Y aura-t-il une fin aux inégalités ?

Histoire mondiale des inégalités économiques et de leurs justifications, Capital et idéologie de Thomas Piketty s’impose comme un ouvrage de référence. Au-delà de cet aspect descriptif, l’économiste jette les bases d’un programme fiscal et social. Ces « éléments pour un socialisme participatif du XXIe siècle » bousculent quelques certitudes, déconcertent parfois et stimulent sans cesse.


Thomas Piketty, Capital et idéologie. Seuil, 1 232 p., 25 €


Ce livre a une utilité sociale proportionnelle à son volume : une édition abrégée s’impose. Cela dit, le style est fluide, une pédagogie acharnée l’anime et le propos frappe par son amplitude comme par sa clarté. Ouvrage d’économie, il s’appuie sur l’histoire, la sociologie et les sciences politiques. À ce décentrement disciplinaire revendiqué répond un souci symétrique d’utiliser des travaux de recherche extra-occidentaux, notamment indiens. Par la variété géographique des sources mobilisées comme des aires analysées, Piketty s’adresse à un public mondial, et pas nécessairement économiste.

Thomas Piketty, Capital et idéologie

Paris (2016) © Jean-Luc Bertini

Qu’il se penche sur la société d’ordres européenne, les sociétés esclavagistes du XIXe siècle ou coloniales du XXe, Piketty associe description statistique et analyse des discours, en particulier juridiques, au fondement des régimes de propriété. Chaque rationalité spécifique est ainsi restituée dans son dynamisme. L’essentiel repose sur les rapprochement d’aires et d’époques hétérogènes. En ressort l’inlassable justification, par coercition ou par des procédés discursifs, de l’inégalité économique et de son corollaire politique. Cette fresque relativise autant qu’elle fait apparaître d’accablantes permanences. Pourtant, l’ensemble est structuré par une pensée de l’Histoire qui « insiste sur l’importance des logiques événementielles », sur les « bifurcations » et autres « expérimentations historiques concrètes ».

De même, sont balayées les conceptions selon lesquelles certaines sociétés seraient plus « naturellement » favorables à l’égalité que d’autres. À cet égard, il y a un passage lumineux sur la Suède, pays « sophistiqué dans l’organisation de son inégalité » jusqu’au XXe siècle. À ceux qui détecteraient chez Piketty une trop grande focalisation sur les idées, l’auteur rappelle que « ce sont uniquement des mobilisations populaires particulièrement efficaces, des stratégies politiques spécifiques, et des institutions sociales et fiscales bien précises qui ont permis que la Suède change de trajectoire ». De la même façon, une longue étude de l’Inde fait ressortir l’ingéniosité institutionnelle et les solutions pratiques imaginées pour tenter de défaire les inégalités statutaires comme économiques.

Au sein de ce panorama, la place principale est occupée par l’idéologie dite « néo-propriétariste », dominante aujourd’hui selon Piketty. À l’image des idéologies antérieures, elle a une fonction justificatrice, par la stabilité sociale et l’émancipation individuelle. L’auteur la définit comme une forme exacerbée du « propriétarisme » du XIXe siècle, compris comme « idéologie politique plaçant au cœur de son projet la protection absolue du droit de propriété privée (conçu en principe comme un droit universel, c’est-à-dire indépendant des inégalités statutaires anciennes) ». Il en souligne trois conséquences : l’amplification des inégalités économiques, l’injustice fiscale et l’inefficacité économique. L’effet de concentration patrimoniale est maintenant connu : aux États-Unis et en Europe, les 10 % les plus riches possédaient 90 % du total des propriétés privées en 1900-1910, 55 % dans les années 1980, 75 % aujourd’hui. Quant à l’injustice fiscale, elle se manifeste par une régressivité des taux d’imposition : « En France, le taux global de prélèvements obligatoires est actuellement d’environ 45-50 % au niveau des 50 % les plus pauvres, avant de monter autour de 50-55 % au sein des 40 % suivants, puis de redescendre vers 45 % parmi les 1 % les plus riches. » Vous avez dit Gilet jaune ?

Enfin, Piketty rappelle avec insistance que la phase d’expansion économique de la seconde partie du XXe siècle coïncida avec une haute pression fiscale sur les possédants. Entre 1932 et 1980, le taux applicable aux plus hauts revenus fut en moyenne de 81 % aux États-Unis, avec un taux de 75 % applicable aux plus hautes successions. De cela, Piketty déduit qu’une forte progressivité fiscale « n’est clairement pas un obstacle à une croissance rapide de la productivité, pour peu que les taux d’imposition les plus importants s’appliquent à des niveaux de revenus et de patrimoines suffisamment élevés ». Pour rappel, depuis l’instauration des politiques reaganiennes de réduction des impôts sur les revenus supérieurs, la croissance des États-Unis a été divisée par 2. Tout le problème du néo-propriétarisme est qu’il s’accompagne de troubles sociaux de plus en plus évidents sans pour autant permettre l’émancipation individuelle, la richesse demeurant de plus en plus aux mains des mêmes. À discours libéral, réalité féodale. Le tout emballé dans des arguments économiques que les faits invalident.

Thomas Piketty, Capital et idéologie

Face à cette situation, Capital et idéologie présente un ensemble de propositions institutionnelles afin de « dépasser le système capitaliste actuel et de dessiner les contours d’un nouveau socialisme participatif pour le XXIe siècle ». Tout est dans le mot « actuel » dans cette phrase qui peut prêter à confusion. Piketty recherche « une norme de justice acceptable par tous » et pense donc plus une sortie hors du néo-propriétarisme que du capitalisme. Alors que tant d’essayistes évoquent les « modes de vie », la position de Piketty pourra surprendre : il s’agit tout bonnement de se demander quel programme une force de gauche parvenue au pouvoir pourrait appliquer !

