L’histoire de ce premier roman à déclamer tout haut, Une certaine tristesse de Mattis Savard-Verhoeven, s’ouvre sur la disparition d’une grand-mère, qui laisse derrière elle un enfant poète, Noé. Il n’y a pas de rituel pour contenir la perte, seulement un vide, et un enfant pour tenter de le traverser : « toi et moi on est faits du même silence ». Dès les premières pages, la langue enfantine de Noé tente de briser ce silence.
Ce point de départ constitue l’onde de choc à partir de laquelle se recomposent la mémoire, la langue et l’identité de cet enfant, persuadé d’être une vieille âme. Alors il faut noter, accumuler, enregistrer, ne rien laisser passer, comme si écrire pouvait suppléer à l’irréversibilité de la mort. La grand-mère sera reconstruite par une constellation de sensations, d’odeurs, de fragments affectifs : ses vêtements « sentent les fleurs sauvages, et le feu de cheminée aussi un peu ». Faire exister les morts non pas dans une biographie, mais dans une intensité sensible, dans une mémoire vibrante, instable, toujours menacée d’effacement.
À travers Noé, Mattis Savard-Verhoeven déploie un long monologue intérieur, dont la scansion hésitante épouse le trouble d’une conscience adolescente. Le texte avance par tâtonnements, par détours, par approximations, dans une syntaxe elliptique où la virgule devient principe rythmique. Ce roman nous rappelle parfois les textes de Beckett mais jamais il ne tombe dans l’abstraction complète de L’entretien infini de Maurice Blanchot. Le je est le narrateur, le tu la grand-mère, le vous le lecteur : les adresses se déplacent, brouillent les lignes, créent une circulation instable entre les voix. Le style indirect libre, les phrases longues, le souffle continu composent une parole empêchée, saccadée, mais tendue vers quelque chose qui insiste. « C’est de la fiction, c’est pas moi le personnage de l’histoire » : le contre-pacte autobiographique vacille, se fissure et laisse affleurer une intensification du réel. Ce qui se dit ici, c’est moins une histoire qu’un état : celui d’un adolescent incapable de faire taire « la petite voix intérieure » qui rend fou le narrateur. Il y a des phrases ritournelles, des refrains qui syncopent ces sanglots d’enfant et éclatent au milieu d’instants de joie partagés.

Pour Noé, écrire est une nécessité vitale. Tant qu’il écrit, sa grand-maman vit, tant qu’il imagine, elle respire. Le cahier noir devient un rempart contre l’oubli, contre le regret, contre les fantômes. Il faut tout consigner : les rêves de la grand-mère, qui aurait voulu être peintre et écrire un livre, les scènes minuscules, les questions qui s’accumulent. Une forme d’hypermnésie s’installe, comme si chaque détail pouvait sauver quelque chose du naufrage : « Je pense à toutes les questions qu’il faut que je rencontre, à tout ce qu’il faudrait pas oublier, et je me dis que j’aurais dû prendre plus de notes dans mon petit carnet noir. » Mais ce geste est aussi une manière de se construire : recomposer une identité à partir de ce qui reste, interroger les certitudes, déplacer le bon sens, inventer sa propre logique. « Est-ce possible d’aimer et d’être méchant, les deux à la fois ? » : le questionnement devient la clé de voûte du récit, ce qui permet d’exorciser la mort, de continuer à avancer.
Enfant marginal de parents divorcés et de basse extraction sociale, méprisés par la société, ceux-ci sont convoqués tous les quatre matins à l’école pour rendre compte du comportement pathologique de leur fils, de son transfert pathétique à l’endroit de sa professeure Mélissa. Noé est introverti souvent dans la lune, mille et une questions peuplent son raisonnement introspectif, sa recherche de bonheur et de tendresse. On pense parfois aux bégaiements, aux voix hantées de fantômes proches de la dramaturge Annie Zadek et de son magistral Nécessaire et urgent. C’est à l’école que Noé implosera, son hypersensibilité le mènera droit dans le mur : « je suis sorti de l’école, j’en pouvais plus d’être là-bas, comme ça, comme un mouton, à faire exactement comme tout le monde sans pouvoir poser de questions ».
Dans cette écriture qui se propage, qui emporte, quelque chose comme une promesse se dessine. Porter la voix de la grand-mère, devenir ses mains, ses yeux, sa bouche. Transformer la perte en énergie, en pulsation. Si certaines images sont parfois forcées, le texte touche à une justesse singulière dans le souffle de la phrase et dans son tremblement. Il écrit comme si le sol se dérobait sous ses pieds, et c’est précisément là que quelque chose tient. Une certaine tristesse est moins un livre sur le deuil qu’un livre contre l’effacement : écrire pour vivre sans regret, pour ne pas être hanté, pour faire de la mémoire, non pas un tombeau, mais une force. « Tu seras partout grand-maman » : dans les sons, dans les odeurs, dans la langue même qui continue de chercher, de douter, de vivre. « À défaut d’être aimable, je serai le plus aimant des humains de la terre, ce sera le seul et unique but de ma vie, oui, je pense à cette histoire qui pourrait toucher des gens, faire jaillir la part sensible de tout un régiment, et pendant ce temps ici la nuit tombe ».
