Des bêtises contre la bêtise

L’éducation germanique n’est pas toute de rigidité : pour preuve, Till l’espiègle, les héros d’Erich Kästner, Max et Moritz ou le Stuwwelpeter, à des époques et des niveaux bien différents, se servent, avec une drôlerie satirique frappante, des bêtises des enfants pour se libérer vigoureusement des conformismes.

Le mot « bêtise » a un écho bien différent selon qu’on l’emploie avec l’article défini ou avec l’article indéfini : une bêtise (terme souvent utilisé au pluriel), c’est un acte malheureux sans doute, mais qui n’a rien à voir avec la bêtise, qui affecte le comportement ou la manière de penser d’un groupe ou d’une société, et contre laquelle ferraillent depuis longtemps et en tous lieux nombre d’artistes soucieux de provoquer un sursaut de la conscience… Si une bêtise peut être commise par n’importe qui, et pas seulement par les enfants, si elle peut entraîner des suites funestes, elle peut avoir quelquefois des conséquences aussi heureuses qu’inattendues : songeons par exemple que la bévue d’un apprenti pâtissier du Nord de la France nous permet aujourd’hui encore de déguster des « bêtises de Cambrai » ! Définir le mot n’est donc pas facile, puisqu’il renvoie à des notions très différentes, mais il ne désigne en général pas un handicap mental qui frapperait un individu, un « sot ». La bêtise telle que nous l’envisageons n’est pas un défaut d’intelligence, mais un conformisme, une habitude de penser et d’agir que l’éducation tend trop souvent à perpétuer plutôt que d’en faire un objet de réflexion. Quant à traduire le mot dans d’autres langues… au traducteur de veiller soigneusement au contexte dans lequel il est employé.

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Thomas Bernhard à Sintra, au Portugal, en 1987

En Allemagne comme ailleurs, les écrivains ne se sont donc pas privés de s’en prendre à « la bêtise » qui hante les conventions sociales et fait que toute innovation créatrice est vécue comme une atteinte à l’ordre établi, une menace intolérable. Ce que veut le plus grand nombre est considéré comme modèle à suivre par tous, inébranlable, et gare à celui qui ne se prosterne pas devant le Veau d’or qu’on érige en place publique ! Des écrivains comme Jean Paul ou Nietzsche ont suffisamment montré combien la société déteste le changement, préférant asseoir sa pérennité sur la « bêtise » ambiante, et quel effort de volonté personnelle il faut pour développer une pensée originale. Pour ce trublion qu’est l’artiste, il s’agit donc de provoquer un sursaut de l’intelligence en démontant les mécanismes insidieux qui, de façon souvent dissimulée, empêchent l’individu de se dégager de cette gangue consensuelle qui altère son jugement. Une tâche d’autant plus ardue que lui-même peut être à son corps défendant partie prenante du conformisme dominant, du fait de l’éducation qu’il a reçue. Sans parler de ceux qui se coulent volontairement dans le moule, par opportunisme, par souci de réussir, ou simplement parce qu’ils ont acquis les réflexes culturels qu’on attend d’eux : les œuvres de l’Autrichien Thomas Bernhard peuvent fournir un excellent exemple de cette critique acerbe à l’égard d’une société coupable et sclérosée, victime d’une éducation rigide, puis d’un endoctrinement criminel.

Puisque c’est son éducation qui fait l’adulte, on voit à travers nombre de films et de romans que les terres allemandes au sens large sont traditionnellement réputées pour leur sévérité et leur dureté à l’égard des enfants, même si elles ont par ailleurs promu des méthodes novatrices en matière de pédagogie. Le sentiment du bien et du mal, livré comme un modèle clés en main, est inculqué sans ménagements, par le Drill, les punitions, la pression morale constante. Un peu caricatural, peut-être ? Car il y a aussi tellement de contrefeux ! Pour s’en tenir à la littérature populaire, au sens où elle marque et conserve l’esprit d’un peuple, nous évoquerons plus loin deux célèbres bandes dessinées qui ont traversé les générations, mettant en scène des petits qui commettent de bien grosses bêtises : les auteurs voulaient-ils simplement faire prendre conscience aux enfants de ce qu’ils doivent et ne doivent pas faire, ou avaient-ils aussi en vue de dénoncer les méthodes éducatives de leurs parents ? Se servir des bêtises, en somme, pour faire prendre conscience de la bêtise, les bêtises des enfants mettant en évidence la véritable bêtise, celle des adultes ?

