Décamérez ! Les comédiens (j8)

Du néologisme verbal décamérer : « sortir de sa chambre en restant confiné ». Huitième jour de confinement : « l’esprit de lynchage ».

« Croyez-vous que sous mon chapeau,
je manque de philosophie
au point de ne pas faire appel ?
J’en ai, je vous le certifie,
bien que je me méfie d’elle :
quand on m’annonce, devant notaire,
‘Pendu serez !’, je vous le dis,
était-il donc temps de me taire ? »

(François Villon, « Ballade de l’appel »)

Décamérez ! Les comédiens, ou l'esprit de lynchage (j8)

© Gallica/BnF

Cet Allemand exilé s’appelait Arrigue. Il était pauvre, ouvrier à la tâche (lourde). L’heure de sa mort, on raconte que les cloches de la ville sonnèrent toutes seules ensemble : Arrigue comptait au nombre des bienheureux ! La foule se mit à envahir les rues pour accompagner son cortège funèbre, toucher son cercueil, assister à ses funérailles.

Trois comédiens, tout juste arrivés de Florence, tombèrent sur cet étrange spectacle. Ils avaient très envie de voir de près le cercueil du saint homme. Mais comment percer la foule ? L’un d’eux (Martial) eut une idée.

Au coin d’une rue, il se tordit les mains, les bras, les jambes, la bouche, les yeux et tous les muscles du visage, dans une grimace épouvantable. Paralytique de fortune, il se fit flanquer de ses deux amis pour le soutenir, jouant les affligés. Ils avançaient péniblement.

« Par pitié, place, place au malade ! »

Le trio se fraya un passage en fendant la foule et finit par atteindre les premières loges. Silence de mort : on attendait l’événement. Martial, très habilement, se fit hisser sur le cercueil, un millier d’yeux rivés sur lui.

Avec des gestes d’une lenteur à couper le souffle, il se déplia. Il se mit à étendre, l’un après l’autre, ses doigts, puis la main toute entière, puis l’autre, puis les bras et, insensiblement, tous les autres membres, un à un.

Joie de l’assistance ! — Oôôôôôôôôôôôôôôôh ! — mille voix s’élèvent en chœur, plus fortes que l’orage.

Un autre Florentin se trouvait là. Il reconnut l’acteur, rompit l’unisson et cria au blasphème : « Cet homme se joue de Dieu et s’est moqué de vous ! » La foule en masse se pressa aussitôt pour lyncher le coupable. Et ses deux complices, voulant sauver leur peau, se mirent à crier comme les autres : « Frappez, frappez le monstre ! » Hors de danger, l’un des deux hurla ensuite « au voleur ! » devant la police, afin d’extraire son compagnon de la foule en furie. En grand nombre, des gens prétendirent alors, d’une voix, avoir été volés aussi.

Décamérez ! Les comédiens, ou l'esprit de lynchage (j8)

« Fury », de Fritz Lang (1936)

Martial, meurtri, était défiguré. Il fut interrogé, à genoux, en chemise. Son insolence restait vivace, pourtant : il répondit d’abord aux questions que lui posait le juge par des plaisanteries. Il risquait la corde. Comprenant soudain qu’il devait jouer le jeu, il se défendit. « Que tous les accusateurs disent où et quand j’ai pris leurs portefeuilles, je vous dirai alors de quoi je suis coupable. »

Faux témoignages, en masse. Martial répliqua facilement qu’il venait d’arriver en ville, qu’il était innocent de ce dont on l’accusait. Mais le juge, incrédule, était décidé à le pendre, pour vols à la tire en série. Les deux autres, entretemps, étaient allés alerter l’hôtelier, qui fit prévenir le gouverneur. Ce dernier demanda à interroger lui-même l’accusé. Dès qu’il comparut devant son libérateur, Martial lui raconta, sans déguisement, tout ce qu’il avait fait. Tremblant de peur, il lui demanda la grâce spéciale de le laisser partir.

Longtemps encore il crut avoir la corde au cou.


En attendant Nadeau s’est proposé d’héberger ce « néodécameron » abrégé : Décamérez ! est une traduction recréatrice improvisée, partagé avec vous au jour le jour, pour une drôle de saison.