Au propre et au figuré

On réédite La décharge de Béatrix Beck, paru en 1979. Un roman sur la misère sans misérabilisme aucun, écrit dans une langue et un style ébouriffants.


Béatrix Beck, La décharge. Illustrations de Rob Miles. Les éditions du Chemin de Fer, 168 p., 15 €


Il y a des romans comme ça, on ne sait pas trop qui les écrit. On croit que c’est l’auteur, et puis on pense que c’est le personnage, le principal comme on dit, et puis ce pourrait être la langue, elle écrirait toute seule, comme une grande, lettres à l’encre vivace tracées par une plume de tendresse : « On parlait avec des morceaux de mots. “Tink tok tézogn” voulait dire : “Ne t’inquiète pas. T’occupe. C’est pas tes oignons.” »

La décharge de Béatrix Beck est de ces romans-là. Humainement loufoque. Généreusement grisant. Socialement grinçant. Hardiment renversant. C’est normal, c’est Noémi, la fille qui habite près de la décharge, qui parle et qui dit je ; un je un peu déglingué, c’est encore normal, la famille Duchemin n’a pas vraiment les bonnes manières, elle vit de peu, voire de rien. Le père ne travaille pas, il a perdu un bras, la mère va laver le linge au lavoir désaffecté, les gosses jouent au cimetière, ils ont piqué la clé qui ouvre la barrière. Ça tombe bien, il y en a déjà plein des petits Duchemin avec un ange en fer au-dessus d’eux, alors ils le récupèrent, ça peut toujours resservir !

La décharge, de Beatrix Beck : au propre et au figuré

Ivry-sur-Seine © Jean-Luc Bertini

C’est l’institutrice, Mlle Minnier, qui a demandé à Noémi de prendre la plume, elle l’a trouvée douée, pourquoi elle n’écrirait pas son histoire ? Il faut juste faire attention aux expressions, aux descriptions, ne pas « écrire fouillis », lutte des classes (primaires !) oblige : « Tes transitions, Noémi ! râle Mlle Minnier. Il n’y en a pas. Tu accumules les coq-à-l’âne.

– C’est mal, les coq-à-l’âne ?

Bien sûr que oui, voyons. Il n’y a pas de liens dans ton texte. »

Las ! Ce ne sont qu’encouragements de surface pour mieux duper l’ennemi en profondeur, se payer sur la bête ! C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc dans le journal intime de l’institutrice. Noémi tombera dessus un peu plus tard, et pas tout à fait par hasard : « L’idée m’est venue de demander à la jeune D. de rédiger son autobiographie. C’est une occasion unique d’obtenir un témoignage sur ce sous-prolétariat rural, que représentait si bien, hélas, la famille, si l’on peut dire, D. »

Ni une ni deux, la fille Duchemin reprend la main, la plume, reprise son récit, rallume les lumières dans sa nuit. Elle écrivait pour Mlle Minnier, l’institution, elle écrira désormais contre, mais pas n’importe quel contre, si l’on peut dire. Car c’est là tout l’enjeu et la réussite de ce roman que d’être socialement clivé et subtilement inversé, ou renversé. Noémi ne parle plus de la misère, la misère parle avec elle. Elle ne met plus au propre sa saleté, elle dit le sale en beauté. Cela fait deux textes en un. Voire plus : « C’est pas vrai que M a été ma seule ressource. Ma seule ressource a été ma famille, surtout moi. Elle m’a passé ses livres, oui, mais les livres sont quand même pas des gens. Je voudrais que l’enfer existe exprès pour toi, femme M qui n’était même pas une femme. Elle me traite de moins que rien alors que j’habite Grande Rue. »

La décharge, de Beatrix Beck : au propre et au figuré

Et ça tient, tout du long : le lecteur se délecte de cette langue verte, rouge, alerte, vive, inventive, qui passe les registres comme un avion la vitesse du son. Ça chauffe, ça réchauffe même. Et tant pis pour les conventions ! « On n’oublie jamais le premier, surtout quand c’est notre père. Ceux des autres leur tapaient dessus, le nôtre nous mignotait. Il ne trouvait que lui d’assez bon pour nous. Geneviève Talon bramait : – Vous commettez l’insecte. »

On n’écrit pas pour raconter, on écrit bien que d’où que l’on vient, aurait pu dire Noémi, un peu à la manière de Duras. Aller au fin fond de la langue de l’autre, traverser le tunnel qui relie les mots aux maux, quitte à les dépoussiérer, sinon les dézinguer. Béatrix Beck sait y faire avec les solécismes et autres dérives de style ! Il n’est qu’à lire L’enfant chat, qui parut cinq ans après celui-ci. Un petit animal qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme Noémi !

La dernière partie de La décharge ressemble à un feu d’artifice : on y apprend que la petite devenue un peu plus grande s’est débarrassée de l’épicière, Mme Moutte, chez qui elle travaillait, un coup de fusil bien placé déguisé en suicide ; qu’elle a quitté précipitamment Chèvreloup ; qu’elle a vécu un peu, à la peine, a trouvé un emploi : « Je suis bonne. Je ne veux pas dire que j’ai bon cœur : à tout faire je suis. Coupe couds bous rince tords plie hache presse passe ». Et après ? On ne sait. Le destin de Noémi n’est que langue, chance et liberté : « Me voilà de nouveau à battre le pavé, ce qui vaut tout de même mieux que faire le trottoir. Allez, tarte en bois. Sans miséréré. J’ai déjà bien monté. Jusqu’où n’irai-je pas ? »

La réponse se trouve peut-être dans les dessins de Rob Miles qui ouvrent et referment le récit et qui font de cette édition plus qu’une simple réédition. On les dirait sortis d’un coffre à jouets et posés à même la page. Petits morceaux de mots colorés, pelote de chat gris, gribouillis en miroir, herbes de cimetière, clé qui tient lieu de cœur, ils ont poussé dans le roman, ils repoussent par là. Pêle-mêle. Pas loin du texte. Comme à côté de la décharge. Comme par enchantement.

;