Épidémies et vie sauvage

Les récentes épidémies, on le sait, ont beaucoup à voir avec le monde animal ; après les maladies liées au bétail (vache folle, par exemple), les nouveaux virus proviennent d’espèces sauvages. L’occasion de s’interroger sur le rapport de l’être humain aux animaux, examiné depuis quelques années par de nombreux ouvrages, essais comme fictions. Deux romans français, Les métamorphoses de Camille Brunel et Le Sanctuaire de Laurine Roux, déclinent de façon insolite les thèmes de l’épidémie et de la place de l’homme vis-à-vis de la nature.


Camille Brunel, Les métamorphoses. Alma, 204 p., 17 €

Laurine Roux, Le Sanctuaire. Le Sonneur, 150 p., 16 €


La guérilla des animaux (Alma, 2018) mettait en scène les actions violentes d’un défenseur des animaux qui traque les chasseurs et cherche à détruire tout ce qui entrave la vie sauvage. Dans son nouvel ouvrage, Camille Brunel imagine une pandémie qui transforme les humains en animaux. Le personnage principal est Isis, une jeune femme végane ; telle l’Alice de Lewis Carroll, elle vénère sa petite chatte Dinah et son monde devient de plus en plus étrange. Des espèces exotiques apparaissent loin de leur habitat naturel. Le lecteur assiste à des métamorphoses, façon Manimal (série américaine des années 1980), à ceci près que la transformation est ici subie et non choisie. Pour les infortunés touchés par la « tératomorphose foudroyante », l’excitation sexuelle est le signe avant-coureur du passage à l’état animal.

Camille Brunel, Les métamorphoses Laurine Roux, Le Sanctuaire

L’Humanité avant le Déluge, panneau central du Jardin des Délices de Jérôme Bosch (1480-1490)

Est-ce que cela suffit à expliquer pourquoi les hommes sont beaucoup plus atteints par la maladie que les femmes ? Non. Camille Brunel entretient le malaise du lecteur en laissant régner une incertitude totale sur le pourquoi de la maladie. Si elle laisse sa protagoniste imaginer une sorte d’utopie féministe, un monde moins violent, plein de véganes lesbiennes respectueuses des animaux et de gynécées où les dernières survivantes pourraient trouver refuge, c’est pour mieux tordre le cou à ce rêve d’un Herland remis au goût du jour : les femmes enceintes accouchent d’animaux et les transformations n’épargnent personne. C’est aussi une façon de mettre dans le même sac les métamorphoses variées de l’œuvre d’Ovide : la métamorphose assumée du prédateur sexuel par excellence, Zeus, la métamorphose comme ultime échappatoire, notamment dans le cas des nymphes qui préfèrent devenir un végétal plutôt que de céder à un prédateur sexuel, et bien sûr la métamorphose comme châtiment, punissant souvent l’hybris (voir le fragment du journal d’Isis sur la vanité). L’humanité est irrécupérable.

Ce roman serait plus convaincant s’il parvenait à trouver son registre : le premier tiers, malgré une velléité de satire sociale, peine à dépasser les clichés ; la suite voit une accélération de la propagation de l’épidémie avec clins d’œil appuyés à l’actualité : « le gouvernement niait l’ampleur du désastre sans que l’on redoute la transformation du président en pangolin ». Les transformations se veulent arbitraires mais nombre d’entre elles jouent sur l’hiatus entre la personne et l’animal : décalage physique grotesque ou perte de l’être cher au profit d’un animal terrifiant. Ni franchement humoristique, ni totalement horrifique, l’ensemble a néanmoins le mérite d’aller au bout de sa logique : l’espèce humaine est indésirable et l’avenir de la planète sera meilleur sans elle. Credo à la Lautréamont, écrivain de prédilection de Camille Brunel : « Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. » Dans le genre récit de la fin de l’Anthropocène, Hollow Kingdom de Kira Jane Buxton (non traduit en français à ce jour) donne la parole à un corbeau apprivoisé qui rencontre une grande variété d’espèces animales tandis que l’humanité finit zombifiée ; ce narrateur-là, paradoxalement, a plus de verve et plus de sympathie pour les humains que l’Isis des Métamorphoses.

