Le monde entrevoûté

Depuis qu’il est de notoriété publique que le projet post-exotique doit compter quarante-neuf volumes, chaque livre publié sous le nom de Lutz Bassmann, de Manuela Draeger, d’Elli Kronauer ou d’Antoine Volodine nous rapproche de la fin de ce puissant cycle romanesque bâti à partir des hantises du « XXe siècle malheureux ». Quarante-deuxième pièce de l’édifice, Frères sorcières, signé Antoine Volodine, confirme la capacité de cette œuvre radicalement singulière à se poursuivre tout en se réinventant à chaque fois.


Antoine Volodine, Frères sorcières. Seuil, 304 p., 20 €


Révolutionnaires éliminés, dissidents emprisonnés, utopistes défaits psalmodiant leurs slogans et leurs récits, les personnages qui forment la vaste constellation de voix d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes sont eux-mêmes les lecteurs et les conteurs d’une langue étrangère à notre monde contemporain, où leurs prête-noms se font leurs porte-paroles. Ils lisent et écrivent des romans, des haïkus, ainsi que des genres moins connus, narrats, fééries, Shaggås, romånces et novelles, ou entrevoûtes. Alors que le précédent texte d’Antoine Volodine, Terminus radieux (Seuil, 2014), s’appelait roman, et que celui de Lutz Bassmann, Black Village (Verdier, 2017), se composait de narrats, Frères sorcières est un recueil d’entrevoûtes : un dispositif de textes édifiés par paires, autour d’un axe central, où l’écho, la variation, la reprise font office de liant.

L’étiquette « entrevoûtes » s’appliquait déjà à Nos animaux préférés d’Antoine Volodine (Seuil, 2006) et à Avec les moines-soldats de Lutz Bassmann (Verdier, 2008), ainsi qu’à trente-neuf textes non publiés – voire non écrits –, présentés sous forme de liste dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). Dans ce vrai-faux manifeste, qui définissait une poétique de la dissidence permanente et désarmait toute tentative critique d’en raidir les contours, l’auteur-personnage Erdogan Mayoyo, arrêté et emprisonné comme tous les narrateurs de l’œuvre, disait : « Pour apprécier l’entrevoûte, pour la parcourir et l’habiter, il n’est plus utile d’avoir en tête les catégories idéologiques et esthétiques de l’extérieur […] Lire un recueil d’entrevoûtes renforce la certitude post-exotique qu’on est ‟entre soi”, loin des dogues loquaces, des propagandistes et des amuseurs millionnaires. Le champ littéraire de l’entrevoûte ouvre sur l’infini : il devient une destination de voyage, un havre pour le narrateur, une terre d’exil pour le lecteur, d’exil tranquille, hors d’atteinte de l’ennemi, comme à jamais hors d’atteinte de l’ennemi ».

Frères sorcières invite donc les frères lecteurs et les sœurs lectrices à quitter leurs oripeaux, à laisser ses voix étrangères murmurer leur histoire à notre communauté complice. La voix d’Eliane Schubert, interrogée par une sorte d’enquêteur, de policier ou de juge semblable à celui du Port intérieur (Minuit, 1996), raconte l’itinérance de la compagnie théâtrale de la Grande Nichée, une attaque par des bandits et sa propre captivité d’esclave sexuelle. Les voix de sa mère et de sa grand-mère – dont le nom, lui-même cryptage de celui d’une activiste, apparaissait dans Lisbonne dernière marge (Minuit, 1990) – profèrent les « vociférations » d’un cantopéra (Antoine Volodine en a écrit un en 2004, avec le musicien Denis Frajerman). Une voix indéterminée raconte les atrocités d’un personnage changeant d’identité au cours de son voyage.

Là dedans, quel est « l’ennemi » ? La voix inquisitrice et automatique qui passe Eliane Schubert à la question, coupe sa parole, exige des faits, des noms, des dates, de la référence, du réel. Tout ce qui est conforme à l’ordre des choses, tout ce qu’elle déteste, tout ce que le texte refuse au lecteur. Pirate prenant le contrôle du navire, Antoine Volodine détourne tout ce qui trahit une référence au réel contemporain ou journalistique. Il écrit en fugitif traqué, met au point des stratégies de dissimulation, d’esquive. Depuis leur naissance, ses textes instaurent une norme sans ordre où notamment l’existence de la personne ne vaut pas plus que celle des personnages, où l’imaginaire n’est pas un réel amoindri. Mais ici la traditionnelle table des parutions « du même auteur » est remplacée par une liste alphabétique des « voix du post-exotisme », où Antoine Volodine, tel Fernando Pessoa mis à côté d’Alvaro de Campos, apparaît parmi les autres pseudonymes de l’écrivain caché. La dernière page est le seuil du monde des entrevoûtes.

