Antigone au temps de l’État islamique

Pour Embrasements, son septième roman, Kamila Shamsie, écrivaine britannique d’origine pakistanaise, dit avoir choisi d’effectuer une réécriture de l’Antigone de Sophocle. Mais si elle aborde des questions politiques et morales, elle écrit ici avant tout un roman familial et sentimental auquel elle ajoute un soupçon de thriller.


Kamila Shamsie, Embrasements. Trad. de l’anglais par Éric Auzoux. Actes Sud,  318 p., 22,50 €


L’idée d’utiliser Antigone dans un de ses livres fut suggérée à Kamila Shamsie par un ami directeur de théâtre et s’imposa après l’attentat suicide contre l’Arena de Manchester en 2017, à la suite duquel le grand imam mancunien déclara qu’il refuserait de célébrer les funérailles de l’attaquant. Shamsie ne fut bien sûr pas la seule à se souvenir en cette occasion des paroles de Créon interdisant qu’on donne à Polynice une sépulture : vieux problème de phusis (loi de la nature) et de nomos (loi des hommes) sur fond de djihadisme.

Cela accentua chez elle le désir d’utiliser la pièce de Sophocle pour parler du rapport des jeunes musulmans britanniques avec la Grande-Bretagne et de l’attitude du pays vis-à-vis d’eux. Pourtant, Embrasements, qui débute comme une histoire amoureuse et familiale, ne se transforme pas aisément en histoire politique et morale. La romancière préfère rester essentiellement psychologique et sentimentale, avant de prendre un virage vers le suspense.

Kamila Shamsie, Embrasements

Kamila Shamsie © Zain Mustafa

Melpomène y est d’ailleurs en congé pendant tout le premier tiers, tandis que sont mis en place les rapports entre personnages, presque tous d’un milieu pakistano-britannique, et leurs conceptions différentes d’être au monde. Nous ne sommes bien sûr pas dans la Grèce antique mais en Angleterre, puis au Pakistan, accessoirement aux États-Unis. Celle qui va devenir l’Antigone du texte s’appelle Aneeka ; elle a dix-neuf ans et vit à Londres avec son frère jumeau, Parvaiz, le Polynice de l’histoire. Leur sœur aînée, Isma (Ismène), les a élevés après la disparition de leur père dans les années 1990, mort lors de son transfert à Guantanamo, et le décès de leur mère. Parvaiz, pour toutes sortes de raisons tellement rebattues aujourd’hui qu’on a du mal à les trouver intéressantes, part rejoindre l’État islamique. Isma prévient la police à la grande horreur d’Aneeka, plus choquée par ce qu’elle considère comme la trahison d’Isma que par celle de son frère. Aneeka n’a alors de cesse de vouloir faire revenir son jumeau à Londres. Lorsque Parvaiz, assez vite, regrette son engagement et souhaite rentrer, la chose est impossible car les lois de retrait de citoyenneté contre les personnes coupables de liens avec le terrorisme ont été remises en vigueur par le  gouvernement conservateur.

Entre-temps est entré en scène Eamonn (lisez Hémon, ou le nom arabe anglicisé, Ayman, ou également le prénom irlandais). Il est le fils du tout nouveau ministre de l’Intérieur, Karamat Lone, personnage politique pakistano-britannique, symbole d’une intégration en apparence impeccablement réussie. Aneeka, qui est d’une « beauté renversante »,  séduit le jeune Eammon, en partie dans l’espoir de l’utiliser pour faciliter le retour au pays de Parvaiz. Et là Melpomène, avec un sens plus aigu de l’aventure kitch que de la gravitas tragique, vient prendre du service. Parvaiz  est tué ; Aneeka se rend au Pakistan pour veiller le corps de son frère embaumé dans la glace, sous l’œil des caméras du monde entier, s’entêtant dans son désir de faire céder le gouvernement britannique et d’obtenir le rapatriement de la dépouille en Angleterre. Eamonn, sans qu’elle le sache, l’a suivie. Une page finale met en scène de manière assez spectaculaire les dernières secondes de la vie de l’Antigone et du Hémon de Shamsie, unis dans une mort explosive.

Kamila Shamsie, Embrasements

© Jean-Luc Bertini

Embrasements, roman grand public, se lit avec plaisir. Il se laisse aller à quelques facilités d’écriture, il n’est pas toujours très efficacement construit (tel personnage intéressant, comme par exemple celui d’Isma, est soudain laissé de côté), il est un peu prévisible en matière de psychologie et de sociologie, mais il remplit ses sympathiques ambitions : présenter des questions d’actualité (les relations de la Grande-Bretagne avec ses citoyens musulmans, la question du terrorisme), déployer en toile de fond des conflits de valeurs (entre droit et justice, devoir et loyauté individuelle…) et faire battre les cœurs pour des enfants orphelins, des parents dépassés et des amoureux tragiques.

Claude Grimal