Les hassidim de Satmar votent Hillary Clinton

Elle était là, oui, absolument, dans cette pièce. Il y a cinq ans, Hillary Clinton, alors Secrétaire d’Etat, se trouvait dans la situation room, la salle de crise de la Maison Blanche, aux côtés du président Barack Obama et de neuf autres responsables américains, membres de l’équipe de sécurité nationale. C’était lors de l’opération Neptune’s Spear qui conduisit à la mort d’Oussama Ben Laden. La photo de ce groupe de hauts personnages suivant en direct le déroulement de la mission devint une icône. On y voit dix hommes et deux femmes, plongés dans la tension d’un moment historique.

Sauf dans le journal hassidique Di Tseitung, de langue yiddish, qui présenta à ses lecteurs une photographie retouchée, d’où les deux femmes présentes avaient été effacées, en stricte application de la loi juive qui interdit à une femme de s’exprimer publiquement devant des hommes. Ils furent accusés, notamment par des éditorialistes juifs non-hassidiques (mais parfois presque aussi orthodoxes) de vouloir changer l’histoire, d’être des Staline en chapeau de fourrure – le fameux shtreimel. Le directeur du journal se défendit et s’excusa. D’après ce que l’on m’a dit, il se réjouit aussi du surplus de publicité que lui valut l’affaire au sein de la communauté hassidique nord-américaine, dont le fief se trouve à Brooklyn, dans l’État de New York. Le monde juif est très divers à travers le monde et sa branche orthodoxe l’est tout autant, des nationalistes de Hébron aux anti-sionistes de Satmar ; des séfarades aux « lituaniens » ; des modern-orthodox à l’aise dans le monde contemporain, aux hassidim en jaquette noire et bas blancs à la mode du XVIIIe siècle ; de ceux qui parlent la langue du pays, hébreu moderne, anglais, français, à ceux dont les écoles n’enseignent que le yiddish et la prose biblique.

Opposés à l’idée sioniste, extrêmement rigoureux dans leur application des commandements de la Torah, les hassidim de Satmar constituent la communauté phare de cette dernière tendance. Ils suivent l’enseignement du Rabbin Joel Teitlebaum, mort à la fin des années 1970, homme d’un grand pouvoir charismatique, qui parvint à recréer aux Etats-Unis, après-guerre, un mouvement aujourd’hui florissant. Ils sont environ 130 000, alors qu’ils n’étaient que quelques milliers, ou quelques centaines, dans les années 1950. Di Tseitung est l’un de leurs journaux. Bien sûr, de violentes querelles secouent le courant depuis la mort du Rabbin, qu’elles prennent l’aspect de simples luttes de pouvoir ou de byzantines divergences interprétatives, mais tous s’accordent sur le socle d’une application rigoureuse de la religion, d’une opposition solide au sionisme, du choix exclusif de la langue yiddish, enfin d’une fidélité générale aux coutumes ancestrales de ce que l’on appelle « l’ancien foyer » : l’Europe.

Bien que née dans une famille parfaitement séculaire, à Paris, il se trouve que je parle yiddish – mon père nous l’a parlé lorsque nous étions enfants – et je lui nourris un attachement obstiné. Je me suis rapidement rendu compte en venant habiter à New York, et ce n’est évidemment guère une découverte surprenante, que je pourrais ici vivre dans cette langue si je le voulais. Si la grande majorité des juifs séculaires et même religieux, ici comme ailleurs, n’accordent qu’une attention lointaine au sort de cette langue du Vieux Monde, on trouve tout de même à qui parler. D’irréductibles yiddishistes, linguistes, journalistes, comédiens. D’anciens hassidim, qui ont quitté leur monde sans tout à fait l’oublier. Surtout, et ce sont les principaux en nombre, de vrais hassidim en chapeau (ou en foulard, pour les femmes) qui, de toute façon, ne parlent pas très bien l’anglais et se réjouissent en fin de compte de pouvoir s’adresser dans leur langue maternelle à une jeune femme d’allure « occidentale ».

Eh bien, les hassidim de Satmar, qui ont gommé la femme Hillary de leur journal en 2011, appellent aujourd’hui à voter pour elle. Je me suis demandé pourquoi, et j’ai posé la question à l’un de mes amis. Regardons d’abord, m’expliqua-t-il, ce que sont les Satmar d’un point de vue politique. Ils sont avant tout un groupe compact, susceptible d’obéir aux consignes de vote de leurs meneurs et de pratiquer ce que l’on appelle un block vote. De ce fait, leur poids lors des élections locales (sénateur, maire, ou même congressman) est considérable. Hillary Clinton fut sénatrice de New York. Elle connaît les hassidim et sut leur accorder les arrangements qu’ils demandaient – des écoles conformes à leur vision de l’éducation, le droit de construire de nouvelles maternités, des hôpitaux, des villes même. Eux, de leur côté, lui ont volontiers pardonné ses discours sur les droits des femmes, qu’elle affirma bafoués dans leur communauté, considérant ces tirades comme de pure nécessité politique.

Ils sont, en deuxième lieu, une mouvance religieuse dont les responsables ont tendance à soutenir les positions conservatrices des Républicains. Ils restent enfin une population en majorité pauvre ou très pauvre, aux familles extrêmement nombreuses, de tradition plutôt démocrate.

