Portrait intellectuel de la France

On ne comprend pas a priori cette volonté de récapitulation du temps présent produite par un Mauricien professeur de l’Université d’Oxford dont, livre lu, on ne sait pas ce qui le caractérise surtout : l’immersion dans son objet d’étude – la France et ses « idées » – ou la volonté de comprendre un petit coin de terre selon le point de vue de l’intellectuel d’un monde globalisé.


Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées : Histoire d’une passion française. Trad. de l’anglais par Marie-Anne de Béru. Flammarion, 480 p., 23,90 €


Que dire d’un livre qui traite de tout et ressemble à un parfait magasin des accessoires de la pensée « française », ou peut-être parisienne, ou encore simplement « rive gauche » ?

La passion de la collecte de tout ce qui s’écrit et se publie, doublée de la volonté de penser dans le paradoxe, situe évidemment le livre dans la lignée du très british Theodore Zeldin. Ce tableau condense en un seul livre la lecture hebdomadaire de nos magazines et peut devenir le vade-mecum du khâgneux pas encore blasé : comme chacun de nous d’ailleurs, il tirera le plus grand profit des cent pages de références et de notes.

On ne voit pas trop quelle est l’ambition véritable du livre, qui dit « tout » des cinquante dernières années de notre vie intellectuelle et pose de façon assez holiste une double matrice : Descartes et la Révolution française. Ce fil conducteur n’est révélateur que d’une généralité passe-partout, mais celle-ci est toujours fort bien illustrée. Descartes, éternelle racine de tout et très plastique pont aux ânes, ne se perçoit sans doute ici que par une opposition non dite à la philosophie analytique de langue anglaise. Est-il si sûr qu’il fût si modélisant, alors qu’on ne put même pas le faire entrer au Panthéon ? Aux livres d’André Glucksmann (Descartes c’est la France, Flammarion, 1987) et de François Azouvi (Descartes et la France, Fayard, 2002), on peut opposer le retournement critique de Pierre Macherey : « Non, Descartes, ce n’est pas la France ! »

Une autorité ne vaut pas une intériorisation et nos potaches voient-ils en Descartes, leurs aînés y voyaient-ils, autre chose qu’un pensum qui se glisse entre Aristote et Kant ? Descartes a-t-il laissé plus de traces profondes dans l’être français que la récitation des départements dont nous avons perdu la numérologie avec les plaques d’immatriculation européennes ? Kant, ou le personnalisme et la dialectique hégélienne des lycées, garde-t-il une origine toujours cartésienne ? Cela reste possible, c’est une hypothèse, sans plus. De même, l’appropriation positive ou négative de la Révolution française offre une histoire au long cours, acceptable, au double sens, qui se pense autant qu’elle se prive de sa complexité dynamique.

Un des problèmes du livre, et qui est propre à tout panorama, c’est que l’on ne sait jamais ce qui est un regard, une évaluation ou une appréciation. Dans ce dernier cas, il est nettement abusif de réduire l’« esprit » d’un peuple, d’une nation, de je ne sais quelle communauté, à ce qui sort du quadrilatère germanopratin. L’enjeu du livre, qui est hors de son propos, porte au fond sur la crédibilité du genre : le portrait intellectuel d’un pays réduit à ses constructions culturelles et à ses institutions de savoirs. Pourtant, formé à l’étude des maçonneries du XIXe siècle et du culte bonapartiste, l’auteur a la notion du pays profond, au moins dans ses relais masculins et sous des formes assez disciplinées. Le côté hégémonique des productions parisiennes, le pouvoir d’attraction de ce monde des idées, s’en trouve sans doute surévalué, hors de toute sociologie culturelle ou des élites.

