Décamérez ! Conversation avec un fantôme (j39)

Du néologisme verbal décamérer : « sortir de sa chambre en restant confiné ». Trente-neuvième jour de confinement : « on ne condamne pas la douceur ».

« la douceur est d’abord une intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle témoigne d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute peur et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est la quintessence. »

Anne Dufourmantelle

Décamérez ! Conversation avec un fantôme (j39)

© Gallica/BnF

Tingus et Meucio : deux célibataires siennois. Inséparables. Ils s’étaient fait une promesse : celui qui mourrait le premier reviendrait visiter l’autre, pour l’informer sur les plaisirs et les peines de l’autre vie.

Tingus fut un jour sollicité pour être le parrain d’un nouveau-né. Il alla souvent rendre visite à la famille de l’enfant, seul ou avec son ami. Insensiblement, ils tombèrent l’un et l’autre amoureux de la mère : Françoise. Ce fut leur seul secret l’un pour l’autre : T., parce qu’il avait honte d’être amoureux de la mère de son filleul, M. parce qu’il s’était rendu compte du penchant qu’éprouvait son ami – en lui confiant l’état de son propre cœur, il avait peur de susciter sa jalousie.

Ils gardaient donc l’un et l’autre le silence, par sollicitude.

La dame, cependant, tomba également amoureuse : T. eut ses faveurs. M. s’en rendit compte, et cacha son chagrin. C’était en effet ce qu’il avait de mieux à faire.

Puis T. fut subitement emporté : maladie foudroyante – M. anéanti.

Trois jours après sa mort, T. apparut à son ami.  Dans la pénombre de la chambre, M. entendit un bruit de balai : « Je viens te donner des nouvelles de l’autre monde. » M., d’abord, effrayé, lui souhaita la bienvenue.

« Où es-tu ? Es-tu au nombre des perdus ?
– Les choses perdues, cher ami, sont celles qu’on ne retrouve plus. Suis-je perdu ? Ne suis-je pas ici, avec toi ? »

Ils conversèrent, longtemps. M. demanda à son ami s’il pouvait faire quelque chose pour lui sur la terre.

Prier.

Décamérez ! Conversation avec un fantôme (j39)

Laszló Moholy-Nagy, Autoportrait (1926)

Le jour approchait – le fantôme allait disparaître. M. posa la question qui lui brûlait les lèvres.

« Pour Françoise, quelle peine t’a-t-on infligée, là-bas ?
– Oh, j’avais si peur ! De mon fantomatique corps, je tremblais : une fffeuille, au-dessus du fffeu. Un esprit s’approcha de moi : Qu’as-tu donc à trembler ?
– J’ai peurrrr, peurrrr d’un péché que j’ai commis. J’ai couché avec une de mes amies.  
– Qu’a répondu l’esprit ?
– il a ri : Grand sot, on ne tient pas compte ici-bas de ce qu’on fait là-haut avec ses ami.e.s. »

On ne condamne pas la douceur.

Bruit de balai – le fantôme disparaît. Il fait jour.


Pour Amandine Mussou
En attendant Nadeau s’est proposé d’héberger ce « néodécameron » abrégé : Décamérez ! est une traduction recréatrice improvisée, partagée avec vous au jour le jour, pour une drôle de saison.
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