Qu’un intellectuel de l’envergure de Piketty prenne au sérieux cette éventualité signale, peut-être, un changement d’atmosphère. Il a beaucoup été question de « révolution » ces dernières années. Et après ? L’économiste esquisse des pistes. Elles peuvent sembler en deçà des suggestions maximalistes invitant à vivre « sans », dans des « cabanes », ou qui trouvent tellement passés de mode les programmes électoraux. Mais, à tout prendre, puisque Piketty a le mérite de s’interroger sur la faisabilité technique de ce qu’il avance, la moindre des politesses est de le prendre au sérieux.

Retenons que la clef de voûte de l’architecture institutionnelle avancée repose sur une rigoureuse progressivité fiscale. Dans les barèmes proposés, le taux de l’impôt sur les successions passe, par exemple, de 5 % si l’on possède un patrimoine 0,5 fois supérieur au patrimoine moyen à un taux de 90 % si le patrimoine est 10 000 fois supérieur au patrimoine moyen. Entre ces deux taux, un dégradé existe. Cela vaut aussi pour l’impôt sur le revenu et pour un autre impôt, annuel et portant sur la propriété. Parallèlement, les taxes indirectes, dont la TVA, seraient supprimées car proportionnelles et de ce fait injustes. Il ne s’agit donc pas tant d’augmenter la pression fiscale que de la redistribuer au plus près des revenus et du capital de chacun. En tant que telles, ces mesures ne visent pas à abolir la propriété mais à rebattre les cartes de manière si énergique et si régulière qu’elle en deviendrait « temporaire ». Perspective séduisante car elle satisfait deux passions antagonistes : la propriété privée reste intacte dans les faits, mais une égalité matérielle plus complète est rendue possible.

Ce volet fiscal s’articule à un plan de redistribution à la fois classique (financement de l’État social et mesures écologiques) et novateur : le financement d’un revenu de base et, surtout, d’une « dotation en capital » substantielle versée par l’État à chaque individu de 25 ans afin « d’acquérir un logement ou de financer un projet de création d’entreprise ». Cette proposition est à la fois cruciale, imaginative et révélatrice. À une fiscalité plus juste répond une allocation plus juste des ressources, chaque citoyen se retrouvant avec, en quelque sorte, le même héritage pour commencer sa vie active.

Thomas Piketty, Capital et idéologie

Thomas Piketty © J. Panconi

Piketty ne prend malheureusement pas en compte les inégalités socio-éducatives. L’égalité reste formelle. Plus troublant encore, cette mesure s’inscrit à fond dans l’idéologie auto-entrepreneuriale. Si la compétition capitaliste y apparaît plus juste (et donc justifiée), il ne s’agit jamais que d’une énième lutte de tous contre tous, mais sous la forme hybride d’un peuple encouragé à se faire petits entrepreneurs. N’aurait-on pas affaire à une nouvelle menée néolibérale de fluidification du marché par l’État ? Ici, un doute plane sur la possibilité de soustraire certaines activités au marché. Sans s’attarder sur des points notionnels, le socialisme peut quand même être envisagé comme abolition « de la domination de l’argent sur l’agir » (Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, La Découverte, 2014). Maintenir et même renforcer les logiques de marché est-il compatible avec ce projet ?

Ce point aurait pu être éclairci si Piketty avait précisé sa position par rapport à l’État et à la communalisation des entreprises ou des services publics, mais il écarte les nationalisations et ne fait pas état des expérimentations coopératives. À la place nous est proposée l’inusable « cogestion », soit l’administration des entreprises par les salariés et les cadres dirigeants. Alors que l’époque impose pourtant une reprise en main collective et concertée de l’appareil productif pour des motifs tant stratégiques qu’environnementaux, on ne voit pas à quelle politique industrielle cohérente cela conduirait. D’autant que rien ne dit qu’une entreprise cogérée serait mécaniquement à l’avantage des populations.

Mais surtout, tant qu’à démocratiser la gestion des entreprises, pourquoi ne pas élargir leur gouvernance en incluant citoyens et usagers des services ? Voire leur propriété. Là, le pragmatique Piketty cesse soudain d’analyser l’existant, qui n’est pourtant pas si mince. Songeons à la municipalisation citoyenne de l’eau à Naples, aux coopératives basques, etc. Aussi (surtout ?), cette réappropriation de l’outil de travail par les travailleurs pourrait-elle s’appliquer aux services publics ? Mystère. Qu’une partie consacrée au renouvellement de la propriété s’en tienne à faire resurgir une mesure si ancienne que la cogestion, cela ne peut qu’interroger. Sur ce point comme sur d’autres, Capital et idéologie mélange une puissante imagination technique et socialisante avec un libéralisme sous-jacent.

Ces réserves, réelles, n’enlèvent rien à la qualité de ce livre et à son absence de dogmatisme. La foi dans le savoir et sa divulgation font honneur à l’auteur. Celui-ci, dit-on, a changé et aurait révisé ses positions. On l’a en effet connu plus respectueux de la propriété privée, et il le reconnaît lui-même avec honnêteté et simplicité. Cette probité intellectuelle n’est pas la moindre des raisons qui rendent ce livre incontournable.