Une vie coupable

Comment parler de la violence faite à l’enfance, quand tout la rend palpable et visible, alors qu’il est impossible de la nommer ? Comment admettre qu’elle peut advenir ainsi, au vu et au su de tous ? Midi, troisième roman de Cloé Korman, relate de manière lumineuse l’enchevêtrement des causes qui conduisent incidemment à la tragédie, dans une langue tranchante et claire, mais jamais brutale. Sur fond de Shakespeare.


Cloé Korman, Midi. Seuil, 215 p., 18 €


Claire commence son récit en précisant, ce sont ses premiers mots, qu’elle ne se souvient ni de « tous les noms, ni de tous les visages ». Pourtant, l’été à la lumière trop violente surgit brutalement des limbes de l’oubli, ou du refoulement, au cœur d’un morne hiver parisien. La mécanique fragile et troublante du souvenir est enclenchée par l’arrivée de Dom, dans le service de l’hôpital où Claire est médecin. Dom, venu d’un autre temps, d’une autre vie, est ce presque fantôme, cette âme et ce corps en peine, qui vient s’éteindre là, sous les yeux de Claire, faisant ressurgir toutes les ombres d’un été dans le midi, dix-huit ans plus tôt. Cinq semaines avec des mômes, à Marseille, pour monter La Tempête. Scènes d’enfance sur fond de soleil et de mer, aux accents parfois pasoliniens. Une copine, Manu, et cet homme, Dom, Dominique Müller, dont le temps se partage entre des chantiers sur la côte et le Théâtre d’été, petit théâtre associatif où Manu et Claire vont travailler, ce fameux été 2000. La Tempête s’ébauche – et la tempête gronde déjà – grâce au travail patient et attentif de Claire et de Manu, mais aussi de Dom dont la présence, bien qu’épisodique, remplit chacune et chacun de plaisir, au moins dans un premier temps.

Midi est un récit sensuel, celui des corps qui se cherchent, des jeux volages, du désir et de la séduction insouciants de l’été, des errances dans la ville, des « silhouettes [qui] contiennent juste assez d’alcool et de fatigue pour vaciller les unes contre les autres dans le creux des rues qui sentent la mer et les poubelles, où l’on dérive depuis une heure en attendant comme des alignements d’étoiles indispensables que telle épaule rencontre telle autre et telle main tel bras, telle hanche, telle fesse ». Midi, c’est d’abord le plaisir de désirer, tout simplement, d’être amies, d’être amants, d’habiter entièrement le présent. L’aventure d’un été dans laquelle s’embarquent deux jeunes femmes de vingt ans. Et le contraste avec le présent de Claire à l’hôpital, plus d’une quinzaine d’années après, n’en est que plus saisissant. Le corps mourant de Dom apporte avec lui sa cohorte de souvenirs et de fantômes, loin des jeux amoureux. Cohorte à la tête de laquelle trône Joséphine, cette petite fille à qui, dix-huit ans auparavant, on donne le rôle de Caliban. Et Joséphine, à l’idée même de jouer ce personnage « au ban de tout », qui a les « jambes pleines d’œdèmes et velues », la « peau mordue et scrofuleuse », qui « pue et parle à peine le langage des hommes », resplendit de joie, « se tient les mains, ses doigts se crochetant les uns dans les autres pour ne pas trop bouger, pour accueillir sans faire un faux mouvement ce moment d’élection, de gloire, où on lui parle enfin à elle, Joséphine, même si c’est pour l’appeler d’un nouveau nom ».

Cloé Korman, Midi

Caliban, par Odilon Redon (1881)

C’est lors d’une journée passée dans les calanques que Claire, seule avec la petite fille, le petit Caliban, alors que tous se baignent, voit la vérité nue et insoutenable se révéler. Son regard presque aussitôt trouve refuge du côté de la mer, ailleurs, plus loin, la « main en visière, pour surveiller tous les petits corps aquatiques qui se démènent dans l’écume et sur les rochers ». Et plus tard, en rentrant, en attendant de trouver les appuis nécessaires, de délier la parole, parce qu’elle n’imagine pas qu’il y ait autre chose à faire que d’attendre, « lumineuse philosophie » dont la cruauté et l’absurdité, dix-huit ans après, ne se sont pas effacées, elle met « au frigo pour plus tard [s]on cœur tailladé, en l’emballant dans un morceau d’aluminium avec les restes du pique-nique ».

Un triangle amoureux, deux femmes et un homme, un groupe d’enfants curieux et tapageurs, cruels parfois, quelques parents de-ci de-là, la Méditerranée sous le zénith écrasant, cinq semaines comme cinq actes d’une tragédie qu’aucun adulte ne parvient à déjouer. Chaque acteur de ce trio amoureux est cantonné à son rôle, emmuré dans sa solitude, alors que l’action, nécessaire, impérieuse, n’est possible que de concert. Entre les silences et les saillies colériques, la tension palpable étouffe chacun dans ses hésitations et ses manques, au lieu de déboucher sur un mouvement, un élan : « Le silence retombe. On évite tous de se regarder, je sens mon isolement qui continue de se creuser et peut-être qu’on tourne nos visages vers la mer en essayant de visualiser ces trois journées d’août qui s’étendent, informes, dessus et dessous la ligne de flottaison… »

Dès le début du roman, il est frappant de lire combien Claire aime ces enfants, dix-huit ans plus tard, et combien elle mesure l’importance de l’amour qu’on se doit de leur porter, comme lorsqu’elle évoque un des enfants de la troupe : « Et plus je médite sur le sort de Bastien Terreno, tout en continuant à rencontrer des patients de tous les âges, de toutes les statures, et plus je suis convaincue de cela parce que je me souviens combien il a été aimé, soigné. Parce que furent cousus des blasons de foot et de compagnies maritimes sur ses chemises, et qu’il fut prévenu plus tôt de sa fragilité, pour l’apprivoiser et la faire sienne, bien avant d’autres qui se retrouvent pris au dépourvu et forcés d’improviser. Parce que furent rangés dans son sac à dos chaque matin un vêtement de rechange, sa seringue d’insuline, et un jeu de cartes pour l’aider à être populaire auprès de ses camarades. » Le regard qu’elle pose sur eux est plein de finesse et de nuances. Midi, c’est aussi cette réflexion sur le temps, sensible, ce regard d’une femme de presque quarante ans, mère désormais, qui voit grandir ses enfants et ses fantômes : « Je me demande ce qu’il est devenu, si aujourd’hui je pourrais croiser le jeune homme magnifique qui a dû naître de sa silhouette un peu trop épaisse à cause de sa maladie, plus lente à se déplacer sur la voilure que celle de ses camarades, maigres et furtifs comme des araignées », qui fait avec ce passé et ce présent, tant bien que mal.

L’écriture de Cloé Korman est admirable de retenue et d’émotion. C’est précisément par la luminosité de sa langue qu’elle fait adopter au lecteur le point de vue de Claire, qu’elle lui fait éprouver et épouser ses émotions et ses sensations, mais aussi toute sa bienveillance et sa tendresse. Midi est un roman d’une beauté surprenante, qui s’adresse aux frères humains et donne envie d’être humain sans retenue. L’enfance y apparaît, au-delà de la tragédie qui est le cœur du roman et de la culpabilité inextinguible qui lui est liée, comme la possibilité pure de l’amour et du don, celle d’ébaucher le geste vers l’autre, de le maintenir et de l’accomplir jusqu’au bout.

Gabrielle Napoli

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