La règle du lieu

« Je m’en vais. » C’est la première phrase d’un roman de Jean Echenoz, c’est la dernière phrase de Vider les lieux, un récit d’Olivier Rolin. Un cercle se ferme. L’écrivain quitte un appartement habité pendant plus de trente ans, dans une rue de l’Odéon qui fut le « noble quartier de l’Étude », et il doit tout vider tandis que le monde entier est paralysé par la pandémie. S’en aller quand on doit rester confiné n’est pas aisé, mais ce n’est pas le plus difficile. Lecture et entretien avec l’auteur.


Olivier Rolin, Vider les lieux. Gallimard, 224 p., 18 €


Un déménagement est « une fin du monde au petit pied », écrit en substance Michel Leiris, que cite Olivier Rolin. Ici, il est particulièrement douloureux car il résulte d’une « sommation à vider les lieux », acte juridique brutal qui peut être mis en œuvre par un huissier, un serrurier ou un déménageur. L’écrivain n’a pas le choix, le délai est très court. Non seulement il faut vider, mais il faut vendre, jeter, se défaire, et c’est douloureux.

L’appartement, la rue, le monde : ainsi se forment les différents cercles de ce récit, savamment désordonné, comme le veulent l’histoire d’un déménagement et l’écriture buissonnière de l’auteur. Rolin ne dit pas si Espèces d’espaces de Georges Perec figure dans sa bibliothèque, on devine que oui et l’infinitif du titre rappelle ce très beau texte dans lequel déménager est tout entier résumé dans de telles formes verbales non personnelles.

Olivier Rolin, Vider les lieux

© Jean-Luc Bertini

Pour évoquer son appartement au matin de son départ, Rolin parle des deux fenêtres déjà présentes dans un de ses premiers romans : la « fenêtre d’encre et de papier » rappelle les outils du jeune écrivain qu’il était, avant le clavier d’ordinateur. Cet appartement, comme l’immeuble, a une histoire. Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon.

Passons sur les deux voisines du dessus, atteintes de syllogomanie, empilant les objets ou papiers, oubliant certaines règles d’hygiène élémentaire. Passons aussi sur la « Commune libre de la rue de l’Odéon », des squatters avec qui les relations sont difficiles. Le conseil ou le prêt de certains livres, comme Au-dessous du volcan ou Absalon ! Absalon !, réconcilieront les voisins. Avec un peu d’auto-ironie, l’auteur devenu « mauvais coucheur » se rappelle que dans les années 1970 il leur a ressemblé.

L’appartement qu’il faut vider est rempli d’objets, de souvenirs rapportés du monde entier, et l’auteur songe aux pages consacrées aux bibliothèques dans Penser/Classer. Il a conservé les lettres, aime les timbres dont il fait un bel éloge, fouille dans les journaux, « élevage de poussière » restant d’un monde disparu. Il écrivait pour Libération, rencontrait Ken Follett, Doctorow ou Borges. Rolin n’a rien du mémorialiste qui prend la pose, non, il est plutôt un incitateur : le récit donne envie de lire. Au hasard, si ce n’est pas déjà fait : Chalamov, Calvino, Lobo Antunes. Et Sabato, l’un des maitres du roman parce que l’indécidabilité demeure, cette complexité, chère à Kundera, à Barthes ou à Cercas, qui distingue les grands romanciers des autres.

Olivier Rolin, Vider les lieux

Rue de l’Odéon (1932) © Gallica/BnF

Et, parmi les grands, Joyce, ou Yoyce comme il était écrit sur la tranche de l’exemplaire ayant appartenu à son père. Rue de l’Odéon au 7, Adrienne Monnier avait ouvert « Les amis du livre ». On connaît les photos de Gisèle Freund prises dans cette librairie, devenue depuis un salon de coiffure. L’auteur d’Ulysse est l’un des phares de Rolin. Il lui consacre de belles pages, de même qu’à son père, engagé dans la France libre, combattant à Monte Cassino, qui savait écrire, comme en témoigne un portrait cité dans le livre. De livre en livre, cet homme droit revient, aussi bien chez Olivier Rolin que chez son frère, Jean Rolin. Et puisqu’on mentionne ce dernier, on se demandera si la maison en bord de Seine qu’habitait Olivier avant la rue de l’Odéon n’est pas celle dont parle Jean dans Le pont de Bezons. On digresse.

