Nouveau roman d’Olivier Cadiot, Love Supreme revient sur des thématiques chères à l’écrivain parmi lesquelles figure le désir quasi démiurgique d’un ailleurs qui paradoxalement s’ancre profondément dans notre contemporain.
Manifestation banale de la vie quotidienne dans une société en large part urbanisée, l’immeuble et ses innombrables appartements constituent l’expérience sensible la plus quotidienne d’un grand nombre de personnes, d’autant plus quotidienne et banale que l’on cesse d’y faire attention. Tout aussi commune serait ainsi la réflexion autour du peu d’échanges que le citadin moyen peut avoir avec les habitants de son immeuble, voire de son palier et ce a fortiori s’il est locataire et ne peut prendre part aux réunions du conseil syndical. Acte pris de tout cela, nous pouvons entrer dans Love Supreme, le nouveau roman d’Olivier Cadiot.
Aucun rapport a priori entre ce titre et le chef-d’œuvre de John Coltrane enregistré en 1965 : point ici de saxophone et, s’il est bien question à plusieurs moments de piano, ce sera davantage pour parler de Chopin ou de Bach que de jazz. Pourtant, force est de constater que la forme de Cadiot, par son audace autant que par son rythme – pour peu que l’on accepte la métaphore musicale pour parler de littérature –, pourrait être rapprochée de l’audace de « Trane » au moins autant que de la virtuosité du Cantor de Leipzig.
On ne peut qu’être frappé par le refus constant et radical de ce roman de « raconter » quoi que ce soit : la trame est minime, elle repose sur la situation initiale – la vie quotidienne d’un immeuble – que vient bouleverser le plan de l’un des habitants, « le milliardaire », d’augmenter la structure de deux étages. Puisque le roman cite à plusieurs reprises, de manière assez facétieuse, mais nous y reviendrons, la Morphologie du conte de Vladimir Propp, il faut signaler qu’il en reprend dans sa structure les éléments charnière, mais de manière absolument minimale, comme un conte qui serait réduit à sa forme la plus pure et presque abstraite sans que rien de superflu y soit ajouté.

Cadiot pourtant nous gratifie – mais par endroits uniquement – d’indices de lecture qui se veulent paradoxaux et déroutants. C’est ainsi que la mention de Propp n’est qu’une lecture du narrateur, dont le contenu n’est pas grandement explicité, pas plus que le rapport au propos d’ensemble. De même, la dernière page clôt le livre sur une remarque métatextuelle qui pourtant n’élucide en rien la déroutante impression qui se dégage à la lecture : « J’abandonne immédiatement ma prétention d’écrire la biographie de cet immeuble. Les notes télégraphiques qui précèdent ici suffiront telles quelles. Pas nécessaire d’épaissir la chose pour la rendre plus vraie ».
Ce renoncement final fait écho au geste initial de Love Supreme : « En position. Et je ne le fais pas. Pourtant j’en ai envie ». Il est certes facile, presque un réflexe, de s’attarder sur le début et la fin d’un roman pour en extraire un sens. Cadiot le sait et il se joue avec humour de cette attente par le refus de raconter et d’investir pleinement le « je » du narrateur, qu’un lecteur empressé assimilera trop spontanément à l’auteur. De même, l’écrivain dresse dans son récit un invraisemblable immeuble par sa composition sociale comme pour mettre à une distance certaine tout effet de réel trop prononcé.
D’une certaine manière, c’est un monde condensé, en miniature, que nous offre Cadiot dans ce roman, ou plutôt – et cela est bien plus intéressant – la possibilité d’un monde. Il est notable que le romancier ne cherche à aucun moment à subordonner son récit à un quelconque propos, et l’on revient alors au refus final ; ou, pour le dire autrement, dans son geste radical de dépouillement tout à la fois du conte et du récit réaliste, il en retire toute moralité.
Ne restent alors que des éléments minimaux de récit : déplacements et gestes des personnages, paroles et dialogues qui fonctionnent comme une structure fondamentale de récit sur laquelle autre chose peut se greffer. Cette autre chose est fait d’affleurements thématiques qui sont captivants parce qu’ils demeurent à l’état de suggestions ou de possibilités. Ainsi, le portrait envisagé a posteriori par l’auteur de l’immeuble donne énormément de travail au lecteur qui doit construire les manques : que fait ce milliardaire ici ? qu’en est-il du projet de jouer La mouette ?
De manière plus globale, Love Supreme se fait le foyer d’une aspiration tout anarchiste à un dehors, à une sortie, que ce soit depuis le jardin ou la thématique de l’îlot (en latin, insula désigne autant l’île que l’immeuble) qui structure une partie de ce non-récit et qui se dresse aux antipodes du projet du locataire milliardaire. En cela, il est loisible de voir dans le roman une forme de monde en miniature, ou plutôt de la possibilité d’un monde, en miniature. Se jouent ainsi, de manière condensée, les enjeux structurants de notre contemporain, et ce, à travers le prisme sous-jacent de la lutte de classe, mais – et c’est là que se situe pour une grande part la vertu esthétique de Cadiot – sans qu’un propos soit artificiellement surajouté au tout.
À l’image de la boucle de basse, entêtante, du morceau de Coltrane, il faut ainsi accepter une certaine répétitivité dans la pratique de Cadiot. En cela, le roman dans ses thématiques rejoint sur certains aspects l’ambition de robinsonnade qui était celle de Médecine générale. Il ne faudrait cependant pas croire que l’exercice de style est vain. Chez Coltrane, la répétition, assumée et sublimée par le saxophone, aboutit à la parole, celle du refrain final qui ne fait qu’en répéter le titre. Chez Cadiot, le roman semble aboutir au silence, mais un silence qui fait encore partie du roman, au point qu’il devient difficile de savoir où son récit s’arrête tant il est difficile de sortir de l’espace autonome qui s’est institué entre le livre et son lecteur.