Antoine Volodine, Frères sorcières

Antoine Volodine © Jean-Luc Bertini

Empruntant à la maçonnerie (l’entrevoûte désigne l’intervalle libre entre des solives ou des poteaux), ce mot envoûtant suggère la pratique magique, le chamanisme, transmis à Eliane Schubert par ses aïeules biologiques ou élues. L’entrevoûte établit une poétique, qui est aussi une politique : la merveilleuse entrevoûte, reliant deux parties séparées à l’intérieur d’un espace clos, embrasse et protège, dessine un abri en hauteur, un dôme de protection et de méditation, une crypte. Sa puissance invoque le roman, genre si protéiforme, renouvelé et transformable qu’il se révèle toujours susceptible d’intégrer tous les mondes possibles à l’intérieur de celui qu’il édifie.

Dans le monde possible des entrevoûtes, les détenus ne sont pas totalement enfermés, les interrogés peuvent botter en touche, les bourreaux parlent dans le vide. Les détenus finissent par s’échapper, en formules, en récits, en rêves. Les assassinés continuent de parler non seulement aux survivants, mais par les survivants, qui tirent des « salves de slogans ». Dans la bouche du mort-vivant passe, entre slogan et sanglot, ce langage du mort qui mobilise, accompagne le vivant, non l’inverse. Cette fascinante deuxième partie, composée de 343 injonctions recueillies en 49 placards, suscite les renaissances de ceux qui vont être tués, leur métamorphose en figures libérées des identités, des réalités, des contraires qu’elles charrient.

Extrait de Frères sorcières, p. 137 :

95. CELLE QUI DÉSARTICULE LE LANGAGE EN TOI, ENFLAMME-LA !

96. CELLE QUI CHANTE DERRIÈRE TOI, ENFLAMME-LA !

97. NE MARCHE PAS SANS FLAMME EN TOI !

98. CELLE QUI S’APPELLE LUNE-TRENTE, PASSE-LA À LA FLAMME !

99. QUAND LA FLAMME DÉSARTICULE LE LANGAGE EN TOI, ENFLAMME-LA !

100. APPRENDS L’OUBLI ! APPRENDS LA MÉMOIRE !

101. N’HABITE JAMAIS PLUS LA FLAMME, OUBLIE TOUT !

102. EN TOI SEUL L’OUBLI MÉRITE QU’ON S’EN SOUVIENNE !

103. CELLE QUI MUTILE EN TOI L’OUBLI, ENFLAMME-LA

La dissolution des contraires, en particulier celui des vivants et des morts, est un axe majeur de l’univers magique d’Antoine Volodine. La nouveauté et la force introduites dès le titre par Frères sorcières consiste à amorcer une littérature où les personnages ne sont pas asexués, mais où la différenciation sexuelle n’a pas lieu d’être. Les figures qui apparaissent dans chaque partie peuvent être autant féminines que masculines au sein du collectif du groupuscule comme de la petite communauté politique et artistique, qu’elle soit faction préparant le renversement ou troupe de théâtre jouant des saynètes médiévales et des scènes d’agit-prop.

Ce n’est pas la longueur, ni le rythme très cadencé de cette phrase unique de cent vingt pages, qui fait sa difficulté, car on peut y vagabonder, y buissonner pour pénétrer sa nouvelle dimension. C’est bien plutôt l’exercice à laquelle elle soumet. Dans le prolongement des deux parties précédentes, elle produit l’expérience momentanée de l’absorption des contraires naturels, sociaux, historiques grâce à une figure qui a eu mille vies antérieures mais n’a qu’une seule mémoire. L’espace du confinement, de l’interrogatoire devient paradoxalement un espace de réunion. La parole initiale n’est plus une déposition sur des faits mais une excroissance parlant d’autre chose, comme on parle d’autre chose quand on est poursuivi, quand on est en deuil, quand on parle avec la conscience qu’on parle.

Comme John Maxwell Coetzee dans ses romans les plus récents, Antoine Volodine avait aboli et remplacé nos appartenances. De nom, de famille, de terre, d’histoire, de géographie, de langue, de communauté, de formes, il n’y avait chez lui que de l’élu et du provisoire. À ceci il ajoute ici, avec les « frères corbeaux » partageant l’identité des « sœurs belettes », que dans le monde de la littérature il n’y a de sexe qui ne soit transitif et inopérant. Frères sorcières n’a pas de clé de voûte, son centre se déplace partout. Les « havres », les « terres d’exil », les entrevoûtes d’Antoine Volodine, qui de ce point de vue bâtit plus une œuvre-charpente qu’une œuvre-cathédrale, laissent se représenter un monde entrevoûté, un temps circulaire qui courbe l’histoire et notre pensée.

Pierre Benetti

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