Or il faut quitter cette rue de Paris, et donc Luc, le coiffeur intarissable qui nous amuse dans la dernière partie du livre, et Sarah, et Thierry qui tient le bar 10, mais aussi le libraire régionaliste plus que déplaisant. Il faut le faire en cette période de pandémie, d’attestations, d’enfermement, de débats sur le « monde d’après » et tout le tremblement. Le voyageur, dont Extérieur monde disait les nombreux périples, est ici contraint à une forme d’immobilité. Il lui reste les cartes dont il fait un bel éloge, comme des avions et des trains. Au hasard du déménagement, il se rappelle le Vietnam et l’oncle tué dès le début de la guerre d’Indochine, l’Argentine tout juste sortie de l’horreur de la dictature, et bien sûr la Russie : « Aucun pays n’a mieux maitrisé l’art de la destruction de l’âme de ses citoyens que la Russie », écrit Brodsky cité dans le livre. On croirait que c’est d’hier.

Les voyages en Chine mettent face à face le jeune révolutionnaire, plutôt naïf (ou aveugle ?), et celui qui, rencontrant le traducteur de Proust en chinois, mesure quel courage il a fallu pour survivre sous ladite Révolution culturelle. Ailleurs, à Canton, Rolin énumère les poissons que la carte du restaurant propose. Verne n’est pas loin, et Rabelais, et Perec encore. Avec un écrivain, on quitte rarement la bibliothèque.

Et puis tout est vide ; on s’en va. Il reste un beau livre, pour voyager.

Olivier Rolin, Vider les lieux

Olivier Rolin © Jean-Luc Bertini

Une phrase de Brodsky pourrait servir d’ouverture à cet entretien. Non pour vous interroger sur « l’actualité », mais plutôt quant à votre « tropisme russe », présent dans ce livre. Vous la citez dans Vider les lieux : « Aucun pays n’a mieux maitrisé l’art de la destruction de l’âme de ses citoyens que la Russie ». Pouvons-nous sortir de la tragédie, d’une forme de fatalité ? Et comment ?

D’abord, une mise au point : le « tropisme » dont vous parlez, c’est un intérêt soutenu pour l’histoire, tragique en effet, de ce pays, sans la connaissance de laquelle on ne peut comprendre le siècle dont nous venons, donc aussi celui où nous vivons aujourd’hui. C’est cet intérêt qui m’a amené à écrire un livre comme Le météorologue – et aussi à voyager souvent et longtemps là-bas. Quant à votre question, y répondre excède évidemment de beaucoup mes compétences. Il y avait une association, Mémorial, qui luttait, de façon de plus en plus désespérée, pour maintenir les droits de l’homme en Russie : elle est dissoute, et j’imagine que ses archives, où était déposée la mémoire vraie de ce pays, se trouvent désormais dans les caves de la Loubianka.  Ce que je peux ajouter, c’est que le malheur actuel du peuple ukrainien – mais aussi du peuple russe, que la folie d’un homme va replonger dans des ténèbres dont il était à peine sorti – devrait nous inciter à chérir plus que nous ne le faisons cette permanente, et imparfaite, et décevante négociation qu’est la démocratie. C’est une banalité, mais une banalité nécessaire.

Extérieur monde et Vider les lieux : quels liens unissent ces deux récits ?

Ce sont les deux faces d’un même projet, que j’avais énoncé explicitement au début d’Extérieur monde : tenter une sorte d’autobiographie éclatée, diffractée, à peine esquissée, sans chronologie, et dont je ne serais pas le centre – parce qu’il n’y a pas de centre. Pas très « auto », donc (et pas tellement « bio » non plus…). Le contraire, en somme (ou alors la forme moderne), des mémoires à l’ancienne, style Mémoires d’outre-tombe (dois-je préciser que je ne me compare pas à Chateaubriand ?). C’est un diptyque. Il n’y aura pas de triptyque.

Votre récit part d’une injonction à quitter l’appartement que vous occupez. Or, on est en plein confinement et toute sortie pour « vider les lieux » ne peut se faire qu’avec une attestation. Vous êtes dans l’urgence (y compris pour trouver un nouvel appartement). On emploie souvent les adjectifs « ubuesque », « kafkaïen » ou « surréaliste » à tort et à travers. Quels termes vous viennent, alors ?

Je ne sais pas. En psychiatrie, on appelle ça double bind, ou double contrainte, non ?

Votre récit porte d’abord sur une rue, la rue de l’Odéon : on songe à Roubaud, pour son recueil La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains. Mais aussi à Perec pour Espèces d’espaces. Ces écrivains ont-ils joué un rôle dans l’élaboration de votre récit ?