Dans son premier roman proche des textes d’Antoine Volodine, Une immense sensation de calme (Le Sonneur, 2018), Laurine Roux donnait elle aussi à voir les décombres et les survivants d’un monde ravagé, par les yeux d’une jeune femme puis au fil de la mémoire d’une grand-mère. Ici, elle écrit à hauteur d’enfant, de pré-adolescente plutôt. Gemma, petite chasseresse entraînée par son père à la survie en milieu sauvage, semble échappée du film Captain Fantastic. Elle a une sœur aînée, June, qui a connu le confort du monde d’avant. Avant quoi ? Vraisemblablement une version catastrophique de la grippe aviaire ; il est question de virus, de contamination par les oiseaux, de cadavres empilés. La mère, grande conteuse, entretient la mémoire du monde antérieur et se consacre aux tâches traditionnellement dévolues aux femmes, cuisine, couture. Le père, garant de la survie, veille aux stocks, entretient les armes, contrôle le Sanctuaire.

Camille Brunel, Les métamorphoses Laurine Roux, Le Sanctuaire

Gemma pousse l’aventure un peu plus loin et découvre un vieil homme qui défend, soigne, apprivoise des rapaces. Dès lors, elle ne sait plus quoi penser – les oiseaux ne seraient donc pas vecteurs de maladie mortelle ? De plus en plus fascinée, par un aigle en particulier, elle perd le réflexe d’éliminer tout ce qui a des plumes. C’est un basculement inexorable, de découverte en découverte, vers la fin de l’enfance et de l’innocence. Un hommage à la nature aussi, avec ce qu’elle a de sublime et de sensuel, mais aussi de dangereux et de cruel, à l’image des rapaces. Comme dans Kes, la plus grande violence ne vient pas d’eux. Après la rencontre de Gemma avec l’aigle et l’oiseleur, le père perd son statut divin et devient une figure menaçante. L’anniversaire de June révèle qu’il ne supporte pas l’idée de la contamination et de la mort : « La mort rôde en permanence. […] C’est pas joli joli mais c’est comme ça. Personne n’y échappe. Pas même ses propres filles. Il avait espéré, mais il voit bien que chaque jour le mal progresse, qu’il a pénétré le Sanctuaire. Faut s’y faire. Nous aussi nous sommes pourries jusqu’à l’os ». Grand chasseur et connaisseur de la nature dont, ancien sculpteur, il apprécie la beauté, il semble néanmoins prisonnier de l’idée d’un monde entièrement sous contrôle.

L’ombre de Thétis, évoquée par la mère au début du roman, plane ici ; on sait qu’elle a plongé Achille dans le Styx pour tenter de le rendre invulnérable, on se souvient moins qu’elle a brûlé ses six enfants précédents pour ne pas les voir grandir et mourir. Utilisant pleinement la force des mythes, Laurine Roux dessine une nouvelle fois des personnages forts, résilients, à l’aide d’une langue puissamment évocatrice. Gemma, nourrie des métaphores de sa mère, des souvenirs de sa sœur, des techniques de survie paternelles, s’incarne en pensée dans une pierre, un arbre, un aigle, reine des métamorphoses comme Thétis l’originelle, Néréide indomptée comme la mer. L’oiseau, symbole de la vie sauvage libre, donne l’espoir d’un autre monde que celui du chasseur-cueilleur qui vit dans l’éternel présent impitoyable de sa survie : « un autre monde est possible : il brasille – bille noir et jaune, voile gris – dans les yeux d’un oiseau ». La nature sauvage n’est ni idéalisée ni démonisée, la nature humaine non plus. Le Sanctuaire, qui peut aussi se lire comme la fable d’un confinement inversé, dans un espace à ciel ouvert mais limité, est bien plus qu’un roman d’émancipation.

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