Une aventure intellectuelle

La politique est un métier détesté par beaucoup. Pourtant, elle peut être vécue comme une grande aventure intellectuelle. Surtout quand l’engagement de départ est né des grèves de mai et juin 1968, et qu’elle mêle l’engagement militant et la réflexion théorique. C’est ainsi que beaucoup l’ont pensée après Mai. On connait surtout ceux qui sont passés par les groupes gauchistes. Pierre Rosanvallon, pour sa part, a commencé comme militant de la CFDT, dans ce qu’il appelle « le Mai profond », il a joué un rôle essentiel dans l’orientation de cette centrale et de ses relations avec la gauche politique, puis il en est revenu. Il est aujourd’hui professeur au Collège de France et s’interroge sur l’idéal d’émancipation. Et  sur son aventure, dans un livre stimulant.


Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018. Seuil, 434 p., 22,50 €


Pierre Rosanvallon se présente comme « un des principaux intellectuels organiques » de ce qu’on a appelé la « deuxième gauche », c’est-à-dire de ce courant socialiste qui a tenté « de repenser le changement social et de refonder la gauche » sur la base de l’expérience de Mai. Elle se distinguait des gauchismes ou du « social-étatisme » qui prévalait au Parti socialiste (dans la tradition guesdiste). Elle avait été portée par le Parti socialiste unifié (PSU) de Michel Rocard, et se définissait autour d’un slogan : le socialisme autogestionnaire. Le livre de Rosanvallon est construit autour des « trois moments » de cette histoire : celui de « l’enthousiasme et des explorations » des années 1970 ; le temps du « piétinement et du désarroi », de la victoire de François Mitterrand jusqu’à la fin des années 1990 ; la période allant des années 2000 jusqu’à aujourd’hui, temps dit de la « recomposition ». Tout au long de son récit, il évoque ses lieux et ses liens personnels avec cette évolution. Mais ce n’est pas de l’ego-histoire. Il ne raconte pas sa vie ou les amours de sa grand-mère, il critique ses idées ou justifie ses prises de position passées, en se plaçant du point de vue d’une quête intellectuelle qu’il éclaire à partir des préoccupations d’aujourd’hui.

Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018

La marche sur Lip, en septembre 1973

On suit l’auteur dans ses différents emplois : militant et responsable à la CFDT, directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), professeur au Collège de France. On comprend que son apport intellectuel a été décisif à plusieurs moments de cette évolution (et qu’il en est fier) : auteur de L’âge de l’autogestion (1976) et, avec Patrick Viveret, de Pour une nouvelle culture politique (1977), il a défini la « matrice intellectuelle et politique » de la deuxième gauche ; rédacteur en chef de la revue CFDT Aujourd’hui, conseiller politique d’Edmond Maire, il a été un des artisans du « recentrage » de la centrale syndicale et du ralliement de nombre de ses cadres au nouveau Parti socialiste lors des Assises pour le socialisme (1974) ; puis il a pris ses distances avec l’appareil syndical (1977) pour « se consacrer totalement au travail intellectuel ».

Élu à l’EHESS, il fut un des piliers du « séminaire informel » de François Furet, où il retrouvait notamment Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Krzysztof Pomian, Pierre Nora, Marcel Gauchet ou Pierre Manent. Puis, il a été le secrétaire général de la Fondation Saint-Simon lancée en 1983 par le même Furet, avec Roger Fauroux, le patron de Saint-Gobain, « figure atypique ». C’était un club de réflexion financé par « une brochette de grands patrons amis, connus pour leur caractère réformateur et/ou leur talent d’innovation » (comme Antoine Riboud ou Gilbert Trigano). Cette expérience a fini en eau de boudin, au début des années 1990, quand le trésorier de la fondation, Alain Minc, rejoignit Édouard Balladur (1994). Rosanvallon tourna « la page du club social » et se lança alors dans une autre aventure, avec la création en 2001 d’une revue et d’une collection de livres aux éditions du Seuil, « un atelier intellectuel indépendant » : « La République des idées ». Au même moment, il est élu au Collège de France.

Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018

Michel Rocard

Durant ce riche et long trajet – une carrière quand même ! –, Pierre Rosanvallon produit une trentaine d’ouvrages, certains très érudits, la plupart centrés sur les questions de pouvoir politique, de démocratie et d’émancipation, il nous parle du « bon gouvernement » pour reprendre un de ses titres. D’où le caractère de son récit, passant sans cesse de la discussion des idées politiques du moment considéré à son expérience et à son évolution personnelle. C’est également l’occasion de portraits sensibles et parfois ironiques de figures qu’il a côtoyées dans ce monde masculin – Edmond Maire, Michel Rocard, Michel Foucault ou Pierre Bourdieu. Michelle Perrot exceptée, il ne cite aucune femme.