Michel Foucault, Jacques Lacan, Claude Levi-Strauss et Roland Barthes à Cuba. Caricature de Maurice Henry, p. 250

Michel Foucault, Jacques Lacan, Claude Levi-Strauss et Roland Barthes à Cuba. Caricature de Maurice Henry, p. 250

L’histoire des idées peut ainsi se dérouler en ses ramifications, mais sans garantie sur la réalité de leur pénétration dans le corps social et sur la complexité de leur appropriation par les individus. Au sein du déclinisme ambiant, par exemple, l’auteur signale bien que les individus jeunes peuvent se dire à peu près heureux et tirés d’affaire à titre personnel tout en affichant un pessimisme réel pour leur génération. Vaste problème, aussi touffu que, jadis, celui de la « culture populaire ». En des temps résolument mieux lettrés, la barre s’élève, mais on ne comprend plus très bien la violence des idées qui font nécessairement polémique, ne serait-ce que pour faire du « commun » ; or, ces points d’achoppement donneraient le quid du livre.

Pour la bonne bouche, on peut relever, outre les errances du crâne de ce pauvre Descartes, deux ou trois formules empruntées à Alain Duhamel ou à Sainte-Beuve (sur Hugo) avant d’en arriver à une conclusion stupéfiante d’idéalisme sans rivages qui parle d’un peuple « intellectuel, lyrique et pugnace, énergique et impatient, empli de générosité, de fierté et d’un insatiable désir de perfectibilité », ce qui, pour rester amical, ne déparerait pas dans le Magasin pittoresque d’autrefois et pourrait s’appliquer à qui l’on veut.

L’auteur se pose en seigneur des fiches. Il fonctionne comme un Borges qui, en plus de la passion des bibliothèques, aurait celle de l’actualité, des revues, des magazines. À ce train, non seulement « rien » ne lui échappe, mais on se demande quel lecteur a la capacité d’absorber tant de faits et de réflexions, à moins qu’il ne s’adonne à une lecture flottante des contenus esquissés ou à l’aide-mémoire d’une vie. C’est évidemment du second côté que je suis, et ce qui m’a interloquée, c’est de n’avoir saisi aucune imposture magistrale, de celles qui font habituellement les réputations par la basse polémique. C’est un grand mérite par les temps qui courent, où chacun y va de sa bribe de théorie et où les médias sont parfois tenus, à l’heure où les ménagères de plus de cinquante ans font leur cuisine, par le grand spécialiste de l’erreur brutale, serait-elle dans le détail – comme chez Michel Onfray. Ici, point de sarcasme, la curiosité engendre la bienveillance et élude les problèmes. Quant aux très rares erreurs constatées, elles ne portent que sur des chiffres qui sont par ailleurs repris d’une littérature de première main ou le fruit d’étourderies que le relecteur français aurait pu rectifier.

La variation des focales permet la fluidité du volume et donne une étonnante densité au texte. Chaque moment prend sa place sans provoquer de malaise, chaque thème engage des lectures possibles ou honorables. Redéfinir l’histoire des idées vécues en leur évolution présente reste un bel exercice et finit par donner un portrait en creux de l’auteur, qui surfe au plus juste et reste rigoureux, dans une distance sans doute amusée. Le retour sur le moment Sartre de nos engagements puis le structuralisme, Camus et tous les autres, toutes les figures très XXe siècle avant que le « déclinisme » ne fasse recette, donnent un panorama où l’on se reconnaît sans se sentir agressé ou nié. Cette justesse tient sans doute au fait que l’auteur s’intéresse davantage au récit de la France à elle-même qu’à ce qui sous-tend ces idées, et aux débats eux-mêmes. La violence de la joute, les points de sensibilité et les enjeux s’en trouvent atténués. On en revient à une histoire des idées soft. Le genre devient alors académique, au sens noble, mais aseptisé. D’ailleurs, la question des idées supposées universalistes s’ouvre sur « une question de style » et prend pour exemple Villepin à l’ONU en 2003. Or, la pensée reste, espérons-le, autre chose.

Au fond, un parfait livre de fond de bibliothèque pour temps désabusés.


Crédit pour la photo à la une : © Astrid di Crollalanza

Maïté Bouyssy

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