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Till l’espiègle tue son cheval © BNF

Mais dénoncer la bêtise en faisant des bêtises (Böse Streiche, dirait ici l’allemand) est en réalité un exercice fort ancien qui relève de la farce, auquel se livrait par exemple le célèbre Till Eulenspiegel, que Charles De Coster a francisé plus tard en Till l’Espiègle, transformant au passage le personnage en héros de la résistance flamande à l’occupation espagnole. Dans la version originale, ce « mauvais drôle », ce Schalk, exerçait ses talents dans l’Allemagne du XIVe siècle, mystifiant l’establishment (même modeste) de son époque, bourgeois, médecins, artisans ou clercs, comme si le petit paysan originaire de Basse-Saxe prenait plaisir à se montrer plus malin qu’eux, et à mettre l’autorité en défaut aussi souvent qu’il le pouvait. Au hasard des rencontres, il s’ingéniait à berner ceux qui avaient eu l’imprudence de lui faire confiance, avant de quitter la scène et d’abandonner ses victimes à leur colère, n’hésitant pas à signer son forfait : en mettant les rieurs de son côté, Eulenspiegel dénonçait en réalité les certitudes béates et les travers de la société. Il semble que le lecteur d’aujourd’hui peut toujours savourer avec le même plaisir cette manière de pointer du doigt une « bêtise » qui a, elle aussi, traversé les siècles au prix de quelques mutations.

Dans le même esprit, on vit paraître dans l’Allemagne du XVIe siècle un livre qui moquait la bêtise des habitants de Schilda (une petite ville fictive, mais non sans modèles), incapables de comprendre par exemple qu’il faisait sombre dans leur nouvel hôtel de ville parce qu’ils avaient oublié d’y aménager des fenêtres ! Les mésaventures de ces Schildbürger (en français : Les gens de Schilda) seront d’ailleurs reprises et remises au goût du jour au XXe siècle par Erich Kästner.

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Le Struwwelpeter, par Heinrich Hoffmann (1917)

Si la tradition est ancienne, et si la lutte contre la médiocrité est de tous les temps (les exemples ne manquent pas), il nous a semblé intéressant de rappeler ici des exemples empruntés au XIXe siècle allemand, un siècle bouillonnant où l’on ne s’affronta pas que sur le papier et qui vit fleurir les idées nouvelles. Deux auteurs méritent l’attention, et pour au moins deux raisons : d’abord, parce qu’ils associent texte et dessin, préfigurant ainsi le gigantesque succès de la bande dessinée en tant que genre. Ensuite, parce que leurs livres continuent de susciter l’intérêt et passent entre les mains de tous les enfants allemands, et pas seulement eux, comme c’est le cas pour les aventures de Till Eulenspiegel : il s’agit du Struwwelpeter (Pierre l’Ébouriffé ou Crasse Tignasse) et des deux garnements Max et Moritz (Max und Moritz. Eine Bubengeschichte in sieben Streichen).

Le Struwwelpeter est un petit livre d’une dizaine d’histoires, qui connut un destin peu banal : il fut conçu en 1844 par un médecin de Francfort, le docteur Heinrich Hoffmann, qui ne trouvait pas dans le commerce de livre à son goût pour son fils de trois ans ; mais les histoires écrites et illustrées par l’ingénieux docteur furent rapidement publiées, traduites en de nombreuses langues, et leur succès ne s’est jamais démenti. Fort de son expérience auprès des malades de l’asile psychiatrique, et parfaitement conscient de la peur que les médecins inspirent aux enfants, il avait pris l’habitude de calmer ses petits patients en inventant quelque histoire assortie d’un dessin crayonné à la hâte. Tel fut le point de départ du Struwwelpeter, un petit cahier qui, de simple cadeau de Noël à l’intention d’Hoffmann junior, se transforma instantanément en bestseller.

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Republikanische Automaten, de George Grosz (1920)

