Un artiste sans œuvre

On ne sait pas assez que les Suédois sont des rigolos. Ou plutôt on ne s’en souvient plus. Et pourtant Hellzapoppin, un film burlesque d’une parfaite loufoquerie, tourné en 1941 par le tâcheron américain H. C. Potter et qui fit une belle carrière en France quand Hollywood put à nouveau ouvrir son sac à malices après 1945, est l’adaptation d’une pièce conçue, écrite et jouée à Broadway par le magistral pitre suédois Ole Olsen et sa fine équipe. De cette veine typiquement nonsensique, qui pousse au maximum l’absurdité des situations dans lesquelles s’enlisent des personnages d’une grotesque solennité, Klingsor, dernier roman de Torgny Lindgren (1938-2017), offre un exemple d’une rare qualité.


Torgny Lindgren, Klingsor. Trad. du suédois par Esther Sermage. Actes Sud, 208 p., 21 €


Il suffit à l’histoire de partir le plus innocemment du monde d’une aberration scientifique (un verre ordinaire posé sur un plan incliné parvient, au bout de décennies d’abandon dans cette position inconfortable, à tordre suffisamment sa structure pour retrouver la verticale du fil à plomb, prouvant ainsi qu’il est vivant autant qu’un arbre). Alors, à partir de cette prémisse et à condition de ne jamais lâcher une lecture logique de l’univers et des êtres qui le peuplent, l’écriture de Torgny Lindgren accouche du personnage d’un peintre très dignement – mais complètement – givré dont la trajectoire se confond avec le récit.

Ce personnage nommé Klingsor (comme le critique d’art français ami de Vuillard et de Ravel, ce qui constitue un clin d’œil du francophile Lindgren à notre culture) est un paysan autodidacte à la vocation artistique inébranlable. Bouleversé par l’ampleur conceptuelle de sa découverte (les objets, qu’ils soient naturels ou manufacturés à partir d’éléments empruntés à la nature, ne sont pas plus inertes qu’un chien ou un homme), il entreprend une œuvre unique, répétitive, fantastiquement obsessionnelle : peindre le verre qui a fait naître en lui l’illumination.

Torgny Lindgren, Klingsor

Se nourrissant exclusivement d’un ragoût infâme dont il tient la recette de ses parents, Klingsor traverse l’Europe en vue de s’y pénétrer des secrets de l’art pictural. Mais il ne franchit la porte d’aucune école. Puis cet homme peu imaginatif épouse sa professeure de dessin, dont la mort, enceinte, à côté de lui, dans un horrible accident de la circulation, ne l’amènera pas à changer d’un iota le calendrier de son dur labeur. Une seule fois a lieu une exposition de son œuvre, dans sa cambrousse natale, sans autre écho que celui de feuilles de chou locales mais cela suffit néanmoins à l’admiration d’apprentis critiques (dont nous ne saurons rien) à qui l’on doit les bribes d’une biographie, c’est-à-dire précisément le volume contant les pitoyables aventures de Klingsor, volume que nous tenons en main.

Est-il utile d’ajouter que la formidable drôlerie pince-sans-rire de ce livre ne génère chez le lecteur aucune explosion de joie ? Car, bien évidemment, il s’agit ici d’un comique d’autant plus jubilatoire qu’il est d’une tristesse sans rémission – nous sommes en Suède tout de même ; si le Bergman des Fraises sauvages et autres chefs-d’œuvre se laisse aller plus souvent qu’on ne croit à la gaîté, c’est pour retomber plus bas dans les ornières de cette vallée de larmes.

Qui peut assurer, en effet, qu’il n’y a pas un peu de Van Gogh, voire de Rousseau, dit le Douanier, en tout cas du pathétique et génial facteur Cheval chez ce pauvre Klingsor, dont aucun geste pictural ne subsiste, et dont le subtil et cruel Lindgren se garde bien d’évoquer de façon précise le moindre tableau ? De l’artiste de génie, entièrement consumé par sa dévorante passion de créer, Klingsor a tous les traits. Sauf le génie. Et encore, rien n’est moins sûr puisque nous n’avons aucun moyen d’en juger, ce qui frustre notre goût de savoir à quoi nous en tenir du confort d’aucune certitude.

Rigoler avec un Suédois, il vaut sans doute mieux l’éviter, c’est plutôt dérangeant. Mais ne craignez rien, ce texte n’est pas un roman policier dont il faille connaître le dénouement à tout prix : le plaisir qu’apporte une excellente prose littéraire vaut bien le sentiment final de s’être fait piéger par un portrait fictif à double ou triple fond.


Cet article a été publié sur Mediapart.

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