Suspense (24)

De l’Histoire au polar

L’historien Shlomo Sand, auteur de Comment le peuple juif fut inventé, où il déconstruisait le mythe sioniste qui a façonné l’histoire juive, se met avec La mort du Khazar rouge au roman policier.


Shlomo Sand, La mort du Khazar rouge. Trad. de l’hébreu par Michel Bilis. Seuil, 384 p., 21 €


Dans ce polar, c’est le professeur Yithzak Litvak, de l’université de Tel Aviv, qui joue, si l’on peut dire, le rôle de Shlomo Sand. Ce spécialiste du Moyen-Orient a autrefois publié un livre démontrant qu’une grande partie des habitants juifs d’Europe orientale a pour origine le royaume khazar converti, théorie dérangeante pour le sionisme officiel qui tient mordicus à son récit mythique fondateur de l’exil. Lorsque La mort du Khazar rouge s’ouvre, en 1987, Litvak gît assassiné sur son lit, lardé de coups de couteau. Peu après, le corps sans vie de son frère jumeau est découvert dans la rue et, deux jours plus tard, celui d’une de ses étudiantes est trouvé sur une plage de Bat-Yam. Émile Morkus, seul policier arabe de la Sûreté, est chargé d’enquêter sur le meurtre du professeur et de la jeune femme – celui du frère jumeau de Litvak ayant été jugé, à son grand dam, sans rapport avec les deux autres. Malgré sa persévérance, il a du mal à faire avancer les dossiers, et se heurte au mutisme du Shabak, le service des renseignements intérieurs, qui refuse de communiquer la moindre information, alors que Morkus a le sentiment que leurs agents ou leurs opérations ont à voir avec les assassinats. Alors qu’il pense avoir trouvé une piste, il est  dessaisi des affaires ; un coupable est promptement trouvé pour l’assassinat de l’étudiante et tout aussi promptement condamné à vingt ans de réclusion malgré ses protestations et ses alibis incontestables.

On aura entretemps fait un détour par Paris, appris les relations entre le Shabak et la DST ou le SAC, rencontré, sous un autre nom, un personnage qui ressemble fort à Resciniti de Says (l’assassin de Pierre Goldman et d’Henri Curiel) et constaté l’infiltration des services secrets dans les milieux gauchistes français et israéliens (l’extrême gauche est chez Sand agitée, bavarde et irresponsable).

Shlomo Sand, La mort du Khazar rouge

Sand Shlomo © Lielle Sand

Puis le récit fait un saut de vingt ans et reprend en 2007. L’enquête sur le meurtre de Litvak se trouve en effet relancée par un nouveau meurtre de professeur à l’université de Tel Aviv (Shlomo Sand en profite pour tomber derechef à bras raccourcis sur un milieu universitaire pusillanime et rongé par l’arrivisme). Markus a, hélas, pris sa retraite, mais son ancien adjoint, maintenant commissaire, va le prier de lui apporter une aide officieuse. Cette fois-ci, grâce aux progrès de la science (ADN, etc.) et aux langues qui se délient sur les événements d’autrefois, la vérité apparaîtra.

Le divertissement qu’offre La mort du Khazar rouge n’obéit pas aux lois de la plus grande subtilité polaresque, mais là n’est pas son intention. Le livre cherche surtout à donner une vision tant de l’histoire d’Israël que de la société israélienne. Il y réussit par le biais d’une intrigue étalée dans le temps, qui permet de mesurer les durcissements politiques advenus au cours de deux décennies, et aussi par le biais de personnages occupant des positions « ethniquement », intellectuellement ou statutairement particulières dans la société israélienne (le commissaire arabe, l’historienne à contre-courant du consensus, l’espion intouchable…). Sand montre ainsi comment dans son pays tout concourt à effacer ce qui fut arabe, à maintenir les populations non juives et juives orientales dans des statuts subordonnés et à faire taire qui s’avise de protester. Les remarques anecdotiques sont parlantes : c’est l’avenue Ibn Gabirol de Tel Aviv appelée par les habitants Even Gvirol parce que son vrai nom « fait » arabe (Ibn Gabirol est un néoplatonicien juif andalou du XIe siècle)  ; c’est le malheureux Aboutboul condamné pour le meurtre de l’étudiante parce que, juif tunisien pauvre, il est le bouc émissaire idéal de la police et des services secrets désireux que le vrai coupable ne soit pas découvert ; c’est l’armée israélienne qui considère les jeunes immigrés de Russie comme assez juifs pour faire leur service militaire, mais pas assez pour, en cas de décès, être inhumés à côté de leurs camarades morts.

Shlomo Sand, La mort du Khazar rouge

L’Israël de Shlomo Sand est un pays théocratique, militarisé et hyper-nationaliste qui s’autorise déviances et illégalités. Morkus, le perspicace enquêteur du livre, ne cesse fort dignement d’en souffrir, et ses talents d’être considérés avec perplexité par ses collègues, surpris qu’« un ‟petit” détective ‟arabe” [puisse] avoir un si ‟gros” cerveau juif ».

La proximité affective de Sand avec ce personnage sympathique est un des aspects plaisants du livre, comme d’ailleurs sa proximité avec ceux qui dans ses pages sont authentiquement à la marge ou contestataires. Ainsi l’auteur a-t-il pu, dans une interview, s’amuser à confier qu’il se sentait en effet  « un peu arabe, homo et femme » (les figures réconfortantes de La mort du Khazar rouge appartenant à ces trois « catégories »).

Sand est aussi profondément israélien dans son amour pour un pays dont pourtant il désespère. Le poète Mahmoud Darwich s’en était bien rendu compte lorsque, après l’avoir rencontré, jeune militaire, il lui dédia le célèbre « Le soldat qui rêvait de lys blancs » dont les trois derniers vers, supposés être les paroles de Shlomo Sand, disent : « La patrie… / C’est boire le café de sa mère / Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré. »

Le café de la mère et les lys blancs du soldat Sand appartiennent au domaine de la nostalgie ; le Sand adulte s’occupe maintenant de « donner des gifles à l’essentialisme juif ». Après celle qu’il lui assène ici sous la forme divertissante du polar, il compte poursuivre, toujours sur le même mode. Il prévoit en effet une suite à La mort du Khazar rouge, qui prendra cette fois-ci pour thème la recherche de l’ADN juif, nouvelle marotte essentialiste de la génétique, car, dans le domaine du « savoir », les sciences humaines n’ont pas l’apanage de l’imbécilité nationaliste. On attend ce prochain polar avec impatience, en espérant y retrouver les attachants personnages de La mort du Khazar rouge.


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Claude Grimal