Les enfants de l’éternelle attente

« Nous sommes un peuple colonisé. Nous sommes un peuple séparé, opprimé, oublié. » Englués dans la temporalité coloniale, des lycéens sahraouis – audacieux, paumés, intrépides, mais constitués en groupe – s’emparent de leur destin en posant les mots justes sur une condition scandaleuse : vivre sous domination étrangère. Telle est la trame du roman plein d’énergie de Nicolas Rouillé, Laâyoune, en attendant.

Nicolas Rouillé | Laâyoune, en attendant. Anacharsis, 160 p., 18 €

Ces jeunes – le trio composé du narrateur Daha, d’Otman et de Sidi, ainsi que leurs copines Maalouma, Ghalia et Selma – subissent « l’hostilité de certains professeurs marocains simplement venus à Laâyoune pour augmenter leur salaire ». À chaque fin de période, un profond sentiment d’angoisse plombe leurs existences déjà précarisées. Les vacances d’été approchent. « Mieux vaut ne pas regarder trop loin. L’avenir est sombre pour nous autres Sahraouis. »

Le récit s’organise autour de la Coupe d’Afrique des nations 2019. Au-delà de l’événement sportif, la compétition devient le théâtre d’affrontements violents, à la fois politiques et symboliques. En soutenant telle ou telle équipe, les enfants désenchantés de Laâyoune revendiquent, en creux, une condition qu’on leur dénie : celle d’un peuple à la souveraineté confisquée, d’une nation occupée.

Dans cette ville, plus précisément à Maatallah, le marquage colonial est manifeste. L’« estafette bleue des Forces auxiliaires marocaines » est « toujours là, stationnée de l’autre côté de la place, le pare-brise et les vitres protégées par des grilles ». Les autorités locales observent la tension monter, dont les écoles sont le premier foyer. Au lycée Tanmiya, Daha et ses amis passent leur dernier jour. L’année scolaire terminée, ils s’apprêtent à regarder « le Maroc et le Bénin », le match qui doit ouvrir « la phase finale de la CAN à 17 heures ».

Minoritaire, ce groupe de révoltés ne peut pas toujours répondre aux « remarques racistes et déclarations anti-sahraouies » des élèves marocains « arborant le maillot de l’équipe nationale », ni à celles de leur professeur d’histoire-géographie, « le Sultan ». La dernière heure de la journée s’étire ; Daha ressent « un mélange d’excitation et d’appréhension ». À juste titre : le même Sultan, défenseur zélé de la présence du makhzen – l’État marocain – face au Front Polisario, saisit cette occasion pour humilier ses élèves à travers le plus démuni d’entre eux, le petit Daddach.

« – Est-ce que tu peux me montrer où se trouve le Maroc ? Petit Daddach, tétanisé, garde la tête baissée. Le Sultan répète la question et, face au silence de petit Daddach, il fronce les sourcils. – Tu es marocain et tu ne sais pas où se trouve le Maroc ? Il se tourne vers Maalouma et lui demande : – Ton camarade est bien marocain, n’est-ce pas ? Celle-ci ne desserre pas les lèvres, petit Daddach est au supplice. Le Sultan poursuit son petit jeu vicieux : – Tu n’es pas marocain ? Ne me dis pas que tu es séparatiste ? C’est très grave ça ! Tu sais que le séparatisme est passible d’une peine de prison au Maroc ? »

Laâyoune (Sahara occidental, 2013) © CC BY-SA 2.0/cingularite/WikiCommons

Jusqu’alors, Maalouma tenait la main du jeune garçon mais, dès qu’il entend le mot « prison », il panique, lâche la main de son amie, se bouche les oreilles, ferme les yeux et se pisse dessus. La sonnerie retentit, le brouhaha envahit le couloir. L’humiliation est immense ; Daha et les autres pensent déjà à la réplique : « – On ne peut pas laisser passer ça ! lâche Maalouma. »

La riposte à l’abus de pouvoir du « professeur tyrannique », ces enfants de l’éternelle attente la préparent patiemment : une « manifestation pour réagir aux agressions ». Certes, des divergences sur la stratégie les opposent, mais leur objectif reste clair : venger l’humiliation de petit Daddach, car, affirment-ils, c’est « notre devoir de Sahraouis ».

Quelque temps plus tard, l’Algérie remporte la CAN. Les habitants « commencent à sortir de chez eux, euphoriques, le drapeau algérien ou sahraoui à la main ». Ordinairement confinées dans un ghetto constitué d’une « vingtaine de blocs semblables et minables qui constituent les limites de notre monde », les masses assoiffées de justice investissent rues et boulevards dans une ambiance festive.

Liesse populaire inédite : c’est à ce moment précis que la bande de lycéens déploie, au milieu de la foule enfiévrée, une banderole représentant la carte de la RASD (République arabe sahraouie démocratique), ornée de lignes et d’inscriptions bordées. Admiratrice de la résistante Aminatou Haidar, Maalouma lance : « One two three, viva l’Algérie ! » Rapidement, la situation dégénère. « Un homme pousse un cri. Courbé de douleur, il se tient l’épaule : une pierre l’a atteint à la clavicule. D’autres pierres volent dans notre direction et provoquent un mouvement de reflux vers les contre-allées. » Atteint dans son orgueil, l’État marocain déclenche la répression.

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Les policiers surgissent de partout, des véhicules arrivent en renfort. « La chasse a commencé, nous sommes leur gibier », déclare le narrateur. Les forces de répression multiplient les tirs de pierres ; les blessés tombent les uns après les autres. « Notre joie leur est insupportable. Il leur faut impérativement faire disparaître nos sourires et imprimer à la place la peur et la douleur sur nos visages. » Mais peine perdue : personne ne tremble, l’espoir ne marche qu’en avant.

Daha, poursuivi par un pouvoir répressif et revanchard, songe à la nature de cet instant et en mesure la portée : une victoire – fût-elle momentanée – de son peuple face à « leurs regards » haineux. « La peur qui depuis si longtemps avait pris ses quartiers dans nos têtes et dans nos ventres nous a désertés et s’est réfugiée chez ces pitoyables gardiens de l’ordre royal. C’est un régal de les voir filer, courbés en deux, impuissants, ridicules, incapables de nous empêcher de détruire l’instrument de leurs sales besognes. » C’est la joie d’un soir, « une petite défaite » infligée « au Maroc et à ses alliés », une victoire autour de laquelle les mains s’unissent pour redonner sa dignité au drapeau d’une nation en devenir.

Alliant avec talent sensibilité littéraire et justesse documentaire, Nicolas Rouillé réussit, dans Laâyoune, en attendant, à resituer la question sahraouie dans son berceau colonial. Avec la visite rendue par Daha au résistant Mohammed Mbarek et leurs conversations sur l’anticolonialisme, c’est toute l’histoire sensible des luttes populaires qui se donne à lire : de l’immense rassemblement de Zemla, ancienne esplanade près de Maatallah, contre la colonisation espagnole aux résistances lycéennes actuelles, en passant par le campement de la liberté à Gdeim Izik, dans la badiah. Le peuple sahraoui oppose aux langages de la force et de l’arbitraire une évidence : « Nous sommes passés d’une colonisation à une autre, sans goûter à un seul jour de liberté. »