Le combat pour l’égalité

Livre après livre, Réjane Sénac poursuit le nécessaire travail de démystification de notre mythologie républicaine. Elle touche juste et, pour l’essentiel, convainc. Il s’avère que l’égalité inconditionnelle n’est envisageable qu’en se libérant de la dichotomie frères/non-frères héritée de la République.


Réjane Sénac, L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables. Rue de l’échiquier, 92 p., 10 €


Le lecteur sceptique, une fois l’ouvrage refermé, devra bien admettre qu’il convient de voir la réalité autrement. On lui avait si souvent vanté les mérites du modèle républicain, ses affinités électives avec l’universel, qu’il lui faudra la lucidité consistant à dépasser la dissonance entre ce qu’il pensait observer et ce processus de camouflage des inégalités de genre que décrit précieusement L’égalité sans condition. L’inégalité est d’abord, et fondamentalement, inscrite dans le choix des mots. Celui de fraternité possède une authentique noblesse que Réjane Sénac n’a nulle difficulté à reconnaître, notamment lorsque, au service d’une conception solidaire et cosmopolite, il dit la volonté d’inclure au-delà des frontières géographiques et identitaires. Mais, même dans cette acception, il reste paradoxal. Pour exprimer la solidarité (terme qu’elle préfère, parce que débarrassé de la référence à la famille et à la ressemblance héritée, à celui d’adelphité), ne doit-on pas faire l’économie d’une fraternité qui renvoie historiquement à une généalogie inégalitaire et excluante ?

Car, comme elle le démontrait dans son livre précédent, Les non-frères au pays de l’égalité, ce sont les « hommes blancs » qui tracent les limites du politique, « en termes à la fois de ce qui est politique et de qui est politique ». Autrement dit, l’exclusion des non-frères (les femmes et les non-Blancs) est constitutive de notre histoire et, dès lors, de notre capacité à penser l’avenir.

Quant à la liberté, Réjane Sénac montre que sa défense est souvent mobilisée « pour anesthésier le débat sur les conditions d’impossibilité de l’égalité en le situant sur le registre moral, et non politique ». Aussi s’attarde-t-elle sur la surprenante tribune du 9 janvier 2018 dans laquelle cent femmes défendent la « liberté d’importuner », une sorte de tradition française vantant la séduction et, corrélativement, traitant le féminisme comme un puritanisme. On ne peut, en effet, penser la liberté sans l’égalité ou, plus précisément, l’égalité est la condition de la liberté. Cette position principielle est fondamentale et, à rebours de la tendance majoritaire du libéralisme politique, on la trouve chez Ronald Dworkin (que l’auteure ne cite pas). Pour celui-ci, ce que nous voulons, ce n’est pas la liberté en général, mais les libertés nécessaires à la réalisation de l’égalité des droits. Il ne s’agit donc pas d’exiger l’égalité matérielle en toutes choses, mais que l’État ne considère pas nos valeurs et nos comportements comme méritant moins d’égards que ceux de quiconque. Et, comme Réjane Sénac, il pense que si l’égalité en droits est nécessaire, elle n’est pas suffisante.

L’égalité ne saurait dès lors être vue comme un investissement social car ce serait alors la sacrifier en tant que principe de justice. Il faut donc rejeter sa marchandisation : si l’inclusion des femmes se réalise au nom de ce qu’elles apportent, cette fin non seulement ne justifie pas les moyens mais elle est conditionnée par eux. La parité perd ainsi son potentiel subversif pour renvoyer les femmes à leur singularité sexuée.

Réjane Sénac, L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables

Nous sommes là au cœur de l’argumentaire de l’auteure. Le sous-titre, « Osons nous imaginer et être semblables », en indique clairement l’orientation. Il dit qu’il faut, par l’imagination, se déprendre de soi, c’est-à-dire imaginer d’autres appartenances, si toutefois l’on souhaite échapper à ce que Réjane Sénac nomme une « cosmogonie binaire et inégalitaire », au sein de laquelle le féminin vient compléter un masculin défini comme norme et autorité. La binarité sexuée n’est pas le dévoilement scientifique d’une vérité de nature, mais un geste politique justifiant des dominations structurelles et interpersonnelles. Elle participe d’une biopolitique permettant une régulation des corps sociaux et individuels sur le registre de la complémentarité hiérarchisée des femmes et des hommes. Ce récit rend précisément impossible d’imaginer les singularisé.e.s comme des semblables. Il contribue au glissement de la pensée des différences dans l’égalité à celle de l’égalité dans la différenciation.

On pourrait imaginer la persistance des inégalités comme l’expression d’imperfections certes durables mais qui seraient en contradiction avec le principe. C’est un point de vue répandu, et c’est celui d’un Emmanuel Macron. Sans entrer dans les détails de la vigoureuse critique de l’auteure, il faut insister sur un point fondamental : faire de l’égalité un acquis, alors qu’elle est un horizon exigeant, procède de ce qu’elle nomme le mythe de l’égalité. Ainsi qu’elle le remarque subtilement, « le fait de concéder un défaut d’application du principe d’égalité immunise l’imaginaire collectif d’une remise en cause de sa cohérence ». La France est passée maître dans l’art d’habiller son passé. C’est ce que notait déjà l’historien britannique Sudhir Hazareesingh dans son grand livre Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française (Flammarion, 2015). Il ne manquait pas d’ailleurs de souligner les mots célèbres de Simone de Beauvoir, « On ne naît pas femme, on le devient », en commentant ainsi : « Ce conditionnement est une construction culturelle résultant de mythes et d’expériences qui se sont combinés pour créer “un impérialisme de la conscience” perpétuant la domination des hommes sur les femmes ».

