Septuor somptueux

Le roman Oneiron est un étrange huis clos construit autour de sept personnages de femmes. Sept mortes venues des quatre coins du monde, d’âges divers, qui se retrouvent dans un lieu étrange où elles se rencontrent et se racontent. L’ensemble constitue un récit protéiforme, parfois difforme, mais assez novateur.


Laura Lindstedt, Oneiron. Quelques secondes après la mort, fantaisie. Trad. du finnois par Claire Saint-Germain. Gallimard, 440 p., 24,50 €


Laura Lindstedt assume, notamment dans un passage qui explore l’idée d’enfer, que ce dispositif puisse évoquer des œuvres comme Huis clos de Sartre ou la Divine Comédie de Dante. Quel enfer ? Celui de l’enfermement avec des autres non choisies, des petites jalousies, d’une forme de dé-réalisation qui accompagne la perte des sensations. Pourtant, ces personnages sont aussi capables d’entraide et de compassion. Humaines. Ce sont Ulrike, une adolescente autrichienne, Rosa Imaculada, une Brésilienne ayant subi une greffe cardiaque, Shlomith, une performeuse juive américaine, Maimouna, une jeune Sénégalaise, Nina, une Française enceinte, Polina, une comptable russe alcoolique et Wlgbis, une Hollandaise atteinte d’un cancer. Dans ce diptyque, chacune raconte son existence avant de retraverser la scène de sa mort. Savoir précisément de quelle façon chaque femme a quitté le monde des vivants est le premier ressort du livre, certaines choses n’étant dévoilées ou explicitées que dans la dernière partie.

Au-delà des thèmes romanesques classiques, perce la volonté de construire un monde, de soulever le questionnement sur la vie et la mort par le biais de sept facettes. Laura Lindstedt joue avec les symboles et bouscule les codes, à l’image d’un monde qui résiste à toutes les tentatives d’organisation, de catégorisation que représenteraient, par exemple, les sept arts, les sept péchés capitaux, les sept âges de la vie. Dans le monde clos et sans repères où se retrouvent les personnages, chercher des points d’ancrage semble naturel (le chiffre sept trouve des échos dans les récits et traditions du monde entier), mais tout aussi illusoire que dans la « vraie vie ».

C’est un monde résolument féminin, qui tente de s’organiser comme un foyer, autour, non pas d’un feu, mais d’une flamboyante chevelure – en réalité une perruque. Il y est question de séduction et de sexe, de virginité et de maternité, mais aussi de troubles alimentaires et de services funéraires. Les personnages masculins, seconds rôles dans les récits de vies, s’avèrent décevants ou nocifs : traîtres, lâches, violeurs, assassins. Les personnages féminins sont-ils fondamentalement plus valables ? Il est permis d’en douter. Laura Lindstedt, influencée par des auteurs tels que Nathalie Sarraute, utilise ses personnages pour jouer avec les genres : Rosa Imaculada est ainsi associée au théâtre, Polina à la poésie, Ulrike au conte… Les coupures de journaux et faire-part de décès accentuent l’hybridation d’un livre qui se présente comme une « fantaisie » où l’auteur fait feu de tout bois, polar, conférence, essai, scénario de film, catalogue d’exposition, rapport d’autopsie, menu de restaurant, page web…

Laura Lindstedt, Oneiron. Quelques secondes après la mort, fantaisie.

Laura Lindstedt © Francesca Mantovani

La richesse des expériences et de l’expression trouve néanmoins ses limites. La Russe alcoolique, le triangle amoureux à la française, la Brésilienne qui fait parler les morts : clins d’œil ou clichés ? Pour un livre qui accorde autant de place au sexe féminin jusque dans ses plus intimes replis et aux violences faites aux femmes, il est choquant que le récit de Maimouna ne s’accompagne pas de la moindre référence à l’excision, qui touche davantage de femmes à l’échelle mondiale que l’anorexie. (Le nom fugacement cité de Waris Dirie, qui a contribué à faire connaître ce problème en Occident, aurait pu en fournir la possibilité.) C’est que les sept personnages ne jouent pas à armes égales : la seule à maîtriser véritablement l’anglais (langue commune) est l’Américaine Shlomith, tandis que Wlgbis est privée de parole à cause de son cancer de la gorge. Les autres font de leur mieux et mélangent souvent les idiomes. Il en résulte une pluralité linguistique divertissante, mais aussi et surtout une écrasante domination du personnage de Shlomith. Le récit de sa vie, de l’adolescence rebelle jusqu’à l’ultime et fatale performance d’un organisme meurtri par l’anorexie en passant par la désillusion de la vie dans un kibboutz, est à lui seul un roman et occupe d’ailleurs trois fois plus de pages que ceux de chacune des autres femmes.

Le livre ressemble à une carte par anamorphose, avec un Occident hypertrophié. Reflet (ou produit) d’un monde où l’Europe et les États-Unis continuent à polariser l’attention, notamment dans le domaine artistique et culturel ? De la même façon, la place de choix accordée à Shlomith reflète peut-être aussi le malaise persistant d’un monde post-Shoah. Aller manger au restaurant du Kehlsteinhaus, le Nid d’Aigle du « Nom Interdit » (Hitler), où travaille Ulrike, est-ce avoir « digéré » le génocide juif ou en insulter la mémoire ? Être spectateur (c’est-à-dire parfois partie prenante) des performances de Shlomith, est-ce faire une expérience cathartique (comme elle le prétend) ou s’enliser dans le souvenir des camps qui « ne passe pas » ?

On le voit, si différentes et éloignées que soient les sept femmes, à des degrés divers, des liens existent bel et bien entre elles. Le roman montre, au-delà du dénominateur commun du genre (féminin), les interconnexions de ce monde, entre les continents, entre les générations, entre la réalité et la fiction. Par exemple, Maimouna côtoie un architecte français sans savoir qu’il est le beau-frère de Nina et un architecte finlandais (seule référence au pays de Laura Lindstedt elle-même) ; elle rêve d’une vie à l’européenne tandis que les deux hommes veulent s’approprier des éléments d’architecture ouest-africaine.

Le titre, Oneiron, fait référence au rêve et c’est bien d’un rêve, si étrange et dérangeant soit-il, qu’il s’agit : celui d’une mort où l’on n’est pas tout à fait seul. Dans une sorte de bardo au-delà de l’espace et du temps, la morte croise des inconnues dans la même situation, qui l’accompagnent dans l’acceptation de la mort. S’il y a une forme de paix à trouver, elle passe par le dire, par le récit fait à autrui. Une convergence dans l’écriture.

Sophie Ehrsam

À la Une du n° 59