Le  but du livre est sans doute de faire prendre conscience aux petits des conséquences graves que peut avoir une désobéissance, une bêtise. Comme le docteur Hoffmann avait à la fois de l’inspiration et un beau brin de plume, il écrivit ses historiettes en vers allègrement rythmés et faciles à retenir, en même temps qu’il dessinait ses personnages en action, mêlés au texte. De sorte qu’en lieu et place de la morale qui conclut traditionnellement ce genre d’histoires, le petit lecteur voit et entend ce qui arrive quand on n’écoute pas ses parents… Une petite fille qui joue avec des allumettes prend feu, et il ne reste plus d’elle qu’un petit tas de cendres. Un garnement persiste à sucer son pouce, et le méchant tailleur dont l’a menacé sa maman fait irruption dans la pièce et lui tranche deux doigts. Le petit Kaspar refuse de manger sa soupe, et il maigrit, maigrit, au point d’en mourir le cinquième jour. La désobéissance, les entorses à l’ordre imposé par les parents, entraînent des punitions cruelles, tellement démesurées qu’on ne peut y croire tout à fait. Ces histoires qui pourraient faire peur aux enfants sont en partie celles qu’ils connaissent déjà de la bouche même de leurs parents : mais en montrant ce qui se passe quand on prend les choses au pied de la lettre, on les instruit tout en les amusant – même s’ils frissonnent un peu au passage. Est-ce plus terrifiant que les histoires de sorcières ou les ogres des contes traditionnels ? Même si l’intention répressive est manifeste, nous voilà en tout cas loin d’une morale qu’on distillerait sur un ton compassé – ou à coups de trique ! Le bon docteur Hoffmann était décidément un pédagogue habile, et sa conception de l’éducation s’éloigne du conformisme et de l’esprit petit-bourgeois, biedermaier, de l’époque (il est vrai qu’en contrepoint se préparait la révolution de 1848). N’avait-il pas au fond le désir secret d’instruire les parents autant que les enfants ? L’une des histoires semble même très en avance sur son temps : n’y voit-on pas le bon Saint-Nicolas tremper dans un encrier trois chenapans qui se moquent d’un enfant africain, afin de les rendre plus noirs que lui ! Une leçon d’antiracisme, avant même que le XIXe siècle ait véritablement commencé son œuvre colonisatrice.

Les histoires du Struwwelpeter ont donc une fonction éducative à plusieurs titres : il s’agit sans doute de faire comprendre aux enfants qu’ils doivent écouter les adultes, parce que les seconds connaissent mieux que les premiers les dangers du monde ; mais aussi de les mettre en garde contre les préjugés diffus dans la société. Ce que voulait le docteur Hoffmann, c’est former des êtres capables de réfléchir, et, en ce sens, les bêtises dépeintes dans le Struwwelpeter sont aussi une arme au service de la lutte contre la bêtise.

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Pandemonium, de George Grosz (1914)

L’esprit du Struwwelpeter se retrouve quelques années plus tard chez Wilhelm Busch : Max und Moritz est également un livre court, un recueil d’histoires en bandes dessinées qui se sont elles aussi propagées d’une langue à l’autre et ont allègrement enjambé les années. On remarquera au passage que si le nom de Wilhelm Busch est indissolublement associé aux deux garnements, son œuvre va bien au-delà (elle couvre les années 1865-1908, date de sa mort, et on la trouve généralement rassemblée en un gros volume).

Les bêtises de Max et Moritz, toutefois, sont un peu différentes, elles sont réfléchies et témoignent davantage de leur méchanceté que de leur inconséquence naïve ou enfantine. Les mauvais tours qu’ils jouent aux autres sont tels qu’ils s’en trouvent à la fin cruellement punis, passés au hachoir et picorés par deux volatiles ! On retrouve la même façon de faire que chez Heinrich Hoffmann : un dessin vigoureux associé à un texte rimé et rythmé, de quoi se fixer sans grand effort dans la mémoire des enfants. Si la tradition de la (grosse) farce est respectée, si la méchanceté est effectivement punie comme il se doit (et de quelle manière !), on comprend aussi que les « cibles » de Max et Moritz ne sont pas loin de mériter leur sort. Car l’intention de l’auteur, peut-être influencé par les philosophes de son temps (Schopenhauer notamment), est clairement de s’en prendre à la médiocrité et à la bêtise de ses contemporains, débusquée, combattue par les mauvaises plaisanteries des deux compères. Les galopins s’en prennent à des petits bourgeois ou à des artisans bornés, à une paysanne peu accorte, à un tailleur ridicule… ou à un maître d’école bouffi de prétention : organiste du dimanche, pédant, véritable caricature de ces « philistins » de la culture que tant d’autres ont dénoncés dans leurs écrits.

Quelque chose de la tradition de Till Eulenspiegel survit bel et bien dans l’œuvre de Busch comme dans celle d’Hoffmann. Pour le plaisir des petits et des grands, traductions et adaptations se poursuivent jusqu’à nos jours. Et en y regardant bien, on s’aperçoit que tous ces garnements ont eu (et auront probablement encore) des descendants : les Français n’ont sans doute pas tous oublié, par exemple, le trio Pim Pam Poum, importé d’Amérique. Toujours, derrière la façade de l’œuvre pour enfants, on voit affleurer sous le rire provoqué par les espiègleries une satire et une critique en règle d’une société sclérosée où règne trop souvent, en dernier ressort, la bêtise.

Jean-Luc Tiesset

La carte des livres