s’écrira dans le bon sens, c’est-à-dire de droite à gauche, en arabe, contrairement à celle qui s’écrit – et qu’il écrit lui-même – de gauche à droite, en français, et qui, toujours selon lui, est une littérature « condamnée mais pas encore morte ».

Cette littérature a été considérée comme une littérature du relais par Jean Sénac en 1959 et comme une littérature émigrée par Youcef Sebti en 1986. Cependant, elle a continué d’exister, car des écrivains de graphie française ont refusé d’arrêter d’écrire ou de poursuivre leur œuvre dans le déni de la problématique du legs linguistique colonial. Cette littérature demeure, selon Pélégri, un « lieu d’essais et d’expériences, une littérature-laboratoire ».

Cette littérature-laboratoire ne peut finalement produire qu’une pensée maboulique : une pensée qui comble l’absence de la lettre H – lettre fantôme de la langue française – en assumant la « langue fantôme », selon Malek Alloula [6]. Cette langue, qui hante/ante l’esthétique des textes des écrivains algériens de graphie française, est à la fois langue maternelle, langue des pavés mal goudronnés, langue des prières et des jurons, langue des berceuses et des contes de fées, mais aussi langue des premiers mots d’adieu ou d’amour.

La pensée maboulique est une pensée développée dans une langue qui écrit contre elle-même, portée par des écrivains et des poètes qui acceptaient de ne pas avoir de descendants [7]. Des écrivains qui ont continué, durant la guerre de libération comme après l’indépendance, jusqu’à la « guerre bâtarde », d’écrire en français pour exprimer leurs malaises, leurs complexes (Sebti disait : « sur ce point, je préfère être complexé »), voire leur lucidité et leurs prétextes pour continuer à écrire en français afin de dire, finalement, que l’avenir ne s’écrira pas en français en Algérie. Une littérature utile, selon Pélégri, et au service de la langue nationale, selon Sebti.

En définitive, la pensée maboulique est née de ces textes produits en français algérien, une langue fissurée par les poèmes, les débats et les sons et voix oubliés, pour illustrer à la fois le caractère transitoire et agonisant, mais aussi utilitaire, de la langue française dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres.


[1] Ce poème est extrait du recueil de poésie Comme un nain qui avance à petits pas à l’intérieur de la légende (par Lamis Saïdi, paru en arabe au Caire en 2019, éditions Dar Al Ain, et traduit en français par Jules Henri Julien).

[2] Ce terme est une création de l’écrivain algérien Mourad Bourboune, il apparait dans son texte intitulé Jean Pélégri, un bâtisseur d’espérance, initialement publié le 10 septembre 1986.

[3] « J’étais proche de la folie et réclamais la folie pour remède » (Yamina Mechakra, La grotte éclatée, 1979).

[4] Citation de Frantz Fanon au début du roman Le Maboul de Jean Pélégri (1963) : « Le cas numéro 2 de la série A est typiquement une psychose réactionnelle, mais les cas 1-2-3-4-5 de la série B admettent une causalité beaucoup plus diffuse sans qu’on puisse véritablement parler d’un événement déclenchant particulier: Ici, c’est la guerre coloniale… qui bouleverse et casse le monde, qui est l’événement déclenchant. »

[5] La littérature algérienne d’expression française est une littérature émigrée, 1986.

[6] Texte postface du recueil de nouvelles Le cri de Tarzan (2008), où Malek Alloula parle de l’arabe absent dans ses textes écrits en français mais qui agit en permanence comme une langue fantôme.

[7] « l’écrivain de langue française s’est défini comme transitoire. Il ne devrait pas avoir de descendants dans son genre. Pas d’héritiers de son espèce », Youcef Sebti, La littérature algérienne d’expression française est une littérature émigrée, 1986.

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