Voter l’après-Trump

Dans Être américain aujourd’hui, Didier Combeau analyse avec vigueur les enjeux de la prochaine élection présidentielle et vient à point pour donner des éclairages croisés sur l’identité composite des États-Unis et son actualité. Abordant clairement les socles et fractures, il met en lumière les radicalités et les failles du système. Les élections de novembre 2020 sont-elles prises en otage ?


Didier Combeau, Être américain aujourd’hui. Gallimard, 283 p., 20 €


Focalisation sur la personne du président, désir de revanche des démocrates sonnés après une élection vécue comme volée en 2016, intrusion constante de la télé-réalité, tout concourt à faire de la prochaine élection présidentielle américaine un moment convulsif suivi par la planète entière. Au divorce entre les gouverneurs et l’État fédéral, aux émeutes raciales et aux dissidences internes s’ajoutent des polarisations extrêmes : telle crise de la démocratie a des racines profondes, précises, qui sont bien mises en évidence. Si les pères fondateurs ont légué une constitution remarquable de concision, peu amendée en deux siècles, qui sanctuarise les libertés individuelles, son texte ouvre au troisième pouvoir, la Cour suprême, une marge d’appréciation qui, selon sa composition progressiste ou réactionnaire, va de l’application étroite à l’interprétation adaptée au contexte social. Un président nomme au gré des places vacantes les juges suprêmes à vie, après confirmation du Sénat, et une telle longévité assure une emprise idéologique qui, non seulement dépasse de très loin les éventuels deux mandats présidentiels, mais surtout permet de redessiner la société. La période actuelle est pleine d’incertitudes.

Le livre de Didier Combeau s’ouvre sur la question très sensible des frontières avec Les lettres d’un fermier américain de St John de Crèvecoeur (1782), lequel promet un homme nouveau, régénéré, loin d’une Europe de seigneurs et de serfs. Mais l’assimilation des nouveaux arrivants, leur mutation sur place, les iniquités et quotas, les menaces au Sud et à l’Ouest, vont dès le départ empoisonner le tableau idyllique des commencements et ressurgir d’une manière endémique, aggravée encore par le terrorisme des années 1990 culminant le 11 septembre 2001. La sénatrice Hillary Clinton vote déjà pour un mur à la frontière mexicaine, proposition reprise dix ans plus tard par le président Donald Trump. La dilution du rêve d’une Amérique WASP génère l’angoisse, tout évolue vite et concourt à la perte du sentiment national, d’autant plus que le Bureau du recensement prévoit qu’en 2045 un peu moins de 50 % de la population sera blanche et non hispanique (cette proportion est passée de 85 % en 1945 à 64 % en 2010). D’où les frictions incessantes sur les identités, le natalisme et la procréation, les races et la place des minorités.

Panorama très étayé des métamorphoses de l’américanité, l’essai montre les chemins et les distances encore à parcourir. La précarité des avancées saute aux yeux : en effet, si chacun considérait le droit à l’avortement comme acquis après l’arrêt Roe v. Wade de 1973, l’activisme de ses opposants conduit près d’un quart des Américains d’aujourd’hui à souhaiter une nouvelle saisine. La jurisprudence pourrait changer. En témoigne la tempête levée en 2018 par la confirmation du juge suprême Brett Kavanaugh, conservateur avéré, imposé par le président Trump. « Il n’est pas de question politique aux États-Unis qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire », notait déjà Alexis de Tocqueville, d’où la pertinence du tableau du système judiciaire et du rappel des grands arrêts qui ont structuré la société.

Didier Combeau, Être américain aujourd’hui

Mais le pire n’est jamais sûr, dira-t-on, puisque le juge suprême Neil Gorsuch, nommé par Donald Trump, a créé la surprise en rédigeant un arrêt favorable aux minorités LGBT, en dépit des protestations d’atteinte à la liberté religieuse. La controverse ouverte il y a une décennie portait sur l’interprétation d’une loi de 1964 sur les droits civils. Désormais, la décision Bostock v. Clayton County, Georgia, du 15 juin 2020, interdit les discriminations à l’emploi et les licenciements liés aux orientations sexuelles et aux identités de genre. Voilà donc une réponse apportée à l’une des questions en suspens évoquées par Didier Combeau dans le panorama des nombreuses attentes des électeurs à la veille du scrutin.

Autre sujet cardinal : le maintien de l’ordre et de la loi, et sa contrepartie quotidienne dans le regain de visibilité des extrêmes et des populismes qui occupent hardiment l’espace public et médiatique. La montée en puissance des lobbyistes de K Street à Washington, la concurrence ouverte entre un État fédéral initialement fort et des États, comme la Californie, sans parler des villes et des comtés qui entendent imprimer leurs choix, tout  contribue à une mise à l’épreuve , voire une rupture, de l’équilibre des pouvoirs.

Didier Combeau part à chaque fois des sources, donne des extraits de lois, analyse les amendements et leur incidence sur la vie quotidienne et le climat social ; il rappelle les enquêtes et les conclusions des grands think tanks. La politique de l’emploi, la discrimination positive, le rejet viscéral de l’État-providence, le système des assurances, divisent les populations et s’installent à nouveau au cœur de la campagne de 2020. Responsabilité collective, privilège individuel, ordre matérialiste, désordre dans les esprits, l’affrontement est rude pour ces cohortes d’angry white men dépossédés d’une vieille mission de civilisation dans le sillage de Kipling et de son poème de 1899, « Le fardeau de l’Homme blanc » : « Dépêche le meilleur de ta race / Attache tes fils à l’exil / Pour que lourdement harnachés, ils veillent ». Violence policière, violence sexiste, violence armée, alors même que l’espace de l’agora est saturé par les hashtags, les fusillades, les turpitudes des harceleurs : comment ne pas s’inquiéter lorsqu’on constate que les États-Unis représentent 5 % de la population mondiale mais comptent à eux seuls près de 25 % des détenus du monde ?

Fin connaisseur des États-Unis, Didier Combeau a déjà analysé dans Polices américaines (2018) le jeu des concurrences locales, urbaines et fédérales et la tradition des agences privées. Tout est possible à partir du deuxième amendement : « Une milice bien organisée étant nécessaire dans un État libre, il ne sera pas porté atteinte au droit du peuple de porter des armes ». En face de cette prolifération d’armes à feu à domicile, se dresse la violence institutionnelle, monopolisée, légitimée comme le notait très tôt Max Weber, exacerbée depuis la bataille pour les droits civiques jusqu’aux manifestations d’aujourd’hui. L’éclairage multiple sur les données de ces élections toutes proches doit aussi s’envisager à la lumière de la validité des listes électorales, des abstentions élevées – à cet égard, les interminables files d’attente vues récemment aux élections en Géorgie ne manqueront pas de marquer les esprits –, du financement des campagnes, de la mobilité des habitants, comme à celle d’une nécessaire refonte du collège électoral toujours différée, malgré des précédents qui ont fait que 5 présidents dont George Bush et Donald Trump ont été élus à la minorité des voix, à la défaveur notamment d’Al Gore et d’Hillary Clinton. La grande mise en scène de l’impeachment engagée par les démocrates révèle les blocages permanents, tandis que les réseaux sociaux accentuent les alignements idéologiques des grands médias et amplifient les césures émotives et partisanes.

Être américain aujourd’hui est un essai tout sauf bavard, et, malgré un chapitre moins convaincant sur la nature, ce tour d’horizon des attentes contradictoires et des crispations des électeurs américains est en prise directe sur les conséquences des choix politiques antérieurs et de la présidentialisation du pouvoir, les doigts dans la prise.

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