On ne peut que saluer la lucidité et la franchise peu communes avec lesquelles il revient sur ce passé. Sans jamais s’épargner, au point que l’on se demande parfois ce qu’il retient de certaines expériences. Du socialisme autogestionnaire, par exemple, dont il nous décrit l’évanouissement : « Sa bannière s’était soudain trouvée mise en berne », après la victoire de la gauche en 1981. « Il y a quelque chose de presque unique dans une telle disparition, comme si ce concept était devenu inutile ou encombrant sans qu’il y ait besoin de s’expliquer. » Constat cruel, quand on se souvient des débats syndicaux à l’époque ! Plus encore, à propos du rocardisme dont il juge le « réalisme » en 1983 : « Voici venue l’heure de la rigueur socialiste », avait dit Rocard. Un réalisme devenu « insensiblement une sorte de religion dans le milieu rocardien », écrit Rosanvallon qui dit en être devenu le « dévot ». La nouvelle culture politique de la deuxième gauche « a pris les habits du jansénisme et oublié sa dimension d’utopie positive ».

Pierre Rosanvallon, Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018

Pierre Rosanvallon © Ulf Andersen

Ce livre n’est pourtant pas un acte de contrition. L’auteur nous expose au contraire comment il a rebondi via un travail de recherche historique et politique approfondi, et forgé de nouvelles propositions. Il dit travailler pour « aider la gauche à formuler positivement un nouvel imaginaire politique et social et l’entrée dans un nouvel âge de la société ». Donc, une posture d’intellectuel organique. D’où ses grandes recherches, au début des années 1990, sur l’histoire de la démocratie (le suffrage universel, la question syndicale, la représentation démocratique), puis sa « tétralogie » des années 2000/2010 sur la mutation des démocraties contemporaines (La contre-démocratie, La légitimité démocratique, La société des égaux, Le bon gouvernement). Travaux sur lesquels il ne revient pas en détail dans ce livre, mais dont il brosse le contexte.

C’est d’ailleurs le grand intérêt de la seconde moitié de l’ouvrage. L’auteur montre avec brio comment le « temps du piétinement », à partir de 1983, a débouché sur des « figures de l’engourdissement » et une restructuration du champ intellectuel et politique en France. Ses diagnostics sont impitoyables. Ainsi, comment le CERES de Jean-Pierre Chevènement, considéré comme la gauche marxisante du mitterrandisme des années 1970-1980, change de culture politique. Ce courant glisse, au nom de l’antilibéralisme et de la fétichisation de la république, avec des accents antimodernes et nationalistes, vers un néoconservatisme caractéristique du Chevènement ministre de l’Éducation nationale (1984-1986). Relayé dans le monde intellectuel par Régis Debray ou plus tard Alain Finkielkraut, ce retour à la nation et à une conception de la république « plus de l’ordre d’une religion que d’un régime ou un programme » annonce des retournements spectaculaires.

Les oppositions au sein des gauches font écho, avec la progression de l’audience du Front national et de la reconstitution d’une idéologie de droite xénophobe et populiste, à une « dérive » plus générale du progressisme. Elle aboutit à ce que Rosanvallon nomme un « retournement d’hégémonie », avec la prédominance des néoconservateurs et autres « néo réacs » dès la fin des années 1990. Les chapitres 7, 8 et 9 du livre, les plus controversés par les auteurs cités, font mouche. Ils confirment avec pertinence le « retour à l’ordre » qu’avait annoncé Daniel Lindenberg dans un livre de 2002, justement édité par Rosanvallon. Lequel appréhende la nouvelle culture politique à partir de quatre dimensions : « Son substrat intellectuel d’abord : un antilibéralisme intégral. Son style rhétorique ensuite, de type négatif, fondé sur une radicalisation de ses aversions. Son ressort moral également : l’exaltation d’un peuple essentialisé jugé abandonné et méprisé par le camp progressiste. Son événement repoussoir, enfin : Mai 68. »

On trouvera dans cet ouvrage beaucoup d’autres aspects et réflexions fort utiles sur l’ambiance intellectuelle en cette fin des années 2010. Si cela donne parfois l’impression d’une fusillade tous azimuts, c’est surtout un tableau affligeant. Les mésaventures intellectuelles de certains ont pris le dessus. On regrette tout de même l’absence de certaines questions. La perspective européenne, par exemple, n’est traitée que de manière incidente, sans parler des évolutions géopolitiques. Une lacune que l’auteur comblera peut-être dans un prochain livre : il conclut celui-ci en annonçant un programme de travail quantifié en nombre de volumes, dont un sur les populismes européens : patience, donc !

Jean-Yves Potel

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