L’ensemble de ces trois facteurs laisse possibles tous les choix pour une élection présidentielle. Le phénomène du block vote, où la communauté suit en masse la consigne de ses meneurs en fonction d’intérêts immédiats, y est évidemment beaucoup moins marqué que lors d’élections locales.

Mon ami Zelman, un hassid d’une soixantaine d’années, issu de bonne famille et venu de Hongrie dans son enfance, me rapporte les discussions du mikveh, le bain rituel où les hommes se rendent chaque jour. Il n’a pas le droit de me voir, lui, un notable de sa communauté, moi, une femme mariée, tête découverte ; on le lui reprocherait. Mais d’une manière ou d’une autre, les gens finissent apparemment toujours par faire ce qu’ils veulent. Derrière ses gigantesques lunettes, ses yeux verts scrutent mes questions. Presque brutalement, il donne de la main un petit coup sur la table : « Tu connais bien le proverbe selon lequel pour un juif, il y aura toujours quatre opinions. Là, c’est pareil. » Quand il rit, découvrant légèrement ses dents marquées par le tabac sous sa barbe grise, jamais peignée, il le fait à la fois tout bas et de manière étrangement vivace.

« Moi je déteste Trump, mais tu trouveras au mikveh des juifs pour t’expliquer, en se faisant passer les seaux d’eau et en se frottant leur dos nu, qu’il est le meilleur. Cela dit, la majorité des hassidim votera pour Clinton. D’abord, on la connaît, elle nous a aidés comme sénatrice de New York. Ensuite, elle n’est pas entichée de l’État d’Israël comme l’est Trump, et ça, ça me plaît. Tu verras que les sionistes enragés, eux, voteront républicain. Par ailleurs, elle est formidablement intelligente, et si elle utilise son sens de la politique à bon escient, elle pourra faire beaucoup pour le pays. Jusqu’à présent, j’avais de l’inimitié pour elle, parce que je les voyais, elle et son mari, comme des incarnations de la politique politicienne, de ses manigances, de ses corruptions. Mais tout compte fait, son programme n’a pas l’air si mal. Et surtout, je n’ai pas envie d’entendre vociférer Trump pendant les quatre années à venir. Il humilie tous ceux qui s’opposent à lui, comme ce juge d’origine mexicaine, comme les parents de ce soldat musulman américain tué à la bataille… Je n’aime pas sa personnalité. Or, c’est la personnalité des candidats que je regarde pour les présidentielles. J’aimais beaucoup les Bush, par exemple ! »

Loin des bains rituels de Brooklyn, dans le salon cossu d’un appartement de l’Upper East Side, le sympathique jeune père d’une famille orthodoxe, d’origine française, m’a tenu des propos en définitive peu éloignés. Le candidat républicain déclenche une forte méfiance, un dégoût à travers l’Amérique, et une forme de crainte chez de nombreux juifs. Ces derniers sont 1,8 million à New York. « Moi qui suis d’habitude tolérant, et même pas démocrate, celui-là, je ne peux pas le laisser passer ! », m’a-t-il déclaré en substance, le visage fermé. Au travail, où je collabore avec des juifs conservative (traditionnalistes) ou modern-orthodoxes dans une organisation culturelle, je n’entends que des menaces de déménagement vers le Canada, au cas où l’homme d’affaires serait élu. Un couple d’amis, juifs libéraux d’une soixantaine d’années, avocat, psychanalyste, que j’ai rencontrés au parc à peine arrivée en ville, soutient Clinton avec conviction. En fin de compte, hormis de la part d’une cousine d’origine israélienne, qui supporte avec peine les charges d’un modeste salon de beauté, je n’en ai entendu aucun bien. Je sais pourtant que les éditorialistes de quelques groupes juifs l’encensent, en particulier dans les milieux soutenant la droite ou l’extrême-droite israélienne et dans plusieurs communautés orthodoxes. La fille de Donald Trump, Ivanka, mariée à un juif orthodoxe, a visité paraît-il la tombe du rabbin de Loubavitch, qui fut jusqu’à sa mort l’astre du mouvement Habad, que l’on connaît jusqu’en France. Et sachez, pour information, que Loubavitch et Satmar sont ennemis déclarés depuis des décennies. Mais ceux-là, je ne les ai pas entendus ou rencontrés.

Nous sommes aujourd’hui à la veille de l’élection et Donald Trump sera peut-être élu, je n’ai pas l’impression que cela soit impossible. Mais si Clinton l’emporte, que fera Di Tseitung ? Le journal, qui lui est d’ailleurs favorable, décidera-t-il de ne rien montrer de cette femme présidente, pour éviter d’exposer ses lecteurs, ses lectrices, à l’exemple d’une dame s’exprimant en public ? Les Satmar seront bien au courant à leur heure, ils voyagent sur Internet comme le reste du monde. Même s’ils ont des téléphones « cacher ». A ce sujet, une connaissance de connaissance m’a parlé d’un système étonnant, permettant de décider le degré de « cacherouth » de son iPhone. « Regarde, aujourd’hui je me sens un bon hassid, je me fixe le degré maximum et je ne peux quasiment pas utiliser internet. Le lendemain, je suis plus curieux, je vais aller sur différentes sortes de sites. Et là, tu vois, je décide d’être un vrai renégat et de regarder n’importe quoi ».


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Macha Fogel

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