Dieu, c’est comme le bridge

L’anomalie tisse son intrigue surprenante à partir de nombreux fils narratifs qui donnent à Hervé Le Tellier l’occasion d’aborder autant de genres littéraires que de thèmes, dans une critique mordante et souvent drôle de ce début de XXIe siècle.


Hervé Le Tellier, L’anomalie. Gallimard, 336 p., 20 €


L’anomalie est le genre de livre dont on reparlera probablement début novembre, en ce qu’il a su capturer quelque chose de l’époque pourtant insaisissable que nous traversons, tant dans son propos que dans sa forme. Sur le fond, il pose d’une façon claire et plutôt astucieuse deux questions qui nous occupent depuis un bon moment, celle de l’identité (qui suis-je ?) et celle de la perception (puis-je faire confiance à mes sens ?). Nous avons tous un avis plus ou moins éclairé sur ces deux questions, mais, à part les philosophes, les physiciens et les gens convaincus que la terre est plate et que la géopolitique contemporaine découle intégralement du vaste complot séculaire ourdi pour nous convaincre du contraire, peu de gens remettent en cause les postulats qui sous-tendent leur vision du monde.

C’est pourtant ce que fait Hervé Le Tellier, dont il convient de souligner les solides bases scientifiques (il a un DEA de mathématiques et un autre en astrophysique), en proposant un paradigme qui fait écho aux travaux du philosophe suédois Nick Bostrom (dont nous tairons ici la teneur, pour ne pas dévoiler l’un des ressorts du roman). Le tour de force de l’auteur, c’est qu’une fois ce cadre établi, le récit suit une logique complexe mais parfaitement cohérente d’un point de vue scientifique – et, pour adopter le ton des quatrièmes de couverture, « implacable ». L’adjectif semble de rigueur, car dans ce texte la réflexion de fond sur notre société se déploie sur un rythme qu’on a plutôt l’habitude de trouver dans les thrillers, et si L’anomalie pose des questions subtiles, c’est aussi un page-turner qui a le souci de raconter une histoire.

Hervé Le Tellier, L’anomalie

Le philosophe suédois Nick Bostrom © Future of Humanity Institute

Ou plutôt plusieurs histoires. Car, comme nous le disions, chacun des personnages suit un arc narratif qui lui est propre, et qui, isolé du reste, pourrait fort bien constituer la trame d’une nouvelle indépendante. En bon oulipien, Hervé Le Tellier s’amuse à adopter différents styles, se coulant tour à tour dans le genre du thriller, du roman politique ou psychologique, et allant même musarder du côté de la littérature blanche avec le personnage de Victor Miesel, un écrivain dont les ventes, « malgré un prix littéraire très parisien, mais de ceux dont la bande rouge ne provoque aucune ruée […] n’ont jamais dépassé les quelques milliers d’exemplaires ». « À quarante-trois ans, dont quinze passés dans l’écriture, le petit monde de la littérature lui paraît un train burlesque où des escrocs sans ticket s’installent tapageusement en première avec la complicité de contrôleurs incapables, tandis que restent sur le quai de modestes génies – espèce en voie de disparition à laquelle Victor Miesel n’estime pas appartenir. »

Au fil du texte, les considérations des différents protagonistes donnent au lecteur un aperçu de la société qui les entoure – dans l’exemple qui précède, le monde de l’édition parisien, mais on voyage beaucoup, à New York, Bombay, Lagos… – avec une fausse candeur qui n’empêche pas l’auteur de dresser un tableau critique, voire caustique, du village global contemporain. Ainsi, un peu plus loin dans le roman, lors d’un entretien d’embauche dans une agence fédérale américaine, un personnage se voit demander quelle est sa religion. Quand elle répond qu’elle n’en a pas, le recruteur en conclut qu’elle est athée. Elle lui rétorque alors : « Je m’en fous, Dieu, pour moi, c’est comme le bridge : je n’y pense jamais. Donc, je ne me définis pas par le fait que je me fous du bridge, et je ne me réunis pas non plus avec des gens qui discutent du fait qu’ils se foutent eux aussi du bridge. »

Plus loin encore, on suit les mésaventures de Blake, un héros testostéroné qui ne déparerait pas dans un roman de Tom Clancy, et auquel il ne manque que la touche réactionnaire et néocolonialiste des personnages du plumitif américain pour que l’imitation soit parfaite. « Un pincement à la joue, et Blake se réveille sur un fauteuil à l’acier froid, ligoté, bâillonné, nu. Un travail de professionnel : sans être garrotté, il ne peut bouger d’un pouce. Il reconnaît le décor, sobre, fonctionnel : il est chez lui, rue Lafayette. Il reconnaît même ses liens, le ruban de toile ultrarésistant qu’il a acheté en avril dernier. À peine s’il se souvient qu’en pénétrant dans le deux-pièces il a ressenti une vive piqûre dans la nuque, et qu’il s’est aussitôt effondré. »

Ces différentes histoires se recomposent dans le roman autour d’un point focal, « l’anomalie », et construisent un arc narratif dont le dénouement respecte la logique du postulat de départ de l’auteur, tant dans le fond que dans la forme et dans la symbolique. Du point de vue de la structure, c’est une réussite.

Ajoutons pour finir que L’anomalie est un roman très drôle. Hervé Le Tellier, dont on a pu découvrir les penchants pour la facétie à la radio (« Des Papous dans la tête ») et qui est quand même parvenu à convaincre un éditeur de publier un livre intitulé Joconde jusqu’à cent, auquel il a donné une suite, Joconde sur votre indulgence, a le sens de l’humour et le rire intelligent. Ça fait plaisir.

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