Une révolution dans l’histoire des femmes

Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956) est une enquête menée par Danièle Voldman et Annette Wieviorka sur une histoire qui aurait pu être un fait divers malheureux, voire sordide, comme il y en a tant, mais qui a eu des conséquences majeures sur la vie des femmes, et des familles, en France : la création de la Maternité heureuse, qui est ensuite devenue le Planning familial.


Danièle Voldman et Annette Wieviorka, Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956). Seuil, 180 p., 18 €


Si l’ouvrage de Danièle Voldman et Annette Wieviorka est centré sur l’affaire des époux Bac, il montre aussi comment l’accès à la contraception est un changement radical dans l’histoire non seulement des femmes, mais aussi de l’humanité, la possibilité enfin d’éviter ces « tristes grossesses », grâce aux combats menés notamment par la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. Il rappelle, et c’est d’ailleurs un objectif clairement exprimé par les deux auteures, que l’adoption de la loi Neuwirth en 1967 qui légalise l’usage de la contraception est pourtant assez peu connue par les plus jeunes, contrairement à celle de la loi Veil, et que la contraception, aujourd’hui encore, n’est pas généralisée, ce qui conduit chaque année en France 200 000 femmes environ à recourir à l’avortement.

Danièle Voldman et Annette Wieviorka, Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956)

© Hermance Triay

Les diverses attaques, encore aujourd’hui, contre la contraception et l’avortement, contre les plannings familiaux, rendent d’autant plus nécessaire la diffusion de ce combat pour la légalisation de la contraception, qui s’enracine dans une histoire individuelle. Tristes grossesses est aussi l’occasion, dans une postface intitulée « Journal d’enquête. À propos des sources », de faire le récit des difficultés qu’ont rencontrées Danièle Voldman et Annette Wieviorka et de rappeler combien le temps est indispensable à tout travail de recherche, au moment précisément où l’on raccourcit à peu près tout ce qui peut se raccourcir à l’université, tout particulièrement le temps octroyé pour mener un travail de recherche approfondi et satisfaisant. Autant donc d’enjeux politiques qui animent cet ouvrage et dont nous devons avoir conscience, tant ils semblent justes et nécessaires aujourd’hui.

Claude et Ginette Bac, couple ordinaire d’ouvriers de la banlieue parisienne, sont confrontés aux problèmes ordinaires de ceux dont l’existence est marquée par les difficultés : logement exigu, travail pénible, salaire médiocre et enfants qui se succèdent. Enceinte de son cinquième enfant, alors que l’aîné n’a que cinq ans, Ginette Bac, âgée alors de 24 ans et souffrant d’une pathologie à un bras qui la rend invalide, laisse mourir de faim Danielle, sa quatrième enfant, âgée de huit mois au moment de son décès, née à quatre kilos et morte pesant autour de deux kilos. La description que font Annette Wieviorka et Danièle Voldman des conditions de vie et de la détresse maternelle qui mène progressivement à la mort de l’enfant est absolument sidérante.

Danièle Voldman et Annette Wieviorka, Tristes grossesses. L’affaire des époux Bac (1953-1956)

Les deux époux, reconnus conjointement responsables de la mort de leur fille, sont condamnés à sept ans de réclusion lors d’un premier procès qui se tient en 1954. Ce fait divers fait quelque bruit dans la presse nationale, mais de manière plutôt discrète. L’arrêt est cassé pour vice de forme et un deuxième procès a lieu, qui provoque un basculement, procès au cours duquel intervient Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, précisément au moment où elle s’implique, notamment lors d’un voyage aux États-Unis, dans un combat pour abolir la loi nataliste de 1920 qui réprime « la provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle », loi qui ne sera donc abrogée qu’en 1967. C’est en se saisissant de ce fait divers qu’elle se fait entendre, lors de ce deuxième procès, et un mouvement s’amorce alors qui conduira à la création de la Maternité heureuse, qui résonne évidemment comme un contre-écho au titre de l’ouvrage.

On est glacé, à la lecture de Tristes grossesses, par l’hypocrisie de cette société qui condamne les conséquences désastreuses et morbides des grossesses rapprochées, a fortiori dans des milieux où il n’y a aucun soutien social, tout en pénalisant les moyens de les éviter. Le corps des femmes est, une fois de plus, soumis à la violence intime et mortelle, tout autant qu’exposé devant des tribunaux, au vu et au su de tous, dans une impudeur tout aussi violente. La situation absolument intenable des époux Bac est emblématique de celle de dizaines de milliers de familles, et le sort funeste de la petite Danielle a pour conséquence une transformation sociale majeure qu’il est bon de rappeler et dont on doit absolument souligner la nécessité vitale.

Gabrielle Napoli