Vous savez, je suis un impulsif, un instinctif, je ne construis pas tellement mes livres, « je me jette à l’eau », disais-je au début d’Extérieur monde, et encore : « je me laisse mener par les mots ». Alors, bien sûr, chemin faisant, progressant, digressant (cette dernière démarche surtout), il y a beaucoup de textes lus, oubliés, pas tout à fait oubliés, qui affleurent, je bricole avec eux, ceux que vous citez entre autres – l’article « Déménager » dans Espèces d’espaces, d’où vient mon titre, « « Vider les lieux » – mais aussi les volumes de La règle du jeu de Leiris qui me semblaient avoir un certain rapport avec cette idée d’autobiographie éclatée. Beaucoup d’autres encore.

Les livres occupent bien sûr une place importante dans le récit. Notamment Joyce, qui est un fil rouge. Mais aussi Sabato, que nous connaissons moins que Borges, par exemple, dont vous avez souvent parlé. Pouvez-vous en dire plus sur ce que représentent pour vous ces deux écrivains aujourd’hui ?

Vous savez bien qu’un écrivain ne se laisse pas résumer en une formule, il ne « représente » rien, mais puisque vous m’invitez à cette mauvaise action : Joyce, c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». Tout est possible, il est interdit d’interdire. Sabato, sa place n’est évidemment pas comparable, mais Héros et tombes est un grand livre, complexe, sombre, habité par des personnages à la lisière de la folie, ambigus comme le sont les vraies figures romanesques. Vous faisiez allusion, avec Roubaud et Perec, au thème littéraire de la ville : c’est aussi le grand roman sur Buenos Aires. J’ajouterai que la personne même d’Ernesto Sabato m’inspirait le respect : sa vie, où la science et la peinture avaient eu une grande place, qui avait connu le communisme, le surréalisme, et finalement la lutte contre la dictature militaire argentine, me semblait donner à l’idée d’engagement dans le monde, dans le siècle, une dignité très éloignée de la pose qui en est souvent chez nous la caricature.

Le récit a aussi une dimension comique grâce à Luc, le coiffeur intarissable. C’est une veine que l’on connaît moins que d’autres, même si dans L’invention du monde, déjà…

J’espère bien que les pages où parle le « coiffeur intarissable » ne sont pas les seuls passages comiques du livre, mais ce n’est pas à moi d’en juger. Quant à cette veine, je crois qu’elle n’est pas si difficile à trouver dans d’autres livres : nombre de passages de L’invention du monde, en effet, mais aussi Un chasseur de lions qui est un pur opéra bouffe, avec le personnage central de ce Tartarin peint par Manet, ou Suite à l’hôtel Crystal, carrément farcesque (et inspiré par Perec, pour le coup).

Et puis l’autodérision est là, que l’on trouvait par exemple dans Bakou, derniers jours. Elle contraste avec votre côté Chateaubriand, non ?

Ce que je trouve souvent chez Chateaubriand, c’est ce que Barthes aussi y trouvait : « un éblouissement de langage », provoquant quelque chose comme « un désir amoureux ». Et puis j’aime assez aussi (et je crois que le dernier Barthes ne devait pas non plus y être insensible) la conscience qu’il a d’être « mal placé » dans son temps, ce qu’il appelle joliment « un traînard dans ce monde ». Je me sens assez du côté des traînards. Mais le fait de lire Chateaubriand et d’y trouver de très belles choses ne me rend pas pour autant chateaubrianesque, je crois… Je n’ai été ni ministre, ni ambassadeur, ni académicien, je n’ai pas écrit de mémoires… Et il est vrai que l’autodérision, que je pratique volontiers, n’était pas son fort – il y en a tout de même quelques occurrences, d’autant plus délectables qu’elles sont rares.

La dernière phrase du livre est : « Je m’en vais. » Encore une fois, la boucle se referme, toujours le cirque ?

Oui. J’ai un faible pour les formes circulaires. Quand j’ai terminé le livre, mon ami Jean Echenoz m’a demandé quelle était la dernière phrase, je lui ai répondu que celle-là, en tout cas, il ne pourrait pas ne pas l’aimer…

Dans le livre, vous évoquez une maison en bord de Seine : serait-ce la même que celle de Carrières-sous-Bois dont il est question dans Le pont de Bezons ?

Non. Je connais la maison dont mon frère Jean parle dans son dernier livre, mais ce n’est pas la même. La boucle n’est pas bouclée…

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