Il existe donc un meurtre originel, celui de l’égalité pour les non-frères, pour utiliser le vocabulaire suggestif de Réjane Sénac. Et l’auteur du meurtre, c’est la complémentarité sexuée, laquelle définit les femmes comme des « êtres relatifs », c’est-à-dire « élevées non pour elles-mêmes, mais pour les autres » (Les non-frères au pays de l’égalité, p. 39). La tentative récurrente de restaurer des principes républicains, bafoués mais purs, peut donc être considérée comme une ruse de l’histoire.

Réjane Sénac, L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables

Bien évidemment, Réjane Sénac ne méconnait pas les différences de situation. Mais s’émanciper des conditions dans lesquelles la promotion est assujettie à la performance implique d’appréhender ces différences comme des sources potentielles de discriminations directes ou indirectes à déconstruire. L’égalité ne sera en effet sans condition que si elle est libérée de l’héritage de la binarité sexuée.

Il reste cependant, malgré notre accord de fond et notre admiration pour ce travail de dépoussiérage de nos consciences, trois réserves (dont l’une a déjà été formulée dans une recension antérieure).

La première tient à la façon dont nous sommes invités à dépasser la binarité sexuée. L’auteure se fonde sur le fait que les travaux sur la détermination du sexe chez l’humain plaident plus pour le continuum que pour la binarité. Cet argument n’entre-t-il pas en tension avec l’idée forte, défendue par Réjane Sénac, que nos engagements politico-moraux ne doivent pas être soumis au verdict de la science ? Que perdrions-nous vraiment dans notre combat pour une égalité inconditionnelle en nous privant de cet argument de l’inconsistance de la binarité ? Si l’important est bien le combat contre les discriminations, c’est-à-dire contre l’assignation, on ne voit toujours pas pourquoi Réjane Sénac se refuse à emprunter la voie prometteuse qu’exprime l’égalité des singularités, défendue par Pierre Rosanvallon dans La société des égaux (Seuil, 2011).

La deuxième réserve concerne la pente différentialiste de l’auteure. Ce point est délicat et Réjane Sénac ne revendiquerait certainement pas ce qualificatif. Elle défend néanmoins la non-mixité sexuée en référence aux luttes féministes des années 1960, comprise comme un outil et donc non conçue comme «  l’expression d’une guerre des sexes ou de la misandrie, mais comme une phase de libération de la parole et d’autodétermination des femmes dans un contexte où elles sont une minorité sociale ». Certes, il y a de nombreux reproches à adresser au féminisme « universaliste », notamment son incapacité, en se focalisant sur le port d’un bout de tissu, à saisir la nature du phénomène de domination dont les femmes issues de l’immigration maghrébine ont été spécifiquement victimes. Mais faut-il pour autant prendre le risque de racialiser les rapports sociaux en donnant des lettres de noblesse à des catégories inconsistantes, telles celle de Blancs ? Le féminisme décolonial ne parvient pas toujours à éviter l’essentialisation qu’il est pourtant supposé combattre.

Enfin, dernière réserve, d’ordre essentiellement méthodologique, mais non sans rapport avec le point précédent : Réjane Sénac, en théoricienne de l’intersectionnalité, voit dans cette notion une manière heuristique d’être attentif à toutes sortes de discriminations en même temps. Or il y a là, à notre sens, un paradoxe. Il peut être compris en référence à la notion de complémentarité de Niels Bohr, laquelle représente une généralisation du principe d’incertitude énoncé par Werner Heisenberg. Ce principe affirme qu’il est impossible de déterminer (mesurer) simultanément et avec la même précision la position et le moment d’un électron. En effet, plus nous mesurons avec précision la position de l’électron (à un instant donné), plus notre détermination de son moment devient imprécise, et inversement. Georges Devereux avait importé cette notion dans les sciences humaines et fondé une épistémologie originale sur ce concept de complémentarité (voir Ethnopsychanalyse complémentariste et De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement). Plus récemment, l’écrivain et philosophe Tristan Garcia invoquait la notion pour souligner, comme nous le faisons, le paradoxe de l’intersectionnalité (1). En d’autres termes, nous sommes, à un moment donné, contraints de hiérarchiser les luttes.

Que ces objections n’atteignent aucunement le cœur de la puissante démonstration de Réjane Sénac, cela va sans dire. Nous lui sommes, bien entendu, vivement redevables de la défense acharnée et nécessaire de la valeur de l’égalité. Ce combat est le nôtre.


  1. Dans « L’être le plus faible possible », Multitudes, 2016/4, n° 65, p. 49. Nous ne croyons cependant pas bienvenues les concessions faites par Tristan Garcia au vocabulaire racialisant.

